vignette|450x450px|Fragment d'un manuscrit du Coran avec annotations en vieux-kanembu, présentant des commentaires interlinéaires et marginaux. Le manuscrit appartient aux archives de la famille Chétima de Zinder. Photographie prise par Ari Awagana, projet ERC Langarchiv..|alt= Description d'image : photographie représentant un fragment ancien d'un manuscrit coranique annoté avec l'alphabet arabe en vieux-kanembu, posé sur un support de cuir rouge foncé. Le manuscrit est décoré de plusieurs motifs circulaires en brun et jaune sur les marges, ainsi qu'un motif de dessins géométriques au centre du manuscrit. Le motif tient dans le manuscrit grâce à du fil cousu à travers le papier. La couture est relâchée, laissant voir le support, distinguant le motif du parchemin. De plus, le parchemin montre des traces d’usure et des réparations anciennes avec du fil cousu à travers le papier. vignette|Manuscrit du appartenant au défunt Imam Ibrahim, imam Juma de Maiduguri, inventorié par Adrian Bivar. Il s'agit de la quatrième page du 'Coran Geidam' (manuscrit 1YM) avec des commentaires interlinéaires en old-kanembu. Elle contient les ayats 20 à 25 de la deuxième sourate, al-Baqara..|450x450px|alt= Description d'image : Photographie en noir et blanc prise par A.D.H. Bivar à la fin des années 1950, représentant une page du manuscrit connu sous le nom de 'Coran de Geidam' (manuscrit 1YM). La page contient les versets 20 à 25 de la sourate al-Baqara en écriture arabe clairement lisible, enrichie par de nombreuses annotations manuscrites en vieux-kanembu. Le parchemin est usé, avec des bords irréguliers témoignant de son ancienneté. alt=Description d'image : manuscrit usé sur fond noir, représentant 12 versets du Coran calligraphiés, entourés d'annotations abondantes entre les lignes ou dans la marge.|vignette|453x453px|Page d’un Coran du Borno (Q. 2:83–86) illustrant cinq niveaux d’interprétation en vieux kanembou et en arabe littéral. Code couleur : rouge = analyse morphosyntaxique, orange = traduction du lexique, jaune = traduction phrase par phrase, vert = interprétation hors grammaire, bleu = citation de références en arabe classique. Courtoisie de Dimitri Bondarev. Le vieux-kanembou, ou old-kanembu, ou tarjumo-kanembu, ou kanembu caye est une langue classique et liturgique issue de la culture savante de l'islam dans le Kanem-Bournou, c'est-à-dire dans le Sahel central, certainement depuis le . Il s'agit d'une version antérieure des langues kanouri et kanembou, parlées dans le bassin du lac Tchad dans la République du Tchad, la République du Niger et dans l'État du Borno au Nigéria. Par son ancienneté, elle contient des éléments de filiations avec le teda-daza ou le beria.
La langue vieux-kanembu est apparentée à la famille des langues nilo-sahariennes, bien que cette classification fasse aujourd'hui l'objet de débat chez les linguistes. Elle s'écrit en caractère ajami. Elle fut utilisée par les lettrés musulmans, à des fins d'analyse grammaticale et d'exégèse des textes sacrés en arabe classique.
Aujourd'hui, la langue vieux-kanembu est en usage dans le cadre de pratiques de glose et d'exégèse coranique (Tafsir), par un nombre restreint de lettrés musulmans dans l’État actuel du Borno, ainsi que dans le sud-est du Niger et notamment à Zinder ou à Kribitoa dans la région de Diffa.
Histoire
Apparition de l'érudition islamique dans le Kanem aux Le développement du vieux-kanembu participe des pratiques écrites de l'érudition islamique dans le Sahara et le Sahel central. L'histoire de l'érudition africaine liée à l'Islam est désignée par le concept de bibliothèque africaine par Ousmane Omar Kane.. Le Kanem en est un foyer historique, car il est un des premiers espaces du Sahara et du Sahel où s'implante la religion musulmane. En effet, les traces d’une culture savante islamique y remontent au sous le règne de la dynastie .. À titre d'exemple, les écrits du poète et savant Kanembu al-Kanami sont mentionnés au par le biographe d'expression arabe Ibn Khallikan. Les lettrés et les savants en science coranique bénéficient alors du soutien financier de la cour du Kanem ainsi que de nombreux privilèges reconnus par des chartes (Marham).. L'interconnexion avec le monde musulman se noue également par l'ouverture d'une école (madrassa) destinée aux étudiants du Kanem au sein de l'université islamique Al-Azhar du Caire. En somme, le vieux-kanembu naît dans le cadre des échanges intellectuels transsahariens suscités par la diffusion de l'Islam.
Émergence et diffusion d'une culture écrite en vieux-kanembu C'est dans ce contexte propice à la production et à la transmission d'une érudition savante musulmane, que la pratique des gloses coraniques en vieux-kanembou aurait émergé entre le et le .. Les plus anciens manuscrits connus à ce jour datent de cette période et ils témoignent d'une pratique déjà établie à ce moment. Lorsqu'au , la dynastie sayfawa quitte le Kanem pour le Bornou au Sud-Est du lac Tchad, ces pratiques lettrées se diffusent dans ces régions. Malgré les évolutions linguistiques de la langue kanouri au cours des siècles, l'usage de cette langue se perpétue de manière inchangée au cours des et s'étend à de nouveaux espaces à travers des familles lettrées qui la pratiquent. Au , le sultanat du Bornou joue un rôle central dans le commerce transsaharien entre Kano et Tripoli grâce à la route passant par Bilma, les oasis du Kaouar et le Fezzan. Le kanouri sert de langue véhiculaire le long de cette route, tandis que prospère la culture écrite en arabe, en ajami kanouri et en vieux-kanembu..
Une pratique scripturaire invisibilisée après la chute du sultanat du Bornou. Au tournant du et du , une partie de monde intellectuel bornouan s'exile, à l'instar d'Al-Hajj Musa ibn Hissein, à la suite de la prise du sultanat du Bornou par le seigneur de guerre Rabeh, suivi par les occupations coloniale françaises, britanniques et allemandes dans la région. L'occupation coloniale s'accompagne de l'invisibilisation, dans les sciences occidentales, des cultures écrites et savantes en langue arabe et en ajami d'Afrique de l'Ouest.. Pourtant à cette époque, à la fin du , les manuscrits en ajami du Sahara-Sahel central étaient connus de certains missionnaires anglicans de la Church Missionary Society..vignette|Carte représentant les territoires de l'État du Kanem-Bornou au .|452x452px|alt=Description d'image : Carte historique illustrant l'étendue maximale de l'Empire du Kanem-Bornou au . Le territoire de l'empire est clairement représenté en vert, englobant une vaste zone autour du lac Tchad. Il couvre des régions actuelles situées principalement au nord-est du Nigeria, au sud-est du Niger, à l'ouest du Tchad, ainsi qu'au nord du Cameroun. Il montre également les enclaves territoriales de l'État autour des Oasis saharienne le long de la route du Fezzan.
Les cultures écrites et savantes du Sahel et du Sahara central, furent redécouvertes dans les années 1950-1960 par des universitaires britanniques en poste au Nigeria comme W.E.N Kensdale et John Hunwick de l'Université d'Ibadan ou A.D.H Bivar du département des antiquités de Jos. En 1959, le spécialiste britannique des langues arabe et persane Adrian Bivar, identifia d'anciens exemplaires du Coran, dont un est daté du Jumādā 1080 H / , annotés en arabe et dans une seconde langue inconnue jusque là, ouvrant ainsi la voie aux recherches sur cette pratique de traduction et de glose écrite en langue africaine. Dans les années 2000, Dmitri Bondarev analyse à nouveau cette langue en la désignant sous le nom de vieux-kanembu.
Usages
Une langue outil d'interprétation et de transmission du Coran Les communautés savantes du Bornou utilisent la langue vieux-kanembu comme un outil d’interprétation spécifique dans le cadre de l'enseignement et de la transmission des savoirs coraniques.. Les commentaires ou les annotations en vieux-kanembu suivent un système codifié. Il se compose de plusieurs modalités d'inscription selon les manuscrits : sur la même ligne que le texte commenté, entre les lignes pour des précisions grammaticales ou sémantiques et dans les marges, selon le type d'analyse souhaitée..
Ces annotations s’accompagnent souvent de citations issues d'un corpus d’exégèses en arabe classique. Mêlant la traduction, l'explication de texte et l’interprétation du Coran, les gloses en vieux-kanembu permettent d'explorer la manière dont les changements de code linguistique influencent la compréhension d’un texte sacré.
Des usages mêlant oralité et écriture L’une des spécificités des pratiques lettrées et de l’enseignement dans les régions saharo-sahéliennes, sont les allers-retours entre l’arabe écrit du texte sacré et les langues africaines de ceux et celles qui l’étudient. Ce mélange des médiums reflète un continuum entre l’écrit et l’oral, caractéristique des cultures sahéliennes.. Des passages du texte coranique sont lus à haute voix en arabe, puis sont traduits oralement par l’enseignant dans sa langue et celle des étudiants. C'est dans ce contexte que se déroulent les usages du vieux-kanembu qui sont associés à une performance exégétique orale.. alt=Description d'image : manuscrit abîmé sur fond uni. De couleur jaune. Ressortent des lignes espacés au centre de la feuille, en caractère arabe, couleur noir. Les commentaires autour de ce texte occupent tout l'espace du manuscrit. Ces annotations diffèrent par la couleur de l'encre et le style de tracés.|vignette|453x453px|Page d’un Coran du Borno (Q. 2:249–255) illustrant la dimension collective de la pratique du vieux kanembou en manuscrit. Code couleur : vert = texte du Coran. Rouge = annotations attribuées au lettré Muḥammad b. Aḥmad, dernier commentateur du manuscrit. Bleu = annotations antérieures en vieux kanembu. Jaune = commentaires antérieurs en arabe. Courtoisie de Dimitri Bondarev. Le Coran y est récité de mémoire par le lettré, généralement en commençant par les dernières sourates. Chaque passage est ensuite découpé en unité de sens, facilitant l'analyse à l'aide d'un d’un commentaire (Tafsīr) provenant d’un exégète classique, tel que le Tafsīr al-Jalālayn rédigé par Jalāl ad-Dīn as-Suyūṭī en 1505. Ces commentaires sont lus à partir d'un support écrit afin d'informer une analyse et une traduction de chaque unité de sens en tarjumo-kanembu. Le lettré adapte le format de sa récitation en fonction du public, soit en réduisant la lecture soit en développant l'usage du tafsīr, selon l’importance de l’événement. Lors des récitations plus informelles, où la compréhension de l’audience est primordiale, l’exégète entrecoupe sa récitation de commentaires en langue vernaculaire kanouri.
Usages dans les communautés musulmanes du Bornou actuel Le vieux-kanembu est pratiqué sous une forme modernisée appelée tarjumo-kanembou., au Borno, en particulier dans la capitale Maiduguri, mais aussi dans les régions avoisinantes de la République du Niger dans le Damagaran, le Manga et le Damergou. Le tarjumo-kanembou n’est plus mutuellement intelligible avec le vieux kanembu. Sa valeur religieuse et patrimoniale demeure appréciée au sein de l'espace linguistique kanouri. Élément central du cursus supérieur des études classiques (sangaya), le prestige associé à sa maîtrise est une marque de distinction pour les familles lettrées du Borno actuel. Il s’emploie en public lors de performances d’exégèse du texte coranique (Tarjumo) à l’occasion d'évènements importants comme les concours de compositions poétiques en langue arabe (qasīda), ou lors des invocations, ou encore lors des récitations du mois de Ramadan.
Caractéristiques linguistiques