Le royaume médiéval d’Albanie (en albanais : Mbretëria e Arbërisë ; en latin : Regnum Albaniae) fut constitué en 1272 par Charles d’Anjou avec l’appui de la noblesse locale en regroupant les territoires conquis l’année précédente aux dépens de l’Empire byzantin. Il s’étendait de la région de Durazzo (en latin Dyrrachium, en italien Durazzo, aujourd’hui Durrës) vers le sud le long de la côte jusqu’à Butrint. Une poussée pour étendre ses frontières en direction de Constantinople échoua lors du siège de Berat (1280-1281). Une controffensive byzantine s’ensuivit qui repoussa les Angevins en 1281. Les vêpres siciliennes affaiblirent la position de Charles et bientôt le territoire qu’il contrôlait ne s’étendit plus que sur une bande de terre aux alentours de Dyrrhachium. Les Angevins parvinrent toutefois à s’y maintenir jusqu’en 1368 alors que la ville fut prise par Karl Thopia. En 1392, le fils de ce dernier la remit aux Vénitiens.

Contexte historique

Au cours du conflit qui opposa le despotat d’Épire à l’Empire de Nicée en 1253, Golem, le seigneur de Krujë en Albanie, s’était, au départ, allié avec l’Épire. Ses troupes avaient occupé la région de Kostur pour empêcher les forces de l’empereur nicéen Jean Vatatzès d’occuper Devoll. Ce dernier parvint à persuader Golem de changer de clan et conclut un traité avec lui, s’engageant à respecter son autonomie. La même année, le despote d’Épire Michel II signa un traité de paix avec les Nicéens par lequel il reconnaissait l’autorité de ces derniers sur la Macédoine et l’Albanie. La forteresse de Krujë fut alors remise à Nicée dont l’empereur reconnut les anciens privilèges de la ville et en concéda de nouveaux, privilèges qui furent plus tard confirmés par son successeur Théodore LascarisAnamali & Prifti (2002) .

Les Nicéens reprirent le contrôle de Durrës en 1256 des mains de Michel II. Georges Akropolites tenta de recouvrer la région d’ArbanonLa principauté d'Arbanon (en Albanais : Arbëria) s'étendait sur les districts centraux de l'actuelle Albanie et avait comme capitale Krujë. pour le compte des Byzantins au cours de l’hiver 1256-1257. La région perdait ainsi son autonomie et une nouvelle administration s’y imposa, contrairement à ce qu’avaient promis les Nicéens précédemment. Ceci provoqua une révolte des dirigeants albanais; Michel II dénonça le traité de paix signé avec Nicée. Avec l’appui de forces albanaises il attaqua les villes de Dibra, Ohrid et Prilep. Profitant de la situation, Manfred de Hohenstaufen, roi de Sicile, se lança à la conquête de l’Albanie. Ses forces, conduites par Philippe Chinard, capturèrent Durrës, Berat, Vlorë, Spinarizza ainsi que les territoires avoisinants ainsi que la région côtière de Vlorë à ButrintSetton (1976) . Devant faire face à la perspective de mener une guerre sur deux fronts, le despote Michel II négocia avec Manfred dont il devint l’allié. Il reconnut l’autorité de Manfred sur les régions capturées et donna à celui-ci la main de sa fille Hélène. Lesdites régions devinrent alors la dot apportée par Hélène lors du mariageDucellier (1999) .

Après la défaite de Michel II et de Manfred contre les forces de l’Empire de Nicée lors de la bataille de Pélagonia, les forces nicéennes commandées par Jean Paléologue continuèrent leur avance, capturant l’ensemble des domaines conquis par Manfred à l’exception de Durrës. Toutefois, en , Manfred monta une nouvelle expédition qui lui permit de reprendre tout le territoire perdu en Albanie, territoire qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1266Anamali & Prifti (2002) . Redevenu maitre de la région, Manfred respecta l’autonomie et les privilèges de la noblesse locale : il intégra les nobles albanais dans son administration, tel Andrea Vrana, capitaine-général et gouverneur de Durrës et de la région voisine d’Arbanon. Il utilisa également des troupes albanaises dans ses campagnes d’Italie. Philippe Chinard fut nommé gouverneur-général d’Albanie; initialement basé à Corfou, Chinard déménagea son quartier général à Kanina, le plus grand centre de la région de Vlorë où il épousa une parente de Michel IIAnamali & Prifti (2002) .

Histoire

Création du royaume

thumb|left| Statue de Charles d’Anjou (Palais royal de Naples)

La bataille de Bénévent opposa le , les Siciliens du roi Manfred de Hohenstaufen aux Français et Provençaux de Charles d'Anjou. Ce dernier remporta la victoire qui fut bientôt suivie du traité de Viterbe par lequel les droits de Manfred sur l’Albanie furent transférés à Charles Ducellier (1999) Nicol (2010) ainsi que les droits sur les territoires latins du despotat d’Épire et de la MoréeJacobi (1999) . Lorsqu’il apprit que Manfred était mort à la bataille de Bénévent, Michel II fit assassiner Philippe Chinard, gouverneur-général nommé par Manfred, mais il ne put s’emparer des domaines de celui-ci, car les nobles et les commandants de Manfred refusèrent de lui livrer les terres situées en Albanie. Ils firent la même réponse à l’envoyé de Charles, Gazo Chinard en 1267 lorsque, en vertu des articles pertinents du traité de Viterbe, ce dernier vint réclamer la cession des territoires albanais de ManfredAnamali & Prifti (2002) .

Après l’échec de la huitième croisade, Charles d’Anjou tourna à nouveau son attention vers l’Albanie, commençant à contacter les chefs albanais par l’entremise du clergé catholique local. Deux prêtres catholiques, Gjon de Durrës et Nicola d’Arbanon, agirent comme intermédiaires et firent en 1271 plusieurs voyages en Albanie. Ils réussirent dans leur missionAnamali & Prifti (2002) , si bien que le , une délégation formée de membres de la noblesse et de la population de Durrës se rendit à la cour de Charles où celui-ci signa un traité avec eux en fonction duquel il fut déclaré « roi d’Albanie [...] par le consentement unanime des évêques, comtes, barons, soldats et citoyens ». En retour, il promettait protection à ceux-ci et respect des privilèges qui avaient été les leurs sous l’Empire byzantinNicol (2010) . Le traité créait une union personnelle du royaume d’Albanie (Regnum Albaniae) et du royaume de Sicile sous la couronne de Charles d’Anjou, « Dei Gratia Rex Siciliae et Albaniae ». Gazo Chinard fut nommé Vicaire Général. En 1272 et 1273, Charles, qui espérait toujours reprendre la croisade contre Constantinople, envoya vivres et munitions aux villes de Durrës et Vlorë. Ceci alarma l’empereur byzantin Michel VIII qui contacta les nobles albanais, tentant de les convaincre de cesser leur appui à Charles d’Anjou et de rallier plutôt la cause byzantine. Les récipiendaires se hâtèrent plutôt d’envoyer les lettres de l’empereur à Charles qui les félicita de leur loyauté à son égard. Les espoirs de l’empereur byzantin Michel VIII se fondaient en grande partie sur celles du pape Grégoire X qui voulait en arriver à une réunification des Églises grecque et latine dans le but de pouvoir lancer une nouvelle croisade. Pour y arriver le pape convoqua un concile à Lyon en 1274; il tenta de former un consensus pour l’élection d’un empereur du Saint-Empire romain germanique tout en ordonnant à Charles de cesser ses opérations qui, en s’aliénant l’empereur byzantin, nuisaient aux efforts en vue de la réunification des ÉglisesNicol (2010) .

Malgré les promesses faites à la noblesse locale, Charles d’Anjou imposa un régime militaire en Albanie. L’autonomie et les privilèges coutumiers furent « de facto » abolis et de nouvelles taxes promulguées. Les terres de seigneurs albanais furent confisquées au profit de seigneurs angevins et les nobles albanais exclus de l’administration du nouveau royaume. Dans un effort pour forcer la coopération de ces seigneurs, Charles alla jusqu’à prendre en otages leurs fils. Ceci engendra une haine générale à son endroit et bientôt des nobles albanais commencèrent à contacter Michel VIII qui leur promit de respecter leurs privilèges traditionnelsAnamali & Prifti (2002) ..

Offensive byzantine

thumb|L’Empire byzantin sous Michel VIII en 1265.

Profitant du mécontentement généralisé en Albanie et du fait que le pape avait interdit une nouvelle offensive de Charles contre Constantinople, Michel VIII saisit l’occasion pour lancer une campagne fin 1274. Aidées par la noblesse albanaise, les forces byzantines s’emparèrent d’abord de Berat, puis de Butrint. En , le gouverneur local devait annoncer à Charles que celles-ci assiégeaient maintenant Durrës. Bientôt ce fut au tour de la ville portuaire de Spinarizza de tomber aux mains des Byzantins; Durrës et ses environs ainsi que les régions de Krujë et Vlorë demeuraient les seules possessions de Charles en Albanie. Encore, ces deux villes étaient-elles isolées et ne pouvaient communiquer entre elles que par la mer, mais celle-ci était contrôlée par les forces navales byzantines maintenant établies à Spinarizza et Butrint. Charles ne conservait plus que l’ile de Corfou Anamali & Prifti (2002) Nicol (2010) .

Michel VIII devait remporter une nouvelle victoire, religieuse celle-là, en acceptant au Concile de Lyon de 1274 la réunification des Églises, même si la chose était loin de faire l’unanimité au sein de sa propre administration. Pour sa part, certain d’avoir eu gain de cause, le pape Grégoire X (r. 1271-1276) interdit solennellement à Charles tout acte agressif à l’endroit de l’Empire byzantin; il ne restait plus à Charles qu’à négocier une trêve avec l’empereur.

Controffensive angevine

thumb|left|L’entrée de la citadelle de Berat incluant l’église byzantine de la Trinité (XIIIe siècle).

La présence byzantine à Butrint alarma Nicéphore Comnène Doukas, despote d’Épire, voisin de l’Albanie. Il contacta à la fois Charles d’Anjou et son vassal, Guillaume II de Villehardouin, alors prince d’Achaïe. Nicéphore promit de se déclarer vassal de Charles en échange de territoires en Achaïe. En 1278, ses forces s’emparèrent de Butrint et, tenant parole, Nicéphore faisait allégeance à Charles en , lui abandonnant les forteresses de Sopot et de Butrint et, en témoignage de bonne foi, confiant son propre fils en otage au gouverneur de Vlorë. Un échange d’ambassades eut lieu, mais Charles sans attendre la fin des formalités ordonna à son capitaine et vicaire-général de Corfou de s’emparer non seulement de Butrint, mais aussi de tous les territoires ayant dans le passé appartenu à Manfred et maintenant situés dans le despotat d’ÉpireNicol (2010) .

En même temps, Charles s’employa à tisser un réseau d’alliances dans le but de monter une nouvelle offensive qui viserait Thessalonique d’abord, Constantinople ensuite. À cette fin, il s’allia aux souverains de Serbie et de BulgarieNicol (2010) . Il tenta également de se rallier la noblesse albanaise, acceptant après de nombreuses requêtes de libérer des prisons napolitaines nombre de nobles albanais ayant été accusés de complicité avec les forces byzantines au nombre desquels Gjin Muzaka, Dhimitër Zogu et Gujem Blinishti. Parmi ceux-ci, Gjin Muzaka était particulièrement important parce que sa famille possédait de nombreuses terres autour de Berat. Ceux-ci furent donc libérés, mais durent envoyer leurs fils à Naples comme otagesAnamalfi & Prifti (2002) .