Edward O'Sullivan Lee, plus connu sous les noms de Bunny Lee ou Bunny « Striker » Lee, est un producteur jamaïcain de ska, de rocksteady, de reggae et de dub, né le à Kingston et mort dans la même ville le « Legendary reggae producer Bunny Lee has died aged 79 », sur nme.com.

Formé comme record plugger auprès des grands producteurs de Kingston au début des années 1960, il commence à produire en 1967 et s’impose rapidement comme l’une des figures dominantes de la scène musicale jamaïcaine. Particulièrement actif à partir de 1973, il collabore étroitement avec King Tubby et constitue avec lui un corpus d’enregistrements fondateurs du dub. Il produit également des artistes comme Cornell Campbell, John Holt, Slim Smith et Johnny Clarke, contribuant à l’essor du style rockers. Il joue enfin un rôle clé dans la popularisation du son dit flying cymbal et réunit sous le nom de The Aggrovators un ensemble de musiciens de session parmi les plus réputés de Kingston, dont les productions irriguent une large part du reggae roots des années 1970.

Surnommé « Striker » pour sa capacité à imposer des tubes, Bunny Lee est à l’origine d’un grand nombre de standards du reggae. Détecteur de talents, innovateur et manager infatigable, il a travaillé avec presque tous les grands artistes jamaïcains des années 1960 et 1970. Avec d’autres producteurs tels que Prince Buster, Lee Perry et King Tubby, il disputa le leadership de la scène musicale jamaïcaine dominée par Clement "Coxsone" Dodd et son Studio One.

Biographie

Jeunesse

Edward O'Sullivan Lee naît le 23 août 1941 à Kingston, en Jamaïque. Son père, Edward, est cordonnier. Sa mère, Ruby, née McGraw, est femme au foyer . Il grandit à Greenwich Farm, quartier défavorisé de Kingston 13, où il partage un lit avec deux de ses frères et se rend pieds nus à l'école primaire de Greenwich Town, puis à celle de Denham Town.

Le surnom « Bunny » lui vient de son embonpoint d'enfant. Celui de « Striker » dérive, selon ses propres dires, du premier film qu'il a vu, The Hitchhiker (1953), dont le titre se serait progressivement transformé. Il est également connu sous le sobriquet de « The Gorgon » et se distingue par le port d'une casquette de marin.

Greenwich Farm constitue un vivier musical : John Holt, Brent Dowe, Earl « Chinna » Smith et Tappa Zukie y ont également grandi. Lee entretient des liens étroits avec la famille Smith depuis l'enfance. Leurs mères sont proches et Lee anime le sound system que le père de Chinna, un couvreur, possède sous le nom de Smith's. Devenu producteur, Lee organise des auditions dominicales chez lui, où Glen Adams est chargé d'évaluer les artistes candidats. C'est dans les ghettos voisins de Trench Town et de Denham Town, où il a ses camarades de classe, qu'il se lie d'amitié avec les futures grandes figures du ska. Sa sœur Nellie épouse le chanteur Derrick Morgan en 1968.

Du record plugger au producteur (1962–1967)

Après ses études, Lee travaille dans le secteur de l'électricité, puis au département des pièces détachées d'United Motors, avant d'intégrer le Kingston Industrial Garage (KIG) comme employé de bureau, tout en menant en parallèle une activité de promotion de disques.

Il se fait connaître dans les dancehalls pour ses talents de danseur du mashed Potato. Dès 1962, il travaille comme « record plugger », sorte d'agent promotionnel indépendant pour les principaux producteurs de l'île, comme Duke Reid (Treasure Isle), Clement « Coxsone » Dodd (Studio One), Leslie Kong (Beverley's) et Prince Buster. Il fait alors diffuser les disques lors de la « Teenage Dance Party » de la JBC et à les faire connaître lors des soirées dansantes dans les districts ruraux. Il fréquente ainsi régulièrement les sound systems et observe de près les réactions du public.

Il côtoie Derrick Morgan, Max Romeo, Laurel Aitken, Jackie Edwards, Owen Gray et Slim Smith, et les accompagne parfois en studio. Il aspire un temps à une carrière de chanteur, comme les artistes qu'il côtoie. C'est par l'intermédiaire de Roy Shirley qu'il fait la connaissance de Joe Gibbs, qui vient de se lancer dans l'industrie discographique avec sa boutique de Beeston Street. Il joue un rôle déterminant dans le succès de Hold Them, le premier enregistrement de Gibbs avec Roy Shirley.

Son activité de plugger lui permet également d'assurer un rôle d'intermédiaire entre les artistes et les producteurs émergents. C'est ainsi qu'il oriente le jeune chanteur Errol Dunkley vers Joe Gibbs. Dunkley raconte que Lee, qui l'a reconnu à l'entrée du studio West Indies, l'a emmené directement chez Gibbs, lui ouvrant ainsi les portes de son premier succès jamaïcain. La session réunit notamment Lynn Taitt, Hugh Malcolm et Gladstone Anderson. Slim Smith, alors proche de Lee, y participe également.

Le tournant survient lorsque Lee est licencié du KIG pour avoir promu un titre de Desmond Dekker pendant ses heures de travail. Duke Reid lui offre alors du temps de studio gratuit à Treasure Isle, en guise de remerciement pour ses services de promotion. Lee enregistre ses premières productions en 1967 avec un groupe constitué par le guitariste Lynn Taitt : Do It to Me Baby de Lloyd Jackson & The Groovers, publié sur le label Caltone de Ken Lack, et Music Field de Roy Shirley, son premier succès commercial, paru sur son propre label, Lee's.

Il rejoint ensuite la maison de disques West Indies Records comme producteur interne, en remplacement de Lee « Scratch » Perry. Cette nomination illustre sa capacité à s'imposer dans l'industrie. Lors d'une session, alors que Perry, le producteur en titre, les somme de s'arrêter, Bunny Lee les emmène au bureau de la direction et obtient qu'ils soient payés, ce qui lui vaut la confiance de celle-ci. Cette session donne lieu à Let Me Go Girl de Slim Smith et des Uniques, premier succès de ce groupe reformé, accompagné par les Caribbeats.

L'ère rocksteady et la naissance du reggae (1967–1969)

Il est reconnu, aux côtés de Lee « Scratch » Perry, de Clancy Eccles et de Linford Anderson, comme l'un des « promoteurs issus des ghettos » qui ont imposé le reggae avec force à la fin de l'année 1968. Selon Lee, le mot « reggae » viendrait du terme populaire « streggae », qui désignait une femme de mœurs légères et que les stations de radio refusaient de diffuser, et qui se serait progressivement transformé. Selon son propre témoignage, le premier titre à utiliser ce nom aurait été enregistré à WIRL par son frère Don, sous le titre Come Do the Reggae Now .

Ses premières productions indépendantes s'inscrivent dans la transition du ska au rocksteady. Il produit ainsi Slim Smith & The Uniques sur My Conversation, dont le riddim devient l'un des plus réutilisés de l'histoire du reggae.

En février 1968, Lee se rend à Londres où il travaille d'abord avec Island Records. Les frères Palmer, trois immigrants jamaïcains installés dans le nord-ouest de la ville, fondent Pama Records en 1967 comme label concurrent d'Island. Ils contactent Lee et lui proposent . En contrepartie, Lee conçoit le projet d'un sous-label qu'il baptise Unity, représenté par une main noire et une main blanche se rejoignant au-dessus d'une montagne. Avec les fonds reçus de Pama, il organise en octobre 1968 une session à Kingston qui donne lieu à plusieurs succès marquants : Bangarang par Stranger Cole et Lester Sterling ainsi que Everybody Needs Love par Slim Smith, deux morceaux caractérisés par un shuffle d'orgue joué par Glen Adams, qui fait là ses débuts à l'instrument. Bangarang est une adaptation du morceau de jazz britannique Bongo Chant de Kenny Graham. Stranger Cole, ancien condisciple de Lee à l'école de Denham Town, propose les paroles de Bangarang en quelques minutes sur une mélodie fournie par Lee. Le groupe de session réuni pour cette occasion comprend notamment Aston « Family Man » Barrett et Carlton « Carly » Barrett. Il est d'abord connu sous le nom de Bunny Lee All Stars, devient ensuite les Upsetters, et enfin comme groupe d'accompagnement des Wailers. Harry Palmer reconnaît que le partenariat avec Lee donne à Pama un avantage décisif sur Island et Trojan lors du marché de Noël 1968. Trojan Records, relancé pour distribuer le reggae de tous producteurs confondus, devient également un partenaire de Lee sous le sous-label Jackpot.

À cette époque, un producteur comme Lee pouvait enregistrer trois albums en une seule nuit à Kingston, ce qui témoignait d'un rythme de production sans équivalent dans le regga.

La domination du reggae (1969–1977)

Entre 1969 et 1977, Lee devient l'un des producteurs les plus actifs de la scène jamaïcaine. Il produit notamment Wet Dream de Max Romeo, qui restera vingt-cinq semaines dans les charts britanniques malgré l'interdiction de diffusion prononcée par la BBC. Love of the Common People de Nicky Thomas, atteindra lui la neuvième place au Royaume-Uni en 1970 ou encore Cherry Oh Baby d'Eric Donaldson (1971), repris par les Rolling Stones sur Black and Blue en 1976. Le succès de ces titres conduit les frères Palmer à ouvrir une succursale de Pama Records à Kingston, au 118 Orange Street, que Lee reprend par la suite sous le nom de Bunny Lee Records.

En octobre 1970, il produit avec Bob Marley & The Wailers une version alternative de Mr. Talkative, rebaptisée Mr. Chatterbox, enregistrée au studio Dynamic Sounds de Kingston avec Carlton « Carly » Barrett à la batterie, Aston « Family Man » Barrett à la basse et Glen Adams à l’orgue. L’introduction originale du morceau met en scène une courte conversation entre Bob Marley et Bunny Lee. Bob demande qui arrive, et Bunny répond en plaisantant que c’est « Mr. Talkative », désignant en réalité Niney, un autre producteur rivale à l’époque. En 1971, le PNP approche Lee pour organiser une tournée de l'île réunissant les artistes jamaïcains les plus connus, afin de divertir les foules avant les discours de Manley. Better Must Come qu'il a produit pour Delroy Wilson est adopté comme hymne officiel de la campagne de Michael Manley pour toucher les « sufferers » des quartiers populaires. Lee cède ensuite l'organisation de la tournée à Clancy Eccles, artiste et producteur engagé qui en devient l'organisateur principal et conçoit le Bandwagon, caravane musicale itinérante de campagne. Eccles est finalement mis à l'écart par l'entourage de Manley après l'élection, sans bénéficier des retombées de la victoire du PNP. Bunny Lee souligne par ailleurs la nécessité d'un changement concret dans l'orientation politique de la Jamaïque, montrant que la musique lui apparaît comme un outil de prise de conscience sociale et de mobilisation.

Son engagement dans la production de titres à contenu politique lui vaut cependant des représailles. Il est blessé par balle à la main après avoir produit Take the rod from off our my back de Bill Gentles, une chanson sarcastique visant la « rod of correction » de Michael Manley. Dans un bilan rétrospectif sévère, Lee affirme que des militants du PNP auraient servi de milices privées sous protection gouvernementale, les politiciens ayant recouru à ces hommes de main pour consolider leur pouvoir s'empressant ensuite de quitter le pays. Ce phénomène de garrisons, documenté des deux côtés du spectre politique jamaïcain, est également évoqué sur un mode plus humoristique dans Labrish (1972), où Lee et Perry décrivent l'étranglement économique que font peser sur l'industrie musicale les hommes de main liés aux partis.