L'affaire Roland Bertrand-Marcel Cohene, appelée aussi « affaire Roland Bertrand » désigne un conflit qui a opposé pendant quatre ans, de 1948 à 1952, Roland Bertrand, leader du PCF et de la CGT chez Usinor Montataire, principale usine de l'agglomération de Creil, à la direction de ces deux institutions.

Attaché au principe d'indépendance syndicale de la Charte d'Amiens, le leader communiste et syndical est accusé de "titisme", sur fond de purges politiques dans le mouvement communiste en Europe et à la direction du PCF en France.

Suivie de près par la presse quotidienne nationale, les Renseignements généraux puis par les historiens, cette affaire politique, financière et sociale fut le théâtre de tensions prolongées à l'intérieur du syndicat CGT et du Parti communiste français, de la fin des années 1940 au début des années 1950, sur fond de schisme Tito-Staline et de guerre d'Indochine, qui a abouti à la révocation par le préfet d'un maire d'une commune de la région, son successeur étant ensuite exclu du PCF. Histoire Grèves de 1947 et rupture Tito-Staline

Roland Bertrand, ouvrier aux Forges de Montataire, est élu en à la tête du syndicat des métaux de Creil-MontataireBiographie Maitron de Roland Bertrand , et devient conseiller municipale de Montataire, jusque-là fief de la SFIO depuis 1919. Déporté pendant la seconde guerre mondiale, il est embauché ensuite chez Usinor-Montatair, dont les grèves sont redoutées car entraînant celles de Renault Billancourt, son principal débouché en aciers plats.

Des « divergences » avec la direction du PCF émergent lors des grèves de 1947, quand il met en cause le député PCF de l'Oise Amand Brault, qui "faisait" la liaison avec Paris tous les jours et en ramenait "des mots d'ordres à la con". Lors de ces grèves, Roland Bertrand estime que les ouvriers peuvent "obtenir des satisfactions si l'action est menée d'usine en usine, en harcèlement" mais que le PCF avait "veut que toutes les usines partent ensemble en grève et qu'elles reprennent ensemble". Chez Usinor Montataire, "seul fournisseur de Renault" avant que le constructeur auto ait pû diversifier ses approvisionnements en acier, dès l'après-guerre la "grosse affaire" consistait à mettre Montataire en grève pour bloquer par richocher Renault Billancourt"De la stratégie locale à la stratégie globale : la formation d'une identité de groupe chez Usinor : 1948-1986. par Éric Godelier. Thèse de doctorat .

Premier adjoint de Marcel Coene, maire de Montataire depuis , Roland Bertrand devient dirigeant salarié de la fédération communiste de l'Oise, choisi par le député PCF Amand Brault, qui avait réussi avant-guerre le lancement de l'hebdomadaire picard "Le Travailleur de Somme et Oise", au tirage de 6000 exemplairesBiographie Le Maitron d'Amand Brault . Il est réélu en , au poste de secrétaire à la propagande, mais éliminé de la direction départementale quelque temps après: dès , renseignements généraux et rapports préfectoraux se focalisent sur les différents moments de cette crise, qui leur apparait lié à la rupture Tito-Staline, qui a débouché le sur l' exclusion du Kominform du parti communiste yougoslave de Tito, le "titisme" devenant dès 1919 "l'hérésie", le culte de la personnalité de Maurice Thorez venant en France renforcer celui de Staline.

Ainsi "pour gêner Bertrand", et afin de "montrer que le syndicat ne suffisait pas à tout, certains militants proposèrent en assemblée syndicale la condamnation de Tito et Bertrand s'y opposa en disant que ce n'était pas l'affaire du syndicat".

Grèves de mars 1950 et cellules d'entreprise Réélu secrétaire général de la CGT locale en , Roland Bertrand est « traduit en devant un conseil de discipline » du PCF, y est blâmé mais fait amende honorable. Ses camarades de l'usine sidérurgique de Montataire subissent alors les tensions de la sidérurgie française où la modernisation est prétexte à des sous-effectifs: la durée du travail bat des records, 62 heures par semaine en 1950, contre 44 heures en 1938 et se multiplient les accidents mortels du travail: 24 en 1949, puis 19 en 1950 pour le seul bassin de Longwy (13% de l'effectif national), ce qui déclenche en mars 1950 trois semaines de grève nationale, contre "le retour à la libre négociation des salaires avec le patronat", conclues par un "dur échec": la décision de 5% d'augmentation des salaires n'est pas modifiée et "de nombreux délégués et militants sont licenciés""La sidérurgie française, 1945-1979. : L’histoire d’une faillite. Les solutions qui s’affrontent" par Michel Freyssenet, aux Editions. Savelli en 1979, 241 pages .

Paul Lamarche, secrétaire général de la CGT de l'Oise, est écarté à la suite de ces grèves de , et remplacé par Henri Bruyère, communiste orthodoxeBiographie Le Maitron d'Henri Bruyère . Egalement à cause de divergences sur la stratégie syndicales lors de ces grèves de , Roland Bertrand est à nouveau accusé de « titisme » à leur issue, par Raoul Dédicourt, qui remplace à cette occasion à la fédération communiste de l'Oise Félix GambierBiographie Le Maitron de Félix Gambiert Biographie Le Maitron de Raoul Dédicourt , accusé de n'avoir pas encore divorcé pour se remarier avec la personne avec qui il vivait depuis plusieurs années.

A la direction du PCF, Auguste Havez demande à Roger Pannequin de surveiller la conférence fédérale qui opère cette "purge" en , puis d'"assister aux travaux des communistes de ce département "après le congrès", national d'avril 1950. Il estime que la popularité de Roland Bertrand "auprès des ouvriers combattait en fait celle des autres militants communistes qui voulaient créer des cellules d'entreprise". Roland Bertrand est toujours pour le principe d'indépendance syndicale de la Charte d'Amiens"La charte d'Amiens, cent ans après", par Jacques Julliard, dans la revue d'histoire intellectuelle 1900, en 2006 , estimant que c'est à la CGT et pas aux partis politiques d'agir dans l'entreprise.

Marcel Servin, le "patron des cadres" du PCF, commande un rapport sur Roland Bertrand à des cadres PCF de l'Oise et demande à Pannequin de se charger de l'exclure, via une assemblée locale dans une salle des fêtes, "pour le couper de sa base". Pannequin ayant rencontré Bertrand et discuté "fraternellement avec lui" répond que l'exclusion serait difficile mais "Servin insista" pour qu'elle "fut rapidement prononcée". Marcel Coene avertit Pannequin qu'ils "n'y arriveront pas ou bien tueront en même temps la CGT ici" et ce dernier constate qu'il est encore "temps de faire marche arrière". Après une "longue discussion", il décide de présenter la réunion d'exclusion comme "une assemblée d'information", car il commençait à être "sifflé".

"La presse parisienne, alléchée par la promesse d'informations sur un conflit intérieur du parti, avait dépêché ses reporters" et Roger Pannequin convainc Raoul Dédicourt et Henry Bruyère de ne pas leur interdire l'accès à la salle des fêtes du syndicat des métallurgistes, une haute bâtisse en briques de 1500 places assises, avec bar et cinémaAncienne salle des fêtes du syndicat d'Union des Métallurgistes de Montataire - Inventaire Général du Patrimoine Culturel , bondée. Roland Bertrand, comme il en avait averti Pannequin, est presque unanimement applaudi quand il dénonce une réunion visant à lui "retirer ses activités syndicales", tandis que des ouvriers dans le public déclarent que Pannequin n'a rien à faire là, ce dernier estimant que le PCF souhaitait surtout écarter Bertrand du secrétariat PCF de l'Oise. Il assure alors qu'il n'a jamais été question d'exclure Roland Bertrand et le lendemain, dans Le Monde, Le Figaro , Le Parisien et L'Aurore, les reporters insistent sur le renonciation de Pannequin à faire condamner Tito par Roland Bertrand, et à son retour à Paris Maurice Kriegel-Valrimont l'accuse d'avoir "soudoyé les journalistes de la presse bourgeoise" pour qu'ils "lui tressent des couronnes". Marcel Servin, estime qu'ils mettent en demeure" le PCF de réagir, mais Pannequi refuse de rédiger le rapport que lui demande Marcel Servin , estimant que les reportages de la presse résument la situation. Roland Bertrand, toujours en fonction, sera ensuite accusé d’avoir" totalement désorganisée" l’Union des femmes françaises par des propos diffamatoires relevant du domaine familial, contre deux dirigeantes départementales.

Révocation du maire pour des propos controversés sur l'Indochine

PCF et CGT souffrent au deuxième semestre 1950 de l'échec des grèves de mars 1950, notamment dans la sidérurgie de l'Oise et du ressentiment de l'armée de métier contre les grèves de 1949-1950 contre la guerre d'Indochine, qui prend une dimension plus anticommuniste que colonial quand démarre la guerre de Corée le "Le conflit en Indochine après la défaite française de Cao Bang", par Jean-Claude Lescure, dans Lumni le 29 juin 2023 . Pertes au front mais aussi alcoolisme, suicides et maladies déciment des soldats nourris très parcimonieusement, avec des conserves inadaptéesCritique du livre Hélène Erlingsen et la grève des expéditions militaires a subi un coup d'arrêt dès avril, ponctué par une répression sévère dans plusieurs grands ports. Après la mort le de l'adjudant Ange Parsiani, du 11ème choc, sous les yeux de Paul Bonnecarrère., correspondant de guerre de Paris-Match"Dictionnaire de la guerre d'Indochine" par François Cochet, Rémy Porte, et Ivan Cadeau, Place des éditeurs en 2021 , qui l'attribue à des grenades sabotées par des communistes de l'Union des femmes françaises (UFF), proche du PCF, le gouvernement sévit contre les communistes : le , dans le cadre de l'opération Boléro-Paprika, expulsion de 404 ex-FTP étrangers et réfugiés de 1937 et dissolution de leurs journauxHenri Farreny, 1950 : un épisode peu glorieux et trop méconnu : l'opération Boléro - Paprika, Bulletin de l'Amicale des anciens guérilleros espagnols en France."La protection des étrangers à l'épreuve de la «guerre froide» : l'opération «Boléro-Paprika»" par Phryné Pigenet, dans la Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine en 1999 ., malgré l'opposition de l'abbé PierreArticle dans La Dépêche de Philippe Emery le 4 décembre 2020 , incidents des manifestations de rue Marseille, Paris et LyonTartakowsky, Danielle. Les manifestations de rue en France. Éditions de la Sorbonne, 1997 , et condamnation le à 5 ans de prison pour complicité de sabotage du militaire Henri Martin, arrêté à Toulon fin mars.

Cette adversité s'ajoute dans l'Oise aux dissensions internes au Parti communiste et aux associations et syndicats liés. Elles touchent l'UFF, que les syndicalistes de l'Oise sont "accusés d’avoir totalement désorganisée" dans le département. C'est Roger Pannequin qui est le plus visé: le PCF reproche son échec de 1950 à obtenir une autocritique ou une exclusion de Roland Bertrand, soutenu par le maire Marcel Coene. Fernande Valignat a rencontré les directions communistes de l'Oise, de la Somme et de l'Aisne suivies pour la direction du PCF par Roger Pannequin, pour tenter obtenir des témoignages selon lesquels ce dernier aurait "donné pour consigne de planquer des armes". Ce dernier est en effet mis en accusation pour le même motif dans l'affaire Pronnier, qui vient d'éclater dans le département voisin du Pas-de-Calais, pour laquelle il recevra du comité central du PCF un “ blâme intérieur ” le et dès le perquisitions chez lui tentent de retrouver ces armesPerquisitions chez des dirigeants communistes du Pas-de-Calais" dans Le Monde du 5 mars 1951