La notion de carrière s'est étendue au-delà de sa seule acception professionnelle (« carrière professionnelle ») pour devenir un outil d'analyse sociologique des processus sociaux. Initialement développée par l'École de Chicago, elle permet d'analyser les trajectoires individuelles comme une série de passages d'une position à une autre, c'est-à-dire des séquences, impliquant des changements et ajustements d'identité et de comportement.
Cette approche trouve une application privilégiée dans l'étude de la carrière déviante, notamment théorisée par Howard Becker. Plutôt que d'expliquer la déviance par des causes psychologiques ou biologiques, ce concept l'appréhende comme un processus séquentiel se déclinant en étapes successives : la transgression de la norme, l'étiquetage social (désignation publique de l'individu comme déviant) et l'intégration à un groupe organisé. Le passage d'une étape à l'autre modifiant radicalement le statut social et la perception que l'individu a de lui-même.
Au-delà de sa portée descriptive, la notion de carrière constitue, selon la sociologue Muriel Darmon, un instrument d'objectivation qui permet de « recoder » des phénomènes sociaux souvent appréhendés comme des états statiques en processus séquentiels. Son usage méthodologique permet d'opérer une rupture avec les prénotions, qu’elles soient issues du sens commun, des discours experts ou des récits biographiques des enquêtés.
Définition
La sociologue Muriel Darmon explique que la notion de carrière .
Dans son manuel Sociologie: Théorie et analyse, Llored René, définit la notion de carrière de la manière suivante. :
Dans son Dictionnaire de sociologie, Gilles Ferréol et ses collègues, définissent la notion de carrière de la manière suivante :
La sociologue Muriel Darmon souligne la grande plasticité de la notion de carrière et identifie plusieurs fonctions de la notion tant : sert à combiner analyse compréhensive des raisons d'agir avec l’objectivation des positions successivement occupées par les individus, être un instrument d’intelligibilité permettant d’échapper à l’alternative entre explications par les structures ou les stratégies individuelles, permet l’articulation entre différentes temporalités et d'être attentif aux variations dans le temps des dispositions des individus, sert à combiner l'étude des contraintes structurelles mouvantes avec la dynamique des transformations à la fois objectives et subjectives des individus, être un outil d’objectivation et de dévoilement.
La carrière déviante Dans son Lexique de sociologie, Yves Aple et ses collègues, définissent la notion de carrière déviante de la manière suivante :
Dans le manuel Sociologie, science politique et regard croisés au CAPES de SES, les auteurs précises que . Becker distingue . Ainsi, pour Howard Becker :
Les auteurs du manuel expliquent que . Becker prend l'exemple de la consommation de marijuana : une fois que la loi interdit la consommation de marijuana, le fait d'en consommer devient . Ainsi, pour Becker , en pensant à la fois le groupe déviant et non déviant. Raison pour laquelle Becker mobilise le terme d'outsider qui signifie . Enfin, Becker . Ainsi, pour le fumeur de marijuana, commencer à fumer de la marijuana (première étape) n'est pas suffisant pour être déviant, il faut aussi être repéré et désigné comme déviant (seconde étape), et il faut encore qu'il persiste dans son comportement déviant et s'intègre dans un groupe déviant (troisième étape) : à l'intérieur de ce groupe, existe une certaine forme de normalité (de ce point de vue les autres sont perçus comme outsiders, c'est-à-dire extérieurs à leur groupe).
Selon Muriel Darmon, .
Les étapes de la carrière déviante Dans leur manuel Siences Sociales, les auteurs présentent les étapes successive de la déviance:
.
La notion de carrière comme instrument d'objectivation Dans son article « La notion de carrière : un instrument interactionniste d’objectivation », la sociologue Muriel Darmon montre que la notion de carrière permet de dépasser l’opposition traditionnelle en sociologie entre l’« objectivation » (souvent associée aux méthodes quantitatives et à l'explication par les structures) et la « description » (associée à l'observation de terrain et à la compréhension des individus). Sa réflexion est une synthèse théorique entre deux traditions sociologiques : l’approche interactionniste (centrée sur la déviance) et l’approche bourdieusienne (focalisée sur l’espace social).
Outil de rupture épistémologique En s'appuyant sur les réflexions d'Howard BeckerHoward Becker, 2002 , Les ficelles du métier, pp.30-31., Muriel Darmon préconise d'opérer une vis-à-vis du de la parole légitime : il s'agit de s'émanciper simultanément des experts « par profession » (exemple : le corps médical) et des experts « par appartenance » (les enquêtés eux-mêmes) afin de substituer aux « conventions » tant communes que scientifiques un point de vue sociologique autonome.
En effet, Muriel Darmon soutient que « la notion de carrière remplit la fonction, traditionnellement objectivante au sens du Métier de sociologue, de dénaturalisation par le sociologue »D'après Bourdieu, Chamboredon, Passeron, 1983 (1968), Le Métier de sociologue, pp.34-36 et 160-164. : , et .
A partir des études sur l'anorexie, Muriel Darmon souligne d'une part, que les sciences médicales et psychologiques aux sciences sociales dans l'analyse de l'anorexie, où : (1) le social est réduit à rendre compte du contexte historique et social de la maladie, (2) le contenu même de la pathologie est considéré comme un « domaine réservé » des approches médicales ou psychologiques, (3) le social est exclu en tant que principe explicatif de l'anorexie. D'autre part, Muriel Darmon soutient que . Elle illustre son propos par l’usage d’une : entre d’une part, les discours indigènes (les discours de la population de l'enquête sociologique) et les catégories analytiques (l'analyse sociologique), par exemple « être pris en charge » (discours indigène) vs « s’en remettre à l'institution » (discours analytique). Muriel Darmon examine comment la notion de carrière permet de s'émanciper de « l'illusion biographique » (Pierre Bourdieu) en traitant les récits des enquêtées non comme des reflets passifs de la réalité, mais comme des objets d'étude sociologique. Elle mobilise pour cela les concepts de « reconstruction » et d'« illusion rétrospective » (Erving Goffman) ou encore de « consolidation » (Richard Ekins) afin de souligner que le passé est inévitablement reconstruit depuis le point de vue du présent.
Outil d’objectivation Muriel Darmon évoque deux opérations que l’on retrouve dans le régime d’objectivation interactionniste : (1) l’agrégation qualitative et (2) la comparaison systématique.
L’agrégation qualitative, à l'image de l’agrégation statistique, consiste à agréger les expériences individuelles en : (1) multipliant les points de vue, (2) fusionnant les expériences individuelles par la construction de phases communes et le séquençage de la carrière, (3) révélant un ordre social qui existe en dehors de la conscience des acteurs et que l'enquête met en évidence. La comparaison ou , est un mode de l’objectivation interactionniste qui consiste à un afin de faire apparaître des propriétés structurelles cachées. Elle permet d'élaborer des catégories dégagées des points de vue particuliers des acteurs. Dans le cadre de l'approche en termes de carrière, l'objectivation naît précisément du transfert d'un modèle initialement lié au parcours professionnel (« carrière professionnelle ») vers des situations de déviance ou de pathologie, permettant ainsi de traiter ces dernières comme des activités sociales organisées plutôt que comme des états psychologiques.
Notes, références et bibliographie
Notes
Références
Bibliographie
Catégorie:Concept sociologique