L'immeuble Bessonneau, plus tard connu sous le nom d'Hôtel Lincoln en raison de l'hôtel qu'il hébergeait dans son aile droite, est un immeuble de rapport construit pour le compte de Julien Bertrand Bessonneau entre 1917 et 1919 sur le boulevard de la gare (actuel boulevard Mohammed V) à Casablanca.
Erigé dans une période qui marque les prémices de la planification urbaine sous le Protectorat français, le bâtiment a connu une période de prospérité en tant que pôle commercial et résidentiel dynamique, puis un déclin progressif marqué par une dégradation structurelle sévère et un phénomène de démolition par négligence. Ce processus a culminé dans un conflit prolongé entre les impératifs de sécurité publique, la propriété privée et la reconnaissance tardive de sa valeur patrimoniale, menant à une impasse juridique et physique. L’expropriation du bâtiment par les autorités publiques a finalement permis le lancement d’un projet de construction d’un hôtel de luxe, tout en conservant les segments de façades restants, seuls vestiges de sa structure d’origine.
Le parcours de l'Immeuble Bessonneau est une illustration marquante des défis complexes de la conservation du patrimoine urbain au Maroc.
Contexte Les Établissements Bessonneau étaient un groupe d'entreprises spécialisées dans la fabrication de toiles à voiles, ficelles, cordages et filets en chanvre. Elle produisait également des hangars démontables, un domaine dans lequel elle exerça une telle domination que ces structures furent communément appelées des "" par antonomase.
La Première Guerre mondiale fut particulièrement prospère pour la société Bessonneau en raison de la forte demande en hangars d’aviation, hôpitaux de campagne, tentes ambulances et baraquements sanitaires. Les bénéfices réalisés durant cette période furent investis dans divers actifs immobiliers à haut rendement et avec l’essor démographique des villes marocaines sous le protectorat français, l’investissement dans les immeubles de rapport (propriétés générant des revenus locatifs) s’avérait très rentable au Maroc. En 1916, à la suite du décès de Julien Bessonneau père (1842-1916), l'empire industriel familial passe en succession à son fils adoptif Julien Bertrand Bessonneau qui entreprit la construction de bâtiments résidentiels au Maroc notamment à Casablanca et à Tanger.
Construction de l'immeuble
L'architecte Hubert BRIDE C'est à l'architecte Hubert Louis Bride que Bessonneau confia la conception de ses immeubles au Maroc. Après avoir été admis à la section d'architecture de l'École des Beaux-Arts en 1909, Bride en fut cependant radié à la fin de l'année scolaire 1912-1913 pour défaut de participation aux concours obligatoires. Il n'est donc pas architecte DPLG.
Arrivé au Maroc en 1915, il y commença sa carrière en tant qu'architecte des Habous, placé sous la direction de Pierre Bousquet, alors chef du service d'architecture de Casablanca.
Pour le compte de Julien Bessonneau, Hubert Bride réalisa au Maroc deux édifices: L'immeuble Bessonneau à Casablanca et l'immeuble Bessonneau-Bayart à Tanger.
Hubert Bride a aussi représenté l'établissement Bessonneau à la foire de Rabat de où il présenta la maison démontable comme une réponse à la crise du logement qui sévissait dans le pays.
Terrain L'encadrement progressif de l'expansion urbaine désordonnée de Casablanca a débuté en 1914, avec l'arrivée de l'urbaniste Henri Prost missionné par Lyautey. Le plan de Prost prévoyait notamment la création d’un large boulevard reliant la place de France à la nouvelle gare ferroviaire. Cet axe, baptisé boulevard de la Gare, était destiné à devenir un centre névralgique de la ville. C’est sur cette artère que Bessonneau envisage d’acquérir un terrain pour y édifier son nouvel immeuble de rapport.
Le terrain destiné à accueillir le futur immeuble Bessonneau s’étend sur environ et se situe sur le boulevard de la Gare, au nouveau quartier de la foncière, face à l’emplacement prévu pour le nouveau marché central. Il faisait partie des terrains Bendahan selon l’expression alors en usage à Casablanca pour désigner les terrains situés entre la rue de l'Horloge (aujourd'hui rue Allal Ben Abdallah) et l'avenue du Général Drude (aujourd'hui avenue Hoummane El Fetouaki) qui était sous le contrôle de l'investisseur foncier casablancais de confession juive Haïm Bendahan.
En réalité, Bendahan n'était que le mandataire du véritable propriétaire dénommé Salvador Hassan: banquier et homme d’affaires demeurant à Tanger de confession juive placé sous protection consulaire portugaise. Bendahan avait notamment négocié en 1914, au nom de Salvador Hassan, un échange de terrains avec la commission municipale afin de permettre la construction du nouveau marché central sur le boulevard de la Gare. C'est donc sur les parcelles qui appartenaient à Salvador Hassan que l'immeuble Bessonneau et le marché central furent construits.
En , Salvador Hassan céda ce terrain à Bessonneau par un acte établi devant adoul et homologué par le cadi de Casablanca.
Architecture et structure L’immeuble fut officiellement désigné sous le nom d'«Immeuble Bessonneau» lors de la réquisition d'immatriculation du , alors que sa construction était en cours.
Le style architectural de l’édifice est celle d'un immeuble post-haussmannien adoptant une forme en E vue en plan et qui s’élève sur trois étages avec un sous-sol. La façade intègre des éléments décoratifs typiques de l'architecture marocaine. On observe des ouvertures avec des arcs polylobés ou outrepassés, ainsi que des encadrements de fenêtres constitués de larges bandes de stuc travaillé, similaires à ceux présents dans les médersas et mosquées marocaines . Des corbeaux sculptés, dont certains ornés de muqarnas en stuc, sont également présents sur la façade.
Le corps principal de l'immeuble, d’environ de long, longe le boulevard de la Gare (actuel boulevard Mohammed V) et intègre une galerie piétonne de de largeur conformément à la nouvelle réglementation urbaine. Il est complété par trois ailes transversales:
Deux ailes latérales, l’une de donnant sur la rue Coli (actuel rue Abdelkrim El Mediouni) et l’autre de sur la rue Prom (actuel rue Ibn Battouta). Une aile centrale de de longueur.
Le corps principal et les ailes transversales présentent une largeur uniforme de . À l’intersection du corps principal et de l’aile centrale, un belvédère à toit en pavillon couvert de tuiles vertes vernissées s’élève tel un quatrième étage.
Les hauteurs sous plafond sont de pour le rez-de-chaussée et de pour les étages.
La structure porteuse verticale de l’immeuble est constituée de murs de d’épaisseur en moellons de pierre calcarénite (grès dunaire), extraits d’une carrière locale située aux environs de Sidi Abderrahmane. La structure horizontale est constituée de poutres métalliques IPN 20 soutenant un plancher nervuré en voûtains de briques creuses en terre cuite. Ces voûtains reposent sur des poutrelles métalliques espacées en moyenne de . Le remplissage du plancher est réalisé en terre compactée, nivelée par une chape à base de chaux, conférant aux planchers une épaisseur finale de .
La plupart des matériaux qui ont servi à sa construction sont de fabrication nationale dont notamment la chaux hydraulique, le ciment, les briques, les tuiles, le plâtre et le carrelage.
Au-delà de son architecture hybride, l'Immeuble Bessonneau de Casablanca est un symbole urbanistique majeur. Sa silhouette imposante, respectant les nouveaux préceptes d'alignement et de servitude, ainsi que son pavillon central dominant le panorama urbain de la nouvelle ville européenne, l'ont positionné comme un bâtiment témoin du nouvel ordre souhaité par Henri Prost qui d'ailleurs supervisait lui-même sa construction .
Cette position est d'autant plus favorisée par son emplacement stratégique face au Marché Central, dans le segment le plus large du boulevard, bénéficiant d'un recul exceptionnel de .
Mise en service de l'immeuble La plaque inaugurale, visible sur la façade de l'immeuble, indique que celui-ci a été construit par l'entreprise Castel et Cie et achevé en 1919. L'installation des premiers résidents en suggère que la fin des travaux a eu lieu au cours du premier trimestre de cette année.
L'immeuble renferme à sa construction 60 appartements de 3 à 5 pièces avec salles de bains, 40 boutiques au rez de chaussée et un établissement de bains comprenant 25 cabines sur une partie du rez de chaussée et une partie du sous sol.
L'immeuble devient fonctionnel en 1919 et commence à accueillir des locataires ainsi que ses premiers commerces, parmi lesquels la Grande Pharmacie de France, la Brasserie Maxim’s, le Café de la Bourse et des entreprises liées au cinéma comme l'agence de location de films et de vente d’équipements cinématographiques Pathé-Cinéma. Il abrite également d’importants acteurs de la presse écrite, tels que l’agence Havas et les journaux quotidiens "Le petit marocain", "L'écho du Maroc" et La Vigie Marocaine. L'établissement de bains était exploité sous le nom de Bains Jouvence au 13 rue Prom.
En somme, plusieurs commerces, nouveaux ou déjà présents dans la ville, ont choisi de s’installer dans l’immeuble Bessonneau, attirés par sa position stratégique et les surfaces mises à leur disposition.
Il convient de souligner que depuis les années 1920, l'immeuble Bessonneau (titre foncier 2959 C) a vu se succéder plusieurs propriétaires et copropriétaires dont notamment Louis Cauvin propriétaire de la société Cauvin-Yvose et ancien associé de Bessonneau.
Grand hôtel moderne Georges de Manca d'Oliena, un hôtelier d'origine italienne venant de la Tunisie, transfère également son établissement, l’"Hôtel Moderne", situé auparavant sur la place Belgique à la médina de Casablanca, vers l’immeuble Bessonneau. En 1920, il y enregistre sa nouvelle enseigne sous le nom de "Grand Hôtel Moderne", dont l'entrée se trouve à la rue Prom à l'aile droite du bâtiment.
Cet hôtel était en réalité un meublé offrant 43 chambres dont quatre avec salle de bains intégrée. L'ensemble des chambres était alimenté en électricité et en eau courante chaude et froide. Un garage de 18 places, doté d'une fosse de réparation, était aussi mis à disposition des clients à de l'hôtel.
En 1940, au début de la Seconde Guerre mondiale, De Manca cède le fonds de commerce de l’hôtel à M. Gaspard Pierre Budet, président du syndicat des hôteliers de Casablanca et sa banlieue. L’établissement abrite alors le siège du syndicat.
À la fin de la guerre, en 1945, les héritiers de M. Gaspard, décédé en 1944, revendent l’hôtel aux nouveaux copropriétaires: Raymond Anton, Thérèse Anton et Zemmouri Abdelmajid, représentant son épouse Yamina Belaid.
Hôtel Lincoln En 1950, le fonds de commerce du Grand Hôtel Moderne change une nouvelle fois de propriétaire et est acquis par M. James Gavillot et son épouse, Geneviève Shaffholtz. À la suite de cette acquisition, l'établissement est rebaptisé Hôtel Lincoln, combinant un hôtel et un snack-bar.
Les affiches publicitaires de l’époque présentent l’Hôtel Lincoln comme un établissement exclusivement réservé à une clientèle européenne, proposant des conditions spéciales aux colons, notamment sous forme d’abonnement. En 1953, l’hôtel est classé catégorie "B" des hôtels de tourisme et accueille notamment l’équipe de France de rugby à XV en décembre de la même année.
Après l'indépendance du Maroc, un arrêté du ministère du Tourisme de juillet 1967 a reclassé l'Hôtel Lincoln, le faisant passer de la catégorie trois étoiles B à celle de deux étoiles A. L'hôtel avait une capacité de 52 chambres.
En 1973, l’hôtel Lincoln est cité dans une enquête menée par le journaliste Jean-Claude Guillebaud sur l’émigration clandestine des Soninkés sénégalais vers la France. Il est alors décrit comme l'un des hôtels miteux, utilisés par des trafiquants espagnols pour héberger des immigrants subsahariens avant leur passage irrégulier en Europe.