L'histoire du théâtre au Québec commence modestement dès l'époque de la Nouvelle-France. Tout au long des , l'activité théâtrale en français est liée aux interventions répétées de l’Église catholique, qui tente le plus souvent de la restreindre aux collèges administrés par des communautés religieuses. Sous le régime britannique, le théâtre prend un peu de vigueur. Des différences notables se font sentir entre les scènes théâtrales francophones et anglophones. Alors que la première peine à s'établir, la seconde prend rapidement de l'expansion.Vers le milieu du siècle. Il faudra attendre la fin du siècle pour qu'un théâtre professionnel distinctement « canadien » voie le jour. À l'époque, le théâtre professionnel est largement dominé par les troupes de tournées en provenance des États-Unis.
La fin du et le début du siècle voient l'émergence d'une scène théâtrale dynamique à Montréal. Largement influencée par le vaudeville à l'américaine, cette scène théâtrale innove en présentant des spectacles de Broadway, des mélodrames et des revues. Le théâtre québécois est durement frappé par la crise économique des années 1930, mais parvient à subsister notamment grâce à la radio. Les années de l'après-guerre sont témoins de l'émergence d'un théâtre canadien-français résolument moderne, porté entre autres par des auteurs de grand talent comme Gratien Gélinas et Marcel Dubé. Plutôt que de se conformer aveuglément aux injonctions du clergé, Gélinas et Dubé utilisent le théâtre pour dénoncer les conditions des classes populaires et pour exprimer la révolte des opprimés.
Durant la Révolution tranquille des années 1960 et 1970 Michel Tremblay secoue les colonnes du temple en osant utiliser le « joual » comme langue poétique, d'autres se servent du théâtre pour dénoncer des injustices et pour revendiquer des changements sociaux. D'autres, encore, utilisent le théâtre comme un espace d'expérimentation et d'innovation.
Au cours des années 1980 et 1990, le théâtre québécois prend ses distances de la politique pour s'intéresser davantage au domaine de l'intime. En même temps, l'activité théâtrale est secouée par l'institutionnalisation des arts de la scène que sont le théâtre d'improvisation et l'humour.
Le théâtre en Nouvelle-France
Le Théâtre de Neptune en la Nouvelle-France de Marc Lescarbot vignette|Le Théâtre de Neptune de Marc Lescarbot est la première pièce jouée en Nouvelle-France. Le marque le début de l’histoire du théâtre en Nouvelle-France. Ce jour-là, en Acadie, un groupe de colons français présente la pièce Le Théâtre de Neptune en la Nouvelle-France, écrite par l’explorateur et homme de lettres Marc LescarbotRick Bowers, « Le Théâtre de Neptune en la Nouvelle-France : Marc Lescarbot and the New World Masque », Dalhousie Review, vol. 70, no. 4 (1991), pp. 483-501.. La pièce, qui s’inscrit dans la tradition des réceptions et des masques, met en scène le dieu NeptuneAndré-Gilles Bourassa, « Scènes de Nouvelle-France : 1535 », L’Annuaire théâtral, no. 33 (printemps 2003), pp. 147.. Accompagné d’une cour de Tritons et d’Autochtones, ce dernier accueille chaleureusement les grands hommes que sont Samuel de Champlain et Jean de Poutrincourt, fondateur de la colonie de Port-Royal, au retour de leur expédition au large des côtes du MassachusettsGilles Girard, « Le Théâtre de Neptune en la Nouvelle-France », dans Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, vol. 1, Montréal, Fides, 1980 (lire en ligne [archive]).
À son retour à Paris, en 1609, Lescarbot publie le texte du Théâtre de Neptune dans le recueil Les Muses de la Nouvelle-FranceBernard Andrès, « ‘Le Théâtre de Neptune’ (1606), ou l’entrée royale en Nouvelle-France », L’Esprit Créateur, vol. 39, no. 3 (automne 1999), pp. 7-16..
Bien que la création du Théâtre de Neptune marque les débuts du théâtre dans la colonie, il faut attendre encore plusieurs années avant qu'il s’y implante de façon durableJames H. March, « Le Théâtre de Neptune en la Nouvelle-France », l'Encyclopédie Canadienne. Historica Canada. Article publié février 07, 2006; Dernière modification mars 04, 2015.. Ce n'est qu'en qu'une autre pièce est produite en Nouvelle-France: il s'agit vraisemblablement du Cid de Pierre Corneille, présentée au magasin de la Compagnie des Cent-Associés de QuébecLeonard E. Doucette, « Théâtre d’expression française », l’Encyclopédie Canadienne, 4 mars 2015, HIstorica Canada www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/theatre-dexpression-francaise. « Le dernier jour de l'an, écrit le père Jérôme Lalemant dans le Journal des Jésuites, on représenta une action, dans le magasin, du Cid. Nos Pères y assistaient pour la considération de M. le gouverneur, qui y avait de l'affection [...] Le tout se passa bien, et n'y eut rien qui pût mal édifier ».
Se multiplient par la suite les réceptions, actions, pièces de théâtre de collèges et divertissements divers. Si elle réjouit la population coloniale, l'activité théâtrale de la deuxième moitié du siècle ne manque pas d'alerter le clergé catholique, qui multiplie bientôt les ordonnances et les mandements moralisateursMaurice Lemire, dir. La Vie littéraire au Québec. Tome 1 : La voix française des nouveaux sujets britanniques (1764-1805) (Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval, 1991), p. 181..
L'affaire du Tartuffe de 1694 vignette|Louis Buade, comte de Frontenac, se trouve mêlé à l'affaire du Tartuffe de 1694. En 1693, alors que la conjoncture économique est particulièrement favorable grâce à une remarquable reprise de la traite des fourrures, le gouverneur de la Nouvelle-France, Louis Buade de Frontenac, encourage la présentation de pièces de théâtre au château Saint-Louis à Québec pour divertir la société mondaine pendant la période du CarnavalRobert de Roquebrune, « Le théâtre au Canada en 1694. L’affaire du ‘Tartuffe’ », Outre-Mers. Revue d’histoire, no. 80 (1931), p. 182..
Sont d’abord montées, sans causer trop de controverse, Nicomède de Corneille et Mithridate de Jean Racine. Puis, en 1694, le gouverneur jette son dévolu sur le Tartuffe de Molière, une pièce qu’il a entendu lire par l'auteur lui-même chez son beau-frère Habert de Montmort.
Malgré l’enthousiasme de Frontenac, le choix de Tartuffe n’est pas le plus judicieux. La pièce avait en effet été condamnée par le clergé dès ses premières représentations à Paris quelque trente ans plus tôt. L’archevêque de Paris avait alors menacé d’excommunication toute personne reconnue coupable de lire, de réciter ou de présenter la pièce. L’interdiction avait été levée deux ans plus tard, après que Molière eut considérablement revu le texte.
L’évêque de Québec, Jean-Baptiste de Saint-Vallier, avait obtenu des gouverneurs Mézy (1663-1665) et Denonville (1685-1689) l’interdiction de la comédie« Intermittente, l’activité théâtrale en Nouvelle-France est […] subordonnée à la dévotion et au zèle du gouverneur et du prélat en place », rappelle Maurice Lemire. Lemire, dir. La Vie littéraire au Québec. Tome 1 : La voix française des nouveaux sujets britanniques (1764-1805) (Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval, 1991), p. 201.. Lorsqu’il apprend que le controversé Tartuffe est en voie d’être produit sous les auspices du gouverneur Frontenac, de Saint-Vallier ordonne aux curés de la capitale de se prononcer ouvertement contre le théâtre. Et lorsqu’il apprend que le rôle de Tartuffe doit être joué par un jeune lieutenant connu pour son impiété, il publie deux mandements : le premier condamne le lieutenant en question et le second interdit formellement aux paroissiens de Québec d’assister non seulement à la représentation du Tartuffe, mais également à toute autre production théâtraleMandement de l’évêque de Québec contre la comédie entr’autres le Tartuffe ou l’Imposteur, 16 janvier 1694 (Mandements des évêques de Québec, tome 1, p. 302). L’évêque aurait finalement obtenu gain de cause. Il aurait effectivement convaincu Frontenac d’annuler la représentation du Tartuffe en échange de 100 pistolesMarie-Hélène Giguère, « L’histoire du Tartuffe interdit », Le Soleil, 4 août 2006, p. 7; Robert de Roquebrune, « Le théâtre au Canada en 1694. L’affaire du ‘Tartuffe’ », Outre-Mers. Revue d’histoire, no. 80 (1931), p. 191; Jean Laflamme et Rémi Tourangeau, L’Église et le théâtre au Québec (Montréal : Fides, 1979), p. 66..
Bien que de Saint-Vallier soit rabroué par les autorités françaises, qui le somment de faire preuve de moins de zèle, son mandement scelle néanmoins le sort du théâtre public pour le reste du Régime français« Querelle du Tartuffe », Répertoire du patrimoine culturel du Québec https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=27901&type=pge.
Le théâtre de collège vignette|300x300px|Le collège des Jésuites de Québec vers 1761. Si les autorités religieuses de la Nouvelle-France réussissent à empêcher toute représentation théâtrale publique dans la colonie, elles permettent néanmoins une certaine activité au sein des collèges.
Issu de la tradition française des Jésuites et soumis à la stricte supervision des clercs, le théâtre de collège est soumis à certaines règles. Il est d’abord limité aux farces et aux comédies moralisatrices, ou bien aux sujets sacrés et pieux. Dans le mesure du possible, il doit ensuite éviter les pièces versifiées ainsi que les pièces mettant en scène des personnages fémininsMaurice Lemire, dir. La Vie littéraire au Québec. Tome 1 : La voix française des nouveaux sujets britanniques (1764-1805) (Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval, 1991), p. 182.. « Que l’on s’abstienne donc de tout amour profane, même chaste, et de tout personnage de femme, de quelque costume qu’on le revête », écrit ainsi le poète et pédagogue jésuite Joseph de JouvancyJoseph de Jouvancy, De ratione discendi et docendi, cité par Louis-V. Gofflot, Le théâtre au collège du Moyen Âge à nos jours, p. 95..
La majorité des textes interprétés par les élèves des collèges relèvent de la tradition de la « réception », à savoir des textes écrits et joués spécialement pour souligner un événement officiel. Nombre de ces œuvres sont le fruit du travail des enseignants eux-mêmes. En 1658, alors qu’il étudie au collège des Jésuites de Québec, le poète René-Louis Chartier de Lotbinière se produit ainsi dans La Réception de Monseigneur le Vicomte d’Argenson, une saynète écrite par les pères jésuites.
Les rares représentations théâtrales des collèges s’adressent naturellement à un public restreint composé de dignitaires, de parents et d’élèves. Elles servent à des fonctions bien précises. D’une part, ces événements permettent de récolter des fonds pour financer les activités des collèges. D’autre part, ils donnent aux élèves l’occasion de cultiver leur talent oratoire. Sur le plan pédagogique, en effet, l’enseignement de l’art dramatique a une portée très limitée : loin de viser à faire connaître aux jeunes hommes les grandes œuvres du répertoire français ou à leur inculquer l’amour du théâtre, il a pour but de leur offrir une rare chance de s’exprimer devant un public avec simplicité et naturel. Le théâtre de collège fournit ainsi une première tribune aux futurs clercsMaurice Lemire, dir. La Vie littéraire au Québec. Tome 1 : La voix française des nouveaux sujets britanniques (1764-1805) (Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval, 1991), p. 182-183..
Malgré les prescriptions excluant leur sexe des arts de la scène, les jeunes filles qui fréquentent l’école des Ursulines s’adonnent aussi au théâtre à l’occasion de distributions de prix ou de la visite de dignitaires importants.
Le théâtre de collège sous la loupe des évêques