vignette|À la claire fontaine est la plus ancienne poésie québécoise.

La poésie occupe une place importante dans la littérature québécoise. Elle se rattache à la poésie de langue française et exprime un imaginaire ancré dans des références propres au Québec, tels que sa culture, sa réalité sociale, sa politique, son territoire et son histoire.

Histoire

Premiers poèmes Les récits de voyage de la Nouvelle-France sont généralement considérés comme les premiers écrits de la littérature québécoise. Les découvreurs décrivent non seulement le paysage, mais aussi « nomme[nt] le paysJean Royer, Introduction à la poésie québécoise, Bibliothèque québécoise, 2009, p. 13. ». Leur tâche consiste à parcourir le territoire, sur la terre et sur mer, et d'y découvrir également la parole même de ses habitants. L'histoire de la Nouvelle-France, selon le critique Jean Royer, se présente ainsi sur le plan littéraire comme une « aventure de langageJean Royer, Introduction à la poésie québécoise, Bibliothèque québécoise, 2009, p. 14. ». vignette|Joseph Quesnel vignette|Michel BibaudÀ travers les récits de voyage, où se trouvent des traces d'épopée populaire, d'ethnographie et de folklore (comme dans Les muses de la Nouvelle-France de Marc Lescarbot produit en 1606), l'une des premières histoires rimées d'exploits et de paysages de cette époque est la populaire Chanson des voyageurs. Transmise de génération en génération depuis les premiers découvreurs, cette vieille romance française adaptée au pays par les canotiers, les voyageurs de traite et les interprètes est aujourd'hui connue sous le nom d'À la claire fontaine. À la suite de la Conquête, cette ancienne histoire d'amour aurait pris un sens symbolique : l'amoureux était le Canadien et l'amante l'ancienne FranceJean Royer, Introduction à la poésie québécoise, Bibliothèque québécoise, 2009, p. 17-18..

À partir des années 1760, des chansons-poèmes commencent à être publiées dans les journaux comme La Gazette de QuébecJeanne d'Arc Lortie, Les textes poétiques du Canada français, vol. 1 : 1606-1806, 1987, p. 215-217.. Dans ce contexte, l'élite canadienneCanadienne au sens de descendante des colons de langue française installés en Amérique. coupée de ses racines françaises commence à prendre conscience de sa survie et organise sa résistance contre l'occupant anglais. Celle-ci décide de fonder des organismes qui lui permettront de récupérer ses légendes et son histoire. C'est au sein de ces organismes que se publient des pièces en vers, mais aussi « des fables, des satires et des chansons patriotiques et que vont se rejoindre un certain temps la poésie populaire et celle de l'éliteJean Royer, Introduction à la poésie québécoise, Bibliothèque québécoise, 2009, p. 18-19. ». Deux poètes en particulier se démarquent à cette époque. Établi à Montréal en 1780, Joseph Quesnel écrit des pièces de théâtre, des chansons et des poèmes. Au début du , Joseph Mermet produit également des dizaines de poèmes, dont l'un sur la victoire canadienne-française lors de la Bataille de Châteauguay, survenue durant la Guerre de 1812David M. Hayne, Pierre Nepveu, Rod Willmot, Paul Wyczynski, « Poésie de langue française », L'Encyclopédie canadienne, 4 mars 2015. Consulté le 11 mars 2024..

Des recueils de chansons (sans partitions) d'auteurs anonymes sont publiés à partir de 1821Jean Nicolas De Surmont, « Jean Royer, Introduction à la poésie québécoise. Les poètes et les oeuvres des origines à nos jours, Montréal, BQ, 2009, 188 p. (Coll. Littérature.) », Recherches sociographiques, vol. 52, no 3, septembre-décembre 2011, p. 922-923. Consulté le 19 mars 2024.. Toutefois, le plus ancien recueil de poésie attribuable à un auteur du Bas-Canada est Épîtres, satires, chansons, épigrammes et autres pièces de vers de Michel Bibaud, paru en 1830. Enseignant devenu journaliste, fondateur de plusieurs périodiques, Bibaud est un animateur important de la vie littéraire de son époqueMichel Bibaud, Épîtres, satires, chansons, épigrammes, et autres pièces de vers, Montréal, l'Imprimerie de la Minerve, 1830, 178 p. Consulté le 11 mars 2024..

Affirmation du sentiment national par la poésie Au siècle, la littérature canadienne-française survit et s'affirme surtout par la poésie. Influencée par son héritage français et par le romantisme, cette poésie se démarque par son fort patriotisme et par son goût développé pour l'expression poétiqueJean Royer, Introduction à la poésie québécoise, Bibliothèque québécoise, 2009, p. 21..

Durant les années 1830, le Bas-Canada entend faire valoir ses droits au sein de l'union créée en 1791. Des chansons de patriotes anonymes sont publiées dans les journaux. Puis, en 1837, les rébellions éclatent dans une tentative de créer une république au Bas-Canada. Les Patriotes prennent les armes. En réaction, les autorités britanniques mobilisent leurs troupes armées et livrent une lutte sans merci contre les partisans de l'indépendance. En 1838, les Patriotes sont battus. Douze d'entre eux sont pendus, tandis que plusieurs journalistes et militants sont emprisonnés. À la suite de ces événements, une résistance culturelle s'organiseJean Royer, Introduction à la poésie québécoise, Bibliothèque québécoise, 2009, p. 19..

En réponse au portrait brossé par lord Durham, décrivant les Canadiens français comme « un peuple sans histoire et sans littératureLord Durham, Denis Bertrand et Albert Desbiens (trad.), Le Rapport Durham, Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, p. 123. », l'historien François-Xavier Garneau rédige L'Histoire du Canada, le premier ouvrage racontant l'histoire nationale des Canadiens françaisPatrice Groulx, François-Xavier Garneau : poète, historien et patriote, Montréal, Éditions du Boréal, 2020, p. 111.. À l'instar de son contemporain Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, Garneau s'inspire aussi de la poésie d'Alphonse de Lamartine et de Victor Hugo pour produire quelques poèmes de son cru. De son côté, James Huston publie à partir de 1848 le Répertoire national de la littérature canadienne. Ce Répertoire réunit en quatre volumes l'anthologie d'une littérature éparpillée dans des publications éphémères et qui serait autrement perdue. Durant cette même période, deux petits groupes de gens instruits et désireux de diffuser la culture de langue française fondent l'Institut canadien de Montréal et celui de Québec, en vue d'offrir aux écrivains et aux amateurs des choses de l'esprit des lieux de rencontre pour échanger leurs idées et, entre autres choses, leurs poésiesJean Royer, Introduction à la poésie québécoise, Bibliothèque québécoise, 2009, p. 19-20..

Première génération vignette|Octave Crémazie|gauche|231x231px Les principaux poètes marquant le genre au siècle peuvent être distingués en trois générations. La première apparaît au tournant des années 1850. On y trouve Joseph Lenoir, qui se fait connaître par ses récits exotiques et ses traductions en vers des œuvres de Robert Burns, Goethe et Longfellow, ainsi que Louis-Joseph-Cyprien Fiset, produisant de longs poèmes racontant des récits historiques du Canada, ainsi que sur la crise de l'émigration des Canadiens français vers les États-Unis.

Le plus connu de cette première génération de poètes est sans contredit Octave Crémazie. Membre fondateur de l'Institut canadien de Québec en 1847, cet écrivain et libraire se fait connaître par ses chants patriotiques et ses poèmes de circonstance publiés dans les journaux, soulignant des occasions ou des événements particuliers. Influencé par Hugo, Musset, Sainte-Beuve, Guizot et Mérimée, Crémazie commence à être reconnu par la critique à la suite de la publication de son poème « Le vieux soldat canadien » en 1855. Tout en traitant d'une variété de sujets (comme les exploits des héros de la Nouvelle-France, ainsi que la guerre de Crimée et l'unification de l'Italie), son œuvre demeure surtout animée par le désir d'exprimer le sentiment national des Canadiens français. Celui-ci trouve sa plus forte affirmation dans le poème épique « Le Drapeau de Carillon », publié en 1858. Dans ce poème, Crémazie raconte les tribulations d'un soldat canadien-français se rendant à Versailles en portant le drapeau de Carillon, afin de demander secours à la France à la suite de la défaite de Montcalm sur les Plaines d'Abraham« Le Drapeau de Carillon » dans Octave Crémazie, H.-R. Casgrain (éd.), Œuvres complètes d'Octave Crémazie, Québec, Institut canadien de Québec, Beauchemin & Valois, 1882, p. 128-137.. Mis en chanson, ce poème devient un symbole très populaire de la survivance française en Amérique. Le succès du « Drapeau de Carillon » est tel qu'il consacre Octave Crémazie poète national« Soirées canadiennes », Le Courrier du Canada, 31 octobre 1862, p. 2. Consulté le 20 mars 2024.C.-J. M., « La page de la jeune fille », L'enseignement primaire. Journal d'éducation et d'instruction, mars 1898, p. 348. Consulté le 20 mars 2024.. Toutefois, cette consécration sera brusquement interrompue par le départ précipité de Crémazie pour la France en 1862André Gaulin, « La poésie, ou l’exil de parler français en Amérique », Québec français, no 21, mars 1976, p. 25-26. Consulté le 13 mars 2024..

Deuxième génération vignette|Louis-Honoré Fréchette|252x252px Une deuxième génération de poètes fait son apparition durant les années 1860. Ayant grandi à l'époque des Patriotes, puis de l'Acte d'Union, cette génération s'inscrit dans la continuité de la vague romantico-patriotique incarnée par Octave Crémazie, puis associée à l'École littéraire de Québec. Parmi eux, on compte Alfred Garneau, fils de l'historien François-Xavier, qui compose en tout une soixantaine de poèmes « témoignant de sa sensibilité et de sa vaste connaissance de la poésie française ». On compte également Pamphile Le May, bibliothécaire de l'Assemblée législative et auteur d'une dizaine de recueils de poèmes, incluant une traduction française du poème Évangéline de Longfellow. Son recueil le plus célèbre, Les Gouttelettes, se démarque par son usage du sonnet et par sa fidélité aux thématiques de sa jeunesse (la beauté des paysages champêtres, l'amitié, la religion et le patriotisme)David M. Hayne, Pierre Nepveu, Rod Willmot, Paul Wyczynski, « Poésie de langue française », L'Encyclopédie canadienne, 4 mars 2015. Consulté le 11 mars 2024.