Nekrassov est une comédie parodique du maccarthysme à la française, écrite en huit tableaux par Jean-Paul Sartre et jouée pour la première fois le au Théâtre Antoine à Paris, dirigé par Simone Berriau, dans une mise en scène de Jean Meyer.
Couverte par des centaines d'articles de presse, mais peu étudiée par les universitaires jusqu'aux années 1970, la pièce parodie une presse « asservie aux puissances de l'argent et ses manipulations », renonçant à vérifier l'identité de ses sources d'information : Nekrassov, mystérieux ministre soviétique en fuite, qui pourrait être Khrouchtchev, Malenkov ou Beria, est en réalité un Arsène Lupin français affabulant pour échapper à la prison. Un manuscrit abandonné a révélé que Sartre a d'abord visé le maccarthysme américain"Pourquoi la critique génétique ? Méthodes, théories, sous la dir. de Michel Contât et Daniel Ferrer", par Irène Fenoglio dans la revue Langage & société, en 1999 , puis voulu dénoncer le maccarthysme à la française, en élargissant à la satire d'un journal fictif, Soir à Paris, qui accuse deux journalistes communistes de conspirer à l'invasion de la France par l'URSS, les exposant à la cour martiale. Le maccarthysme est aussi incarné par deux inspecteurs de la DST menaçant de torturer l'escroc démasqué s'il refuse de les dénoncer.
Sartre s'attire ainsi une volée de bois vert des journaux soutenant le gouvernement mais des articles favorables dans toute la presse de gauche à l'exception de la critique au vitriol de Françoise Giroud dans L'Express. S'inspirant d'une élection législative partielle de mars 1954, la pièce moque aussi le gouvernement Laniel. Enlisé dans la guerre d'Indochine et la bataille de Diên Biên Phu, il tente de freiner le rapprochement des socialistes et communistes, par des pressions sur la presse, espérant faire renoncer un candidat important à une législative partielle très suivie, perdue par André Stil, rédacteur en chef de L'Humanité, qui sort de deux séjours en prison.
Pendant les répétitions, la rumeur affirme que Sartre pastiche France-Soir, ce qu'il dément catégoriquement"Au rythme où vont les choses, je ne suis pas sûr que ma pièce trouve un public", déclare-t-il à Combat, remplaçant Louis De Funès pour éviter toute ressemblance avec Pierre Lazareff et précisant trois fois dans le script que France-Soir et Le Figaro ne sont que des concurrents de Soir à Paris. La première représentation est reportée d'un mois, pour ramener de cinq à quatre heures la durée. La pièce ne dure plus que deux heures lors d'une nouvelle mise en scène en 2007, affaiblie par des interprétations erronées, confondant le contexte historique de 1954, où le projet de la Communauté européenne de défense capote en raison de la détente est-ouest, avec « l'affaire Kravchenko » de 1947. Cette confusion est à l'origine d'une autre, sur le sens de l'aphorisme « il ne faut pas désespérer Billancourt », qui déforme « Désespérons Billancourt ! », chanté en solo par un personnage.
Résumé Paris, début 1954. Le séducteur Georges De Valéra est un Arsène Lupin parisien, fier de ses « 102 escroqueries au compteur »"NEKRASSOV". Article publié dans la Lettre des spectacles n° 273 . En peu de temps, il échappe à la police deux fois de suite, d'abord en se jetant dans la Seine, malgré des clochards voulant l'en empêcher, puis en poussant, au troisième tableau, la fenêtre d'un appartement... sans savoir qu'il entre chez Sibilot, journaliste d'un grand quotidien proche du gouvernement, Soir à Paris.
La police boucle le quartier et l'immeuble. Soucieux de fuir une troisième fois, l'escroc improvise un deal avec le journaliste : il n'est pas dénoncé à la police et pourra rester caché dans l'appartement. En échange il rencontrera dès le lendemain le patron de Sibilot... déguisé en Nekrassov, ministre de l'URSS, dont la radio, vient d'annoncer la disparition. Selon l’AFP et Reuters, il pourrait avoir fui en Amérique, ou dans un des pays d'Europe de l'Ouest.
En se cachant dans l'appartement du journaliste, Georges l'avait entendu confier à sa fille qu'on menace de le licencier s'il ne ramène pas dès le lendemain un scoop gênant pour le parti communiste françaisCritique de ROBERT BOURGET-PAILLERON, dans la Revue des Deux Mondes, le juillet 1955 , en passe de gagner une importante élection législative partielle face à Mme Bounoumi, candidate du gouvernement. Le journaliste n'avait-il pas l'année précédente brandi le scénario de Staline envahissant Paris, et traversant Notre-Dame à cheval ? Charles Mouton, président du journal, avait donné le cap dès le deuxième tableau: il faut faire peur à Perdrière, un de ses rivaux de Mme Bounoumi, pour qu'il se désiste.
Georges ne parle pas russe et ne connaît rien de l'URSS. Mais il s'en sort au quatrième tableau en improvisant à nouveau, confiant au directeur de Soir à Paris être en possession d'un document explosif: le plan d'invasion de la France par l'URSS. Et connaitre par cœur la liste exhaustive des personnalités que l'Armée rouge a prévu de fusiller, une fois les chars russes sur les Champs-ElyséesUn élément de langage de la campagne présidentielle de 1974, cité dans le débat public quatre décennies, voir "Mais au fait, elle vient d'où, cette image des «chars russes place de la Concorde»?", par Jean-Marie Pottier, dans Slate, le 13 avril 2017 ., perspective terrifiante, rappelant le bivouac de 20 000 Cosaques à Paris en 1814 à l'effondrement de Napoléon ..
Les dirigeants de Soir à Paris se réunissent. Un détail a focalisé leur attention : seul l'un d'eux, absent de la liste des futurs fusillés, sera soupçonné de complicité avec l'URSS. Et c'est Charles Mouton, président du conseil d'administration de Soir à Paris ! La parade est trouvée : le faux ministre soviétique dénoncera dans Soir à Paris deux traitres, qui écrivent, eux, dans un journal communiste ! Ils risquent alors la Cour martiale et la prison, ce qui tracasse une de leurs consœurs: Véronique Sibilot, la fille du journaliste chez qui Georges s'était introduit. La relation entre elle et Georges va animer la suite de la pièce, par un jeu mélant la séduction à la provocation. Véronique travaille dans un petit journal « progressiste »"An Analysis of Jean-Paul Sartre’s Plays in Théâtre Complet", par Adrian van den Hoven, en 2024 chez l'éditeur Taylor & Francis ou « rose ». Elle n'est pas communiste mais connait les deux journalistes visés et veut les sauver. Jouant de la mauvaise conscience de Georges, puis de son orgueil, elle parvient peu à peu, au 5ème tableau, à le convaincre de démentir la complicité des deux journalistes.
Au sixième tableau, Madame Bounoumi fête par une réception sa probable victoire à l'élection partielle : Perdrière a comme espéré cédé aux pressions du journal. Débarque alors un invité surprise, qui bouleverse l'intrigue : Demidoff, véritable réfugié soviétique, installé depuis des années en France. En URSS, il a connu le vrai Nekrassov : il pourra facilement démasquer le faux. Et prouver ainsi que la liste des futurs fusillés est bidon, espère Charles Mouton, qui l'amène à la soirée de Madame Bounoumi. Mais Georges s'en sort à nouveau : il convainc Demidoff de se taire en lui proposant d'adhérer à son parti politique dont Demidoff est le seul adhérent. Mais pas de chance, deux agents de la DST ont pris Georges en photos, découvrant eux aussi que ce n'est pas le vrai Nekrassov... Eux aussi lui proposent de se taire... à condition qu'il confirme publiquement le faux-scoop de Soir à Paris sur les deux journalistes traîtres"La révolte dans le théâtre de Sartre. Vu par un homme du Tiers Monde", par Franck Lbaaraque, en 1976 aux Editions Jean-Pierre Delarge . Et Georges confie à Véronique craindre qu'en cas de refus, ils ne le kidnappent et le torturent, comme ils l'en ont menacé.
Par deux fois, Véronique et Georges s'échappent grâce à la pagaille provoquée par Demidoff, qui n'a plus peur de rien lorsqu'il est ivre. Georges peut ainsi tout dévoiler, renier sa propre supercherie, dans le journal Libérateur, où travaille Véronique. Soir à Paris, qui a licencié Palotin puis Mouton, doit alors faire croire aux lecteurs, au 8ème tableau, que le vrai Nekrassov a été enlevé par les Soviétiques, dans les caves de leur ambassade à Paris, et que Georges n'est qu'un de leurs agents. Cette nouvelle mission visant à échapper au scandale est confiée à Sibilot.
Genre: comédie satirique et visuelle Selon un historien spécialiste du « Sartre dramaturge », sa « seule comédie » est aussi « la plus théâtrale visuellement » de ses pièces et sa seule comédie"Sartre dramaturge", en 1975, par Robert Lorris . Elle dure cinq heures, au moment des répétitions, quatre lors de la première représentation. Ce n'est pas une pièce sérieuse, encore moins un texte à clé, avertit, une semaine avant, dans Le Monde, l'auteur, très inquiet des critiques virulentes avant même que le texte n'ait été dévoilé. Quand l'adaptation de 2007 ramène sa longueur à deux heures, la presse salue « une tentative de vaudeville moderne »"Sartre sans prêchi-prêcha", dans Les Echos le 7 sept 2007 : « C'est écrit comme du Guitry, du Becquet, de l'Anouilh. Et cela amuse comme du Dario Fo ». Inspiration et genèse Première ébauche : le scénario de pièce contre le maccarthysme Sartre a travaillé en 1953-1954 à un projet de pièce de théâtre politique contre le maccarthysme, au scénario proche de Nekrassov, dont l'existence n'est connue que depuis son entrée au fonds Sartre de la Bibliothèque nationale de France, selon l'enquête du chercheur suisse Michel Contat"Michel Contat : le sartrien de la famille", par Jean-Louis Jeannelle, dans Le Monde du 3 avril 2008 . L’analyse de ce projet, qui aurait pû s'appeler La part du feu"La part du feu" par Michel Contat en 2005 "Studi Sartriani – XIV/2020 – Sartre e l’esistenzialismo americano "par Gabriella Farina, de l'Université de Rome, en 2020 , est la clé de voûte du livre de Michel Contat consacré en 1998 à la génétique littéraire"Une idée fondamentale pour la génétique littéraire", livre de Michel Contat en 1998"Pour Sartre, Paris", par Michel Contat, aux Presses Universitaires de France, en 2008, Compte rendu de lecture de Pascal Durand; professeur à l'Université de Liège, paru dans "L’Année sartrienne", n° 22, G. Editions Cormann en 2008,