vignette| Le Fokker Eindecker M.5K/MG de Kurt Wintgens, piloté par ce dernier le , lors du premier combat aérien remporté par un avion équipé d'une mitrailleuse synchronisée.|alt=Photo noir et blanc d'un avion monoplan devant un hangar

Le fléau Fokker ( ou en anglais) est une période de l'histoire de l'aviation pendant la Première Guerre mondiale allant de au début 1916. Au cours de ces quelques mois, les unités du service aérien de l'armée impériale allemande () prennent l'avantage sur leurs adversaires du Royal Flying Corps (RFC) et de l'Aéronautique militaire, principalement grâce à la supériorité technologique de leurs avions : les Fokker Eindecker.

Le Fokker est le premier avion militaire à recevoir une mitrailleuse synchronisée pour tirer dans le champ de l'hélice sans frapper les pales. L'avantage tactique de viser sa cible en orientant l'avion lui-même et non la mitrailleuse, et la surprise de son introduction contribuent à la domination allemande au combat aérien à la fin de l'année 1915. Cela suscite des craintes importantes, particulièrement chez les Britanniques. Cependant, l'impact réel de cette nouveauté est à relativiser.

La supériorité allemande ne prend fin qu'en 1916 avec l'arrivée en nombre des chasseurs français Nieuport 11 et britanniques Airco DH.2, capables de rivaliser avec les Eindecker, bien que les derniers monoplans Fokker ne soient finalement remplacés qu'en août-.

Le terme est inventé par la presse britannique au milieu de l'année 1916, après que les Eindecker sont surclassés par les nouveaux types d'avions alliés. L'apparition de ce terme coïncide avec une campagne politique et médiatique visant à mettre fin à ce qui est perçu comme le monopole de la Royal Aircraft Factory (RAF) dans la fourniture d'avions au Royal Flying Corps. Cette campagne lancée par le journaliste aéronautique Charles Grey et le membre du Parlement Noel Pemberton Billing (par ailleurs fondateur de l'entreprise Supermarine et grand amateur d'aviation militaire) vise essentiellement à dénigrer la production de la RAF au profit des constructeurs privés.

Contexte

Débuts de la guerre aérienne gauche|upright|alt=Photo noir et blanc d'une hélice d'avion avec divers rajouts métalliques posée contre un mur en bois|vignette|L'hélice de l'avion de Roland Garros, sur laquelle on peut voir les déflecteurs et des barres de renforcement destinés à parer les balles.

Avec le développement des affrontements aériens au tout début de la Première Guerre mondiale, les Alliés prennent l'avantage sur les Allemands en introduisant des appareils armés de mitrailleuses tels que le chasseur Vickers F.B.5 Gunbus et le Morane-Saulnier L. Les systèmes de tir de ces appareils sont toutefois plus ou moins expérimentaux. Si le Vickers F.B.5 embarque un observateur qui sert de mitrailleur., le Morane-Saulnier est principalement un monoplace. Les Français doivent donc trouver un moyen de faire fonctionner une mitrailleuse tout en pilotant l'avion. En , l'aviateur français Roland Garros, qui sert alors dans l', travaille avec Raymond Saulnier pour créer un mécanisme de tir synchronisé à travers l'hélice, en utilisant la mitrailleuse légère Hotchkiss M1909 Benét–Mercié. Cependant, la cadence de tir fluctue trop pour que le synchroniseur fonctionne correctement. En guise de mesure provisoire, les deux hommes conçoivent alors un en rajoutant aux pales de l'hélice des déflecteurs en métal aux endroits où elles sont touchées par des balles lors des problèmes de synchronisation.

Au début de l'année 1915, l'Oberste Heeresleitung (OHL, commandement suprême de l'armée allemande) ordonne la mise au point d'avions armés de mitrailleuses pour contrer ceux des Alliés. Les nouveaux biplaces armés de classe et les bimoteurs de classe (plus tard ), tels que le bombardier AEG G.I, sont rattachés par un ou deux aux Feldflieger Abteilungen (FFA, qui peut se traduire par ), des détachements d'observation d'artillerie et de reconnaissance. Ces appareils armés ont pour mission de participer à des sorties de chasse ou d'escorter d'autres appareils.

Le , le Morane-Saulnier L de Roland Garros est capturé, après qu'il est forcé d'atterrir derrière les lignes allemandes. Depuis le début de ce mois, Garros a remporté trois victoires aériennes grâce à la mitrailleuse montée dans l'axe de son avion et aux déflecteurs qui protègent son hélice. Le pilote français brûle son appareil mais ne parvient pas à dissimuler sa spécificité. Intéressé, le haut-commandement allemand demande à plusieurs fabricants d'avions d'en produire une copie. Parmi eux se trouve l'entrepreneur néerlandais Anthony Fokker.

Synchronisation des tirs La société Fokker produit sur la base du Morane-Saulnier de Roland Garros le (), un véritable système de synchronisation. Les impulsions d'une came entraînée par le moteur contrôlent la synchronisation de la mitrailleuse pour que son tir soit calé sur les intervalles entre les passages des pales de l'hélice devant le canon de la mitrailleuse montée sur le nez de l'avion. Contrairement aux mécanismes proposés précédemment, le est monté sur un avion et testé en vol. Le prototype est présenté à Idflieg par Fokker en personne les 19 et sur le terrain d'essai de Döberitz, près de Berlin. Le , le Leutnant Otto Parschau effectue des essais aux commandes de l'appareil.

Dans une biographie publiée après la guerre, Anthony Fokker affirme qu'il a conçu le système en , mais il a probablement été conçu en réalité par , un ingénieur de son entreprise. L'idée de ce type de mécanisme n'est pas nouvelle à l'époque : parmi plusieurs brevets similaires déposés avant-guerre figure celui de , un ingénieur suisse qui avait travaillé pour Nieuport et la société allemande LVG.

Le dispositif est monté après les tests sur le type de Fokker le plus adapté, le Fokker M.5.K (Fokker A.III sous sa désignation militaire), dont l'exemplaire A.16/15, confié à Otto Parschau, devient le prototype de la série de chasseurs Fokker Eindecker (littéralement ). En mai et , Anthony Fokker fait la démonstration de l'A.16/15 à certains des premiers pilotes de chasse allemands, dont Kurt Wintgens, Oswald Boelcke et Max Immelmann. Le Fokker Eindecker, avec ses commandes très semblables au Morane-Saulnier, une gouverne de profondeur trop sensible et un contrôle latéral douteux, est un avion difficile à piloter. Otto Parschau, qui a l'expérience des Fokker A.III, se charge de la formation des pilotes au nouveau chasseur. Les premiers Eindecker sont ensuite rattachés aux FFA (), à raison d'un ou deux par unité, pour protéger les avions de reconnaissance contre leurs adversaires alliés armés de mitrailleuses. alt=Photo noir et blanc d'une hélice et d'un moteur rotatif duquel on voit sortir plusieurs tiges métalliques|centré|vignette|Gros plan du moteur rotatif à sept cylindres Oberursel U.0 d'un Fokker Eindecker E.I. et de l'unité came/tige d'entraînement du système de synchronisation . Pour prendre cette photo, le carter du moteur a été retiré.

Histoire

Introduction des Eindecker Le Fokker Eindecker E.5/15, le dernier de la pré-production, aurait été piloté au combat pour la première fois par Kurt Wintgens, du FFA 6, entre le et le . Il remporte des victoires contre des Morane-Saulnier L français, bien au-delà des lignes françaises. Ses revendications ne sont pas confirmées, mais des recherches ultérieures ont montré que la première d'entre elles correspond dans les registres français à la perte d'un Morane abattu le près de Lunéville, avec un aviateur blessé et un moteur endommagé, suivi trois jours plus tard d'un autre dans le même secteur, ce qui semblerait accréditer le témoignage de Wintgens. Le , Wintgens passe au FFA 48 et remporte sa première victoire confirmée aux commandes d'un Eindecker, contre un autre Morane-Saulnier L. alt=Photo noir et blanc d'un avion monoplan, prise en biais de derrière le cockpit|gauche|vignette|La d'Otto Parschau (le Fokker A.III A.16/15) avec un synchroniseur . Cet appareil sert de prototype au Fokker Eindecker. Pendant ce temps, Otto Parschau reçoit le nouvel E.1/15, le premier des cinq Fokker M.5K/MG destinés aux essais en situation de combat de la ligne d'avions Eindecker. Parallèlement, l'A.16/15 qu'il pilote depuis le début de la guerre, est renvoyé à l'usine de Schwerin-Gorries pour y être mis au point. À la fin du mois de , une quinzaine d'Eindecker sont opérationnels dans diverses unités, dont cinq M.5K/MG et une dizaine de modèles E.I. nouvellement produits. Les pilotes utilisent le nouvel avion comme une activité secondaire, lorsqu'ils n'effectuent pas d'opérations normales à bord d'avions de reconnaissance biplaces. Le prototype M.5K/MG E.3/15, le premier Eindecker livré au FFA 62 (armé d'une mitrailleuse synchronisée par la première version peu fiable du système Fokker) est attribué conjointement à deux pilotes prometteurs : Oswald Boelcke et Max Immelmann. Les deux hommes se le partagent et s'entraînent à le maîtriser sur leur temps libre, en s'exerçant notamment au tir sur des cibles au sol. Immelmann se voit bientôt attribuer un des premiers Fokker E.I, le modèle E.13/15, l'un des premiers armés de la mitrailleuse lMG 08 (une version allégée de la MG08 Spandau), utilisant la version de production plus fiable de la synchronisation Fokker.

Le alt=Photo noir et blanc d'un avion biplan au sol.|gauche|vignette|Royal Aircraft Factory B.E.2c similaire à celui abattu par Max Immelmann le . Celui-ci est en configuration d'observation, avec une mitrailleuse montée pour être utilisée depuis le poste de l'observateur (derrière le pilote). En configuration de bombardement, cette mitrailleuse et l'observateur étaient tous les deux absents. Les Britanniques considèrent généralement que le fléau Fokker commence le , lorsque des B.E.2c du No. 2 Squadron RFC bombardent la base du FFA 62 à du matin. Les pilotes allemands sont tirés du lit et décollent rapidement pour riposter ; parmi eux se trouvent Boelcke (très probablement toujours affecté au Fokker E.3/15) et Immelmann (pilotant le E.13/15). Boelcke est victime de l'enrayage de sa mitrailleuse et doit abandonner la poursuite mais Immelmann rattrape un B.E.2c. Cet avion britannique est alors en configuration bombardier, c'est-à-dire sans observateur ni mitrailleuse Lewis, le pilote n'étant armé que d'un pistolet automatique. Immelmann s'engage dans un combat qui dure une dizaine de minutes et lors duquel il tire près de (malgré plusieurs enrayages de sa mitrailleuse) qui criblent sa cible et blessent le pilote au bras. Celui-ci (le lieutenant canadien William Reid), atterrit ensuite en urgence dans les lignes allemandes et est fait prisonnier par Immelmann en personne. Les victoires revendiquées plus tôt par Kurt Wintgens sur une machine de pré-production sont peu connues à l'époque, ce qui conduit Max Immelmann à être crédité publiquement de la première victoire obtenue à bord des nouveaux Fokker Eindecker.

Les nouveaux avions Fokker poursuivent leur phase de fabrication et sont déployés en nombre croissant au front dans les mois qui suivent. Fin octobre, après la bataille de Loos, les pilotes britanniques rencontrent de plus en plus d'appareils identifiés comme des Fokker (une impression encore renforcée par la présence de Pfalz E.I, d'un profil très similaire aux Eindecker). En décembre, une quarantaine de Fokker sont en service dans les unités allemandes. alt=Schéma en noir et blanc montrant un avion à diverses phases d'un mouvement.|vignette|Schéma de la manœuvre du dans un manuel de vol britannique en 1918.|gauche