Les figurines émises à l’occasion des grèves postales intriguent et intéressent nombre de collectionneurs. Mais si certains les recherchent indistinctement, sans trop se soucier de la nature exacte de chacune d’entre elles, d’autres les excommunient en bloc, sans distinguer celles qui émanent de services ayant réellement fonctionné en temps de grève, de celles revêtant un caractère purement fictif.

Seule, dans le passé, une étude parue en 1983 dans l’Écho de la Timbrologie avait décortiqué chaque émission antérieure à cette date pour déterminer lesquelles de ces figurines méritaient réellement la qualification de timbres. Depuis, rien n’était paru sur la question jusqu’à de récents articles de Jean Louis Franceschi dans Timbre-Magazine et l'Écho de la Timbrologie, qui sont venus enfin donner, depuis , un inventaire critique et impartial de toutes les émissions de grève, sur la base de trois ans d'enquête approfondie. Depuis une étude a été publiée dans les Feuilles Marcophiles N° 373 et 374 (Juin et ) par M. FRESNEAU Jean-Samuel complétant ce travail.

Il s’est trouvé, par ailleurs, que, depuis 2006, les catalogues successifs Dallay de France, suivis depuis peu par le nouveau Maury 2009, ont présenté la nomenclature la plus étendue et la plus neutre publiée à ce jour des figurines de grève réelles ou prétendues parues en France depuis 1909, mais sans les distinguer entre elles. Puis enfin, le catalogue Yvert, après en être resté depuis un demi-siècle à l'émission de 1953, vient enfin de se décider à mentionner, dans son édition 2010 les autres timbres de grève, mais seulement les véritables, c'est-à-dire ceux "émanant d'organismes auxiliaires de transport de courrier ayant effectivement fonctionné", à deux exceptions près. On utilisera donc ici les numérotations de ces catalogues pour préciser la désignation des différentes figurines évoquées.

Enfin le même Jean-Louis Franceschi a publié deux éditions de son Catalogue spécialisé des figurines et marques de grève françaises, dont la seconde, celle de 2007-2008 améliorée, fait suivre chaque numéro de figurine de la mention rouge sans équivoque de "timbre" ou de "vignette".

C’est à partir de 1899, 1904 et 1906 que des grèves postales survinrent périodiquement en France. Si en ces occasions, les particuliers sans défense furent contraints à subir passivement le fardeau de ces mouvements sociaux, il n’en fut pas de même pour les négociants et producteurs : les grandes pertes provoquées par ces grèves risquaient parfois, en effet, de compromettre la survie de leurs entreprises. Ceux-ci eurent alors généralement recours à leurs chambres de commerce pour faire fonctionner des services postaux de substitution. Ainsi arriva-t-il que certaines de ces chambres utilisent, à cet effet, une ou deux figurines de grève. Ainsi arriva-t-il aussi, mais plus rarement, que d’autres services temporaires totalement improvisés, à la suite de celui des agents de change en 1909, s'instaurent eux aussi, et que certains d'entre eux s'avisent même par la suite d'émettre de tels timbres.

Tous ces timbres, certes, y compris ceux des chambres de commerce, étaient privés (cf.Timbre privé). Cependant, comme leurs émetteurs s’étaient substitués au service public défaillant de la poste, et comme la présence de ces figurines sur les plis était nécessaire pour que ceux-ci soient transportés, lesdits timbres de grève ont vocation à figurer dans les catalogues nationaux et dans les collections de timbres-poste, au même titre que ceux de la poste officielle.

Mais encore faut-il distinguer soigneusement ces timbres de grève des multiples vignettes pourvues de mentions mensongères, que d’aimables fantaisistes mettent en circulation comme « timbres de grève », alors qu'elle n'ont correspondu, en réalité, à aucun service de transport de courrier.

C’est pourquoi il convient de distinguer soigneusement : les véritables timbres de grève ; des « vignettes de grève », ou « pseudo-timbres de grève ».

Véritables timbres de grève

Il faut d'abord souligner que les organismes improvisés qui ont transporté du courrier en temps de grève n'ont pu se voir opposer le monopole postal : en effet ce monopole postal n'était que l'accessoire du service public de la poste qu'il visait à protéger dans l'intérêt des administrés. Aussi, chaque fois que la poste a cessé de fonctionner, son monopole s'est-il trouvé automatiquement suspendu jusqu'à la reprise de ce service. Alors a-t-il été loisible à quiconque de mettre en place des services postaux privés de remplacement. Encore appartenait-il même à l'État, responsable de la continuité du service public, de l'encourager. Et rien n'empêchait alors de tels services d'émettre leurs propres timbres privés, si ces derniers les estimaient utiles à leur fonctionnement.

Naissance des timbres de grève, en 1909

Le premier timbre de grève fut émis lors de la double grève postale de 1909, par l’une des chambres de commerce citées plus haut, celle d’Amiens. Il s’agissait d’une figurine de 10c visant à faire contribuer les usagers de ce service aux frais de transport assumés par cette chambre. Ce timbre, imprimé par la maison Yvert d’Amiens, devait être apposé sur les lettres conjointement avec un timbre de 10c normal correspondant au tarif postal en vigueur (Maury, et Yvert, ).

La figurine d’Amiens était un timbre privé, car, en matière de transport des lettres, les chambres de commerce agissaient en dehors de leur mission d’établissement public fonctionnel, (mission étroitement tenue au principe de spécialité, c'est-à-dire, dans leur cas, au domaine de l’organisation du commerce). C’est donc seulement en qualité de groupements de particuliers que ces organismes ont pu se substituer en matière postale à la puissance publique défaillante pour rendre service à leurs adhérents.

La chambre d’Amiens qui disposait du concours de deux postiers non grévistes fit oblitérer ses plis par un cachet postal normal. Mais les autres chambres de commerce, dans le cadre de cette grève et des suivantes, oblitérèrent le plus souvent les lettres qui leur étaient confiées, à l’aide de leurs cachets habituels de style commercial.

Timbres de grève ultérieurs émanant de chambres de commerce

Comme on l’a vu à propos d’Amiens, l’émission éventuelle de timbres de grève par les chambres de commerce ne confère aucun caractère officiel à ces figurines, qui, émises dans le cadre d'un service privé, ne revêtent alors qu'un caractère purement privé. Par conséquent ce qui donne un intérêt particulier auxdites figurines, et les rehausse au niveau des timbres normaux, c’est qu’en période de défaillance du service public de la poste, seule leur présence sur les lettres, et non celle (d’ailleurs inutile) de timbres officiels, conditionne la circulation du courrier.

Timbres de la grève de 1953

En 1953 survint à nouveau une longue grève postale, au cours de laquelle diverses chambres de commerce intervinrent. L’une d’elles, celle d’Orléans, émit alors deux timbres de 10F (dont l’un aurait peut-être été préparé quelques années à l’avance). Ces figurines étaient associées au timbre-poste normal sur les plis expédiés, et toutes deux étaient oblitérées du cachet commercial de la Chambre d’Orléans (Yvert 2010, Grève , 3 et 3A), et Maury 2009, Grève , 2A et 3). Quoi qu'il en soit, cette chambre, comme celle d’Amiens en 1909, a réellement transporté le courrier, et dès lors était tout à fait en droit d’émettre ses propres timbres privés pour recouvrer le prix de ce service auprès des expéditeurs.

Car ces timbres revêtaient, comme celui d’Amiens, un caractère purement privé, puisqu'émis dans une action extérieure à la mission d'établissement public de la chambre émettrice. Et ainsi en allait-il être de toutes les figurines de grève ultérieurement émises par les chambres de commerce.

Certes, à Orléans comme à Amiens, l'intention philatélique était patente, mais tel est aussi le cas de plus des 9/10 des timbres officiels émis dans le monde depuis 1900, sans qu’on leur dénie pour autant la qualité de timbres.

Certes ces figurines de grève, tout en étant utiles au service, ne lui étaient pas indispensables. Mais n’en est-il pas de même de tous les timbres-poste officiels, sans lesquels le courrier circulerait aussi bien, (et a aussi bien circulé pendant des siècles), mais nécessiterait pour être expédié de longues heures d’attente aux guichets ?

Il importe donc, pour qu’une figurine de grève soit reconnue comme timbre : que le transport de courrier par son émetteur pendant la grève ait bien eu lieu ; que cette figurine ait été utile à ce service (même si elle ne lui a pas nécessairement été indispensable). Si ces deux conditions de base, qui se vérifient notamment par la présence de la figurine en question sur des plis ayant effectivement circulé à la date de la grève, ne sont pas remplies, la figurine en question n’est qu’une simple vignette.

Enfin, en 1953 on vit aussi l’apparition de pseudo-timbres de grève, les vignettes de Saumur (Maury 2009, à 6), jamais rencontrées sur du véritable courrier de grève. On reviendra plus loin sur ces figurines apocryphes : celles-ci relèvent en effet de la catégorie des vignettes ne correspondant à aucun service de grève, qui seront évoquées plus loin.

Timbres de la grève de 1968

Lors de la grève de mai 68, les chambres de commerce se lancèrent à nouveau dans le transport du courrier commercial, et, cette fois, six d’entre elles émirent des timbres privés de grève. Ceux-ci figurent dans le catalogue Maury 2009 Grève, sous les numéros 7 à 13, et dans le catalogue Yvert 2010 Grève, sous les à 10. Ils ont été émis par les chambres de commerce de Tarbes (0,50 et 1,00), Épinal (0F, 20), Libourne (0Fr, 50 et 1Fr, 00), Saint-Dié (0F, 10) et Saint-Dizier (10 cent.). Ces timbres, tous privés pour les raisons indiquées plus haut, ont correspondu à un véritable service. Mais la motivation philatélique a gouverné leur émission, de façon plus accentuée encore que précédemment, et ce pour deux raisons : les valeurs faciales de ces timbres sont ridicules (de 0F10 à 1F, alors qu’en 1968 le prix de transport d’une lettre tournait autour de 4F), ce qui a permis à quelques initiés d’acheter tous leurs tirages à vil prix.(Cette remarque est à nuancer, le tarif des lettres en 1968 était de 0,30 F pour une lettre jusqu'à 20 gr et de 0,70 F pour une lettre de 20 à 50 gr) d’autre part, le courrier commercial transporté par ces quelques chambres émettrices, l’a été indifféremment avec ou sans timbre de grève ! Malgré cela, le service postal de secours fourni par ces chambres ayant été effectif, on peut reconnaître à leurs figurines la qualité de timbres de grève, même si leur emploi a parfois été facultatif : leur inutilité a alors été en effet comparable à celle de nombreux timbres émis par la poste avec des surtaxes démesurées (1F50+8F50, etc.) etc. en 1928 pour la Caisse d'Amortissement, puis, sous la Seconde Guerre mondiale, sans aucun intérêt pour le transport du courrier, et sans que le statut de timbres de ces figurines, quasi introuvables sur des plis ayant vraiment circulé, ait été le moins du monde contesté.

Les figurines de grève de 1968 sont donc elles aussi, des timbres-poste, mais des timbres-poste privés (à l'exception peut-être de celles de Libourne, sur le sérieux desquelles plane un doute).

À ce titre, elles ne doivent en aucun cas être confondues, ni avec la vignette « Corse-Continent » parue en 1968, mais après la grève, ni avec d'autres figurines dites de "Paris-Invalides", du "Val de Loire" ou de la "Chambre de Commerce de Roanne", apparues des années plus tard, et qui seront examinées plus loin, en leur qualité de vignettes de grève.

Pendant la grève de 1968, d’autres organismes privés que les chambres de commerce, comme les British European Airways ont transporté du courrier français vers l’étranger, mais sans qu’aucun d’eux ait émis de timbres.