L'histoire de la presse écrite au Québec désigne l'évolution et le développement de la presse d'information et d'opinion (en majorité de langue française) au cours du temps au Québec.
Les presses à imprimer étant interdites à l'époque de la Nouvelle-France, l'histoire de la presse écrite québécoise commence véritablement au lendemain de la Conquête britannique. Le premier journal de l'histoire du Québec, un hebdomadaire bilingue financé, a pour principale fonction de publier les ordonnances officielles. Il faut attendre le début du pour que les débuts du parlementarisme favorisent l'émergence d'une presse politique. La presse écrite croît par la suite lentement, ralentie par les faibles taux de littératie de la population bas-canadienne et par les coûts élevés de production. À cet égard, la décennie 1840 marque un premier point tournant, puisqu'elle est témoin de changements sociaux et d'innovations technologiques qui accroissent le lectorat et qui réduisent les coûts d'exploitation des imprimeries. Apparaît dès lors une véritable presse d'opinion. Les nombreux titres qui voient alors le jour permettent aux diverses factions politiques et religieuses et à groupes d'intérêt d'exposer leur agenda dans l'espace public.
À la fin du , le Québec voit l'émergence d'une presse d'information largement inspirée des exemples américains, français et britanniques. Plutôt que de tenter de charmer une petite élite intellectuelle ou encore un secteur précis de la société, cette presse courtise un lectorat aussi large que possible. Les éditeurs de journaux, devenus de véritables hommes d'affaires, redoublent d'ingéniosité pour attirer les lecteurs et les lectrices issus de toutes les classes sociales. Dans la presse dite « populaire », les longs articles de fond sont bientôt remplacés par des textes courts et au langage simple. Ces textes sont accompagnés de grands titres, d'illustrations et même parfois de photographies.
Au début du , la presse québécoise est en plein essor. Elle bénéficie notamment de certaines innovations technologiques comme la télégraphie sans fil. Les premières décennies du siècle voient ainsi l'apogée des grands quotidiens d'information ainsi que l'expansion de la presse régionale. À partir des années 1920 et 1930, la presse écrite rivalise avec la radio; à partir des années 1950, elle rivalise également avec la télévision. Les années 1960 et 1970 marquent une transition importante dans l'histoire de la presse écrite québécoise. Le métier de journaliste se professionnalise graduellement; certains secteurs de la presse québécoise deviennent engagés et même militants. Les journaux, les revues, les magazines et ceux qui les produisent jouent ainsi un rôle de premier plan dans la Révolution tranquille. La fin des années 1960 et les décennies qui suivent sont également témoin d'une concentration sans précédent de la presse écrite québécoise. Depuis les années 1990, mais surtout depuis les années 2000, la presse écrite doit composer avec le défi posé par l'émergence des médias numériques.
Imprimé et journaux sous le régime français
Absence d'une presse à imprimer en Nouvelle-France Aux débuts du régime français, alors que l'administration de la colonie est laissée entre les mains de compagnies de commerce, la diffusion de matériel imprimé est loin d'être une priorité. « Le [processus] de colonisation offre peu de place aux livres », expliquent les historiens François Melançon et Gilles Gallichan. « En Amérique du Nord, sur le territoire investi par la monarchie française, la ruée vers l'or brun (la fourrure des castors) relègue les activités de l'esprit loin dans les priorités des engagés et autres colons », ajoutent-ils. Les coureurs des bois ne s'encombrent pas non plus de livres ou de périodiques, des objets qui « ne présente[nt] aucun attrait en regard des motivations à l'origine de leur choix de faire de la traite des fourrures. Il en va de même de ceux qui s'affairent au défrichement des terres.. »
L'expérience coloniale française s'inscrit toutefois dans un contexte politique et religieux propice à la circulation de l'imprimé, à savoir la formation des États modernes et la Contre-réforme catholique. « Ces deux systèmes sociaux », précisent Melançon et Gallichan, « ont en commun d'avoir placé l'écrit au cœur de leur renouvellement ou de leur émergence et d'avoir su utiliser les avantages de cette nouvelle invention: la presse à imprimer ». Or, à partir de l'établissement du gouvernement royal, surtout, les administrateurs de la Nouvelle-France et les missionnaires jésuites espèrent l'établissement d'une presse à imprimer dans la colonie. L'absence d'imprimerie nuit après tout aux efforts d'éducation populaire et d'évangélisation des communautés religieuses, puis ralentit et alourdit considérablement les tâches de l'administration, la rédaction manuscrite favorisant les erreurs, les oublis et les incohérences. Bien que l'impression et la réimpression des ordonnances royales sont à l'occasion confiées à des imprimeurs français, les criées sont la façon la plus pratique de diffuser les informations officielles dans la colonie.. vignette|Rolland-Michel Barrin, marquis de La Galissonière Malgré la volontés des autorités religieuses et civiles, l'État français refuse obstinément de permettre l'établissement de presses à imprimer en Nouvelle-France. En 1748, le gouverneur Roland-Michel Barrin de La Galissonière fait des démarches soutenues auprès du Conseil de la Marine pour l'envoi d'un imprimeur et d'une presse à imprimer, faisant valoir qu'une presse servirait à la promulgation des ordonnances et des règlements. Les efforts du gouverneur sont toutefois vains. Du point de vue de la monarchie française, l'absence d'une presse à imprimer dans les colonies d'Amérique du Nord garantit un meilleur contrôle de l'information ainsi que de la circulation des idées dans un territoire vaste et éloigné de la métropolePehr Kalm, Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749, édité par Jacques Rousseau et Guy Béthune, Montréal, Pierre Tisseyre, 1977, f. 758; ; .. Ainsi, dans le récit de son voyage au Canada en 1749, le botaniste suédois Pehr Kalm observe qu’en l’absence d'une presse à imprimer « aucun livre ou écrit nuisible à la religion, à la royauté ou aux bonnes mœurs ne peut être imprimé et répandu dans le peuple. Rien de tel ne peut se produire par le moyen de textes manuscrits ». Cette censure s'appuie notamment sur la mise à l'Index par l'Église catholique des ouvrages dont elle interdit la lecture, une pratique en vigueur de 1559 à 1948.
Imprimé et publications périodiques dans les colonies anglo-américaines vignette|Publick Occurrences Both Foreign and Domestick (1690) La situation de la Nouvelle-France contraste fortement avec la situation des colonies anglo-américaines. Au Massachusetts, par exemple, où l'université Harvard (alors Harvard College) est fondée en 1636, l'impression est bien implantée dès le . Des placards, des handbills, même des recueils législatifs sont régulièrement produits par les presses locales. Ces dernières facilitent ainsi la publication de documents officiels en plus de permettre la diffusion de certaines nouvelles locales et internationales.
La presse coloniale n'est toutefois pas entièrement libre. En plus d'être soumise à la loi anglaise, qui prévoit une bonne dose de censure, elle est de plus limitée par les autorités coloniales. Ces dernières ne voient généralement pas la liberté de presse d'un bon œil. Ainsi, en 1671, William Berkeley, Gouverneur de la Virginie, se réjouit de l'absence d'une presse à imprimer dans sa colonie :
La réticence des autorités coloniales face aux presses à imprimer et à leurs publications n'est pas unique aux colonies du Chesapeake ou du Sud. Lorsque l'imprimeur bostonnais Benjamin Harris lance le Publick Occurrences Both Foreign and Domestick, en 1690, le gouverneur et son conseil s'empressent de faire fermer la publication« In seventeenth-century America, colonial officials viewed newspapers as the sources of 'disobedience and heresy and... libels against the best government' ». « September 25, 1690. First Newspaper Published in the Colonies », Mass Moments https://www.massmoments.org/moment-details/first-newspaper-published-in-the-colonies.html.
En 1695, quelques années seulement après Glorieuse Révolution qui porte Guillaume III d'Orange et Marie II Stuart sur le trône, le Licensing Act (la loi sur la censure avant publication en vigueur depuis 1662) vient à échéance et n'est pas renouvelé.. Bien qu'aucune loi positive ne garantisse la liberté de presse, la fin de la censure pré-publication s'accompagne bientôt d'une explosion de la presse écrite dans les îles britanniques ; ; ; .
Même si la censure pré-publication persiste dans les colonies, l'explosion de la presse outre-atlantique s'accompagne d'une expansion prudente de la presse coloniale au début du . Ainsi, en 1704, John Campbell crée The Boston News-Letter, un hebdomadaire publié avec l'accord officiel du gouverneur de la Baie du Massachusetts, Joseph Dudley. Dans son journal, Campbell adopte une attitude éditoriale très effacée, tirant la majorité de son information du London Flying Post et de la London Gazette, organe officiel du gouvernement anglais puis britannique. Dès 1719, Campbell a de la compétition avec la fondation de la Boston Gazette. Au fil des décennies, des journaux voient également le jour à Philadelphie (The American Weekly Mercury, 1719; The Pennsylvania Gazette, 1728), à New York (The New-York Gazette, 1725) et en Virginie (The Virginia Gazette, 1736)James Breig, « Early American Newspapering », Colonial Williamsburg Journal https://research.colonialwilliamsburg.org/Foundation/journal/spring03/journalism.cfm. Si la majorité de ces journaux ne survivent que brièvement, on trouve 16 journaux dans les 13 colonies vers 1740 et 24 au milieu des années 1760David A. Copeland, Colonial American Newspapers. Character and Content (Newark: University of Delaware Press; London: Associated University Press, 1997), .. gauche|vignette|266x266px|Benjamin Franklin dessine et imprime le cartoon "Join or Die" pour rallier les colonies britanniques pendant la guerre de Sept Ans Lorsque la guerre de Sept Ans éclate au milieu du , la presse écrite est donc bien établie dans les colonies américaines. Pendant le conflit, les journaux deviennent des outils de mobilisation intercoloniale. À la suite du Congrès d'Albany de l'été 1754, l'imprimeur et éditeur Benjamin Franklin se sert ainsi des pages de la Pennsylvania Gazette pour diffuser des éléments de propagande à cet effet. La célèbre caricature politique Join, or Die (« s'unir ou périr »), vraisemblablement la première de l'histoire des États-Unis, s'inscrit dans cette tendanceThe Pennsylvania Gazette, 9 mai 1754; Patrick J. Kiger (23 juin 2023) « How Benjamin Franklin's Viral Political Cartoon United the 13 Colonies », History https://www.history.com/news/ben-franklin-join-or-die-cartoon-french-indian-war.
Les journaux ont pour effet d'unir les forces anglo-américaines dans leur effort de guerre contre la France. Dans le contexte mouvementé de la décennie 1760, alors que les politiques fiscales impériales soulèvent des questions sur la représentation politique des colonies d'Amérique du Nord, ces journaux sont le site des débats d'idées aux origines de la Révolution américaine. Ils favorisent également l'émergence d'une certaine identité partagée entre les habitants des diverses coloniesBenedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism (Londres et New York: Verso, 2006 ), Chapitre 4: Creole Pioneers, ..
La guerre d'Indépendance, l'imprimé et le Québec vignette|266x266px|Fleury Mesplet imprime les trois Lettres du Congrès continental aux Habitants de la Province de Québec avant de s'installer à Montréal et d'y ouvrir une imprimerie