Enrique Del Valle Iberlucea (Castro Urdiales, 1877 – Buenos Aires, 1921) était un juriste, homme politique socialiste, journaliste et essayiste argentin.

Fils d’immigrants républicains espagnols, Del Valle Iberlucea milita de bonne heure dans la mouvance socialiste à Rosario, en créant des structures d’organisation et en écrivant des articles de presse. Il s’installa ensuite à Buenos Aires, où il entreprit des études de droit et entra en relation avec les figures de proue du jeune PS argentin. Il cofonda (avec Alicia Moreau) la revue Revista Socialista Internacional et fut désigné à la direction de La Vanguardia, organe de presse officiel du parti, de 1916 à 1917.

Élu sénateur socialiste en 1904, fait jusque-là inédit en Argentine (et même sur le continent américain), il prit à ce titre plusieurs initiatives législatives tendant notamment à réglementer le travail (durée, journée de huit heures, travail des enfants, travail à domicile), à réformer le code pénal (abolition de la peine de mort), à amender la constitution (démocratisation de l’élection sénatoriale), à émanciper socialement, juridiquement et politiquement la femme argentine (réforme du code civil pour briser le pouvoir excessif du père de famille, légalisation du divorce et de l’avortement, octroi des pleins droits politiques à la femme), initiatives dont seules quelques-unes devaient aboutir de son vivant.

Idéologiquement, Del Valle Iberlucea, influencé par Antonio Labriola, s’écartait à plusieurs égards de la ligne socialiste majoritaire telle que fixée par le fondateur du PS, Juan B. Justo. Ainsi, au rebours de cette ligne, rejetait-il le réformisme social-démocrate, mettait-il en cause la foi dans le progrès de l’humanité et dans l’efficacité de l’action parlementaire, professait-il une conception marxiste, déterministe et matérialiste de l’histoire (portant que la matière détermine les processus sociaux selon un processus historique ouvert et dépourvu de but fixe préétabli, et sous-tendait aussi la genèse des idées), et, encore tributaire du romantisme progressiste dix-neuviémiste, restait-il attaché aux vieilles traditions populaires et au particularisme argentins. De même, sa prise de position en faveur des Alliés durant la Première Guerre mondiale constituait une entorse à l’inflexible internationalisme justien. Son engouement pour la révolution d'Octobre, sa croyance dans la dictature du prolétariat et dans l’inéluctabilité de bouleversements révolutionnaires, points de vue qui allaient à l’encontre de l’opinion majoritaire dans le parti, lui valurent d’être expulsé du PS, d’être déchu de sa qualité de sénateur par un vote du Sénat, et de se voir opposer une procédure judiciaire pour sédition et atteinte à l’ordre constitutionnel, procédure restée sans lendemain par la mort prématurée de l’inculpé.

Biographie Jeunes années et formation Enrique del Valle Iberlucea vint au monde en 1877 à Castro-Urdiales, dans la province espagnole de Santander, comme fils de María Iberlucea et d’Epifanio Del Valle, pêcheur de son état et républicain espagnol, qui choisit en 1885, alors qu’Enrique avait huit ans, d’émigrer en Argentine. La famille s’étant fixée dans la ville de Rosario en 1886, Enrique y suivit sa scolarité et fonda en 1894, tandis qu’il était élève du Colegio Nacional de Rosario, le journal Fiat Lux, puis en 1895, en collaboration active avec un groupe d’immigrés allemands, mit sur pied le premier centre socialiste de la ville. Vers la même époque, il fit ses premiers pas de journaliste pour le compte du quotidien La Capital. C’est aussi à Rosario qu’il fit la rencontre de sa future femme María Luisa Curutchet, qu’il allait épouser en 1905..

vignette|redresse|Alicia Moreau, figure de proue du PS et féministe, avec qui Del Valle Iberlucea cofonda une revue socialiste. En 1896, il se fixa à Buenos Aires et rejoignit l’équipe de rédaction de La Revista., publication traitant de théorie politique. Parallèlement, il poursuivait des études de philosophie et de droit à l’université de Buenos Aires (UBA), et soutint en 1902 sa thèse de doctorat, intitulée El procedimiento judicial en el Derecho Internacional (littér. Procédure judiciaire en droit international). Sitôt diplômé, il acquit la citoyenneté argentine et s’enrôla volontairement dans les forces armées, sans délaisser pour autant ses activités intellectuelles. Cette même année 1902, il adhéra au Parti socialiste (PS) et se lia d’amitié pendant une décennie avec Alicia Moreau de Justo, avec qui il fonda la revue socialiste Humanidad Nueva. Peu après avoir décroché son diplôme d’avocat à Buenos Aires, il publia deux opuscules intitulés Fundamentos científicos del divorcio (littér. Fondements scientiques du divorce) et Teoría materialista de la Historia (littér. Théorie matérialiste de l’histoire, adaptation écrite d’une conférence prononcée en 1907 à l’université nationale de La Plata). Militant du PS à partir de 1902, il prit la parole devant la manifestation du qu’avait convoquée le parti pour protester contre la dénommée « loi de résidence ».

Lié aux cercles littéraires de la fin de siècle, il fréquenta Florencio Sánchez, Alberto Ghiraldo et José Ingenieros. Il occupa des postes d’enseignant au Colegio Nacional, à la faculté de philosophie et lettres de l’UBA et à la faculté de droit de La Plata, où il exerça comme secrétaire auprès du recteur Joaquín Víctor González. Il était au fait des écrits de ses contemporains européens, en particulier de ceux de Jean Jaurès, avec qui il s’était lié d’amitié.

Entre 1916 et 1917, Del Valle Iberlucea fut à la tête de La Vanguardia, organe de presse officiel du PS. C’est à partir de cette tribune qu’il exposa notamment ses conceptions concernant le rôle qu’avait à jouer selon lui le parti relativement à la Première Guerre mondiale.

Adhésion au socialisme et positionnement idéologique Del Valle Iberlucea professait, à la différence de Juan B. Justo, un socialisme marxiste, et contribua en 1904 à la revue La Revista International, organe de presse du syndicalisme révolutionnaire, qui parut à Buenos Aires de 1904 à 1905. S’étant rangé sous la bannière du socialisme international, il fonda en 1908, en collaboration avec Alicia Moreau de Justo, la Revista Socialista Internacional, qui allait paraître pendant une dizaine d’années (sous le nom d’Humanidad Nueva à partir de 1910, et sous la direction d’Alicia Moreau dans les dernières années d’existence de la revue) et remplir un rôle d’éducation populaire et de diffusion de la culture socialiste. Son positionnement idéologique, tel qu’il ressort de ses écrits, se caractérisait par un marxisme de tendance kautskienne, par un rejet du révisionnisme d’Eduard Bernstein, et par le désir de maintenir un lien étroit entre socialisme et philosophie.

Del Valle Iberlucea interprétait les événements de son temps à partir d’une vision assez particulière du marxisme dérivée de Hegel et du philosophe marxiste italien Labriola, par quoi il fut amené à mettre en question à quelques occasions ses propres appartenances institutionnelles, ainsi qu’à manifester des allégeances apparemment incompatibles avec ses positions politiques. De même, son évaluation des changements que subissait l’Argentine à son époque n’est pas exempte de contradictions et apparaît tributaire du romantisme progressiste propre à la génération de 1837 davantage qu’aux travaux des intellectuels positivistes de sa propre époque.

vignette|Une du premier numéro du journal La Vanguardia, organe officiel du PS, dont Del Valle Iberlucea fut directeur de 1916 à 1917. Dans le texte de présentation qu’il rédigea en 1909 pour la Revista Socialista Internacional, il déclarait que ce périodique s’inscrivait « dans le domaine théorique de la conception marxiste ». Au contraire de Juan B. Justo, qui, bien qu’ayant été le premier traducteur du Capital en espagnol en 1898, ne s’était jamais défini comme marxiste, Del Valle Iberlucea s’appropria et diffusa l’héritage d’un Marx qu’il se gardait d’identifier avec le marxisme de la Deuxième Internationale ; en particulier, lisant Marx mais se référant également à Antonio Labriola, le jeune Del Valle Iberlucea restait sceptique vis-à-vis de la foi dans le progrès qui caractérisait les positionnements politiques les plus divers, tant en Europe que sur le continent américain, y compris ceux des socialistes argentins.

Son analyse de la théorie marxiste, en faisant de Marx un disciple de Hegel, l’écartait de la ligne tracée par Juan B. Justo et de l’anti-hégélianisme de Kautsky et Bernstein, figures de proue de la social-démocratie allemande. Cependant, pour Del Valle Iberlucea, la filiation hégélienne n’impliquait pas de méconnaître le caractère matérialiste de la théorie marxiste, ni les différences fondamentales entre l’idéalisme de Hegel et le matérialisme marxien. Del Valle Iberlucea relève qu’avant le marxisme, la science historique avait emprunté deux directions explicatives opposées, l’une idéaliste, l’autre déterministe, la première s’évertuant à expliquer les faits sociaux soit par une supposée volonté métaphysique, soit par l’effet du « libre arbitre », la seconde en revanche postulant « l’action concomitante de motifs personnels, de causes sociales et de circonstances physiques ».. Selon Del Valle Iberlucea, Marx adhérait à la seconde attitude, car il « considère que le monde social marche sous l’impulsion de forces étrangères à la volonté des individus ; mais, bien qu’étant une branche de l’arbre déterministe, il présente des caractères propres qui le différencient, puisqu’il cherche l’explication des faits sociaux purement et exclusivement dans les conditions matérielles de la vie ». Par la conjonction de « causes sociales et circonstances physiques », Del Valle Iberlucea se réfère à une singularité irréductible de la matière, qui détermine de différentes façons les processus sociaux (qui sont fondés sur la matière), de même que l’action humaine elle-même se manifeste en accord avec l’« organisation biologique des individus ». Pour Del Valle Iberlucea, à l’unisson avec Marx, les idées ne surgissent pas en dehors des déterminations matérielles qui les sous-tendent, parmi lesquelles figurent aussi les besoins corporels.

Un autre écart idéologique en matière de théorie marxiste de Del Valle Iberlucea par rapport aux conceptions qui prédominaient dans la Deuxième Internationale concerne sa critique des interprétations téléologiques de l’histoire, critique où il oppose « la téléologie, soit la conception qui, en attribuant le mouvement de l’histoire à une impulsion extrinsèque et indéfinie, situe au terme de son chemin un but fixe et préétabli » au matérialisme historique, qui permet de « faire place à un principe dynamique immanent, consistant dans l’effort fait par les membres du groupe pour trouver les meilleurs moyens de coexistence, compatibles avec les conditions de vie successives et relatives ». Au rebours du mouvement extrinsèque, et rejetant l’idée de voix supposées dicter comment doit se dérouler l’histoire, Del Valle Iberlucea met en évidence l’immanence des processus sociaux, ce qui rejoint son optique générale, non seulement à propos du pouvoir de l’action des hommes, mais aussi à propos de l’histoire ; pour Del Valle Iberlucea, ce sont en effet les êtres humains qui, dans des conditions historiques déterminées, font l’histoire, laquelle est par cela même une histoire ouverte. En cela, Del Valle Iberlucea rejoint la lecture particulière de Marx faite par Antonio Labriola, et divergeait d’une des thèses centrales de la Deuxième Internationale, par sa mise en cause de la foi dans le progrès qui habitait ses contemporains.

vignette|redresse|Antonio Labriola, de qui Del Valle Iberlucea s’inspira pour élaborer sa vision singulière du marxisme.