Les mennonites de Russie ou mennonites russes ( [lit. Les « mennonites de Russie », c'est-à-dire les mennonites de ou provenant de l'Empire russe], parfois les mennonites ukrainiens), sont un groupe de mennonites descendants d'anabaptistes néerlandais et du nord de l'Allemagne installés dans le delta de la Vistule, en Prusse occidentale, pendant environ 250 ans et ayant établi par la suite des colonies dans l'Empire russe (Ukraine actuelle, la région russe de la Volga, gouvernement d'Orenbourg et Sibérie occidentale) à partir de 1789. Depuis la fin du , nombre d’entre eux ont émigré vers des pays répartis dans tout l’hémisphère occidental. Ceux qui sont restés en Russie ont été déplacés de force, de sorte que très peu de leurs descendants vivent actuellement dans les emplacements des colonies d’origine. Les mennonites russes sont traditionnellement multilingues mais le plautdietsch (bas allemand mennonite) est leur langue maternelle ainsi que leur lingua franca. En 2014, il y avait plusieurs centaines de milliers de mennonites de Russie : environ vivent en Allemagne, au Mexique, en Bolivie, au Paraguay, au Belize, des dizaines de milliers d'entre eux vivent au Canada et aux États-Unis, et quelques milliers vivent en Argentine, en Uruguay ainsi qu'au Brésil.
Le terme « mennonite russe » fait référence au pays dans lequel ils résidaient avant leur immigration vers les Amériques plutôt qu'à leur héritage ethnique. Le terme « mennonites du bas allemand » est également utilisé afin d'éviter cette confusion.
Histoire
Origines dans le delta de la Vistule
vignette| Ancienne église mennonite de Gdańsk, Pologne
Du début au milieu du , les mennonites ont commencé à fuir vers la région du delta de la Vistule, dans le royaume de Pologne, afin d'éviter les persécutions dans les Pays-Bas, notamment en Frise et en Flandre, en quête de liberté religieuse et d'exemption du service militaire. Ils ont progressivement remplacé leurs langues néerlandaise et frisonne par le bas allemand parlé dans la région, y introduisant des éléments de leurs langues maternelles pour créer un dialecte distinct connu sous le nom de Plautdietsch. Aujourd'hui, le plautdietsch est la langue mennonite distincte qui s'est développée sur une période de 300 ans dans la région du delta de la Vistule et dans le sud de l'empire Russe. Aux mennonites d'origine néerlandaise ce sont adjoints des mennonites d'autres régions d'Europe, y compris les parties germanophones de la Confédération suisse.
En 1772, la majeure partie du delta de la Vistule fut annexée par le royaume de Prusse lors du premier partage de la Pologne. Frédéric-Guillaume II de Prusse monta sur le trône en 1786 et imposa de lourdes taxes aux mennonites en échange d'une exemption militaire continue. Le reste du delta de la Vistule fut annexé par la Prusse lors du deuxième partage de la Pologne en 1793.
Émigration vers la Russie Catherine la Grande de Russie publia un manifeste en 1763 invitant tous les Européens à venir s'installer sur diverses parcelles de terre sur le territoire de la Nouvelle-Russie (aujourd'hui une partie du sud de l'Ukraine), mais aussi et plus particulièrement dans la région de la Volga. Les mennonites de la région du delta de la Vistule envoyèrent des délégués pour négocier une extension de ce manifeste et, en 1789, le prince héritier Paul signa un nouvel accord avec eux. La migration mennonite vers la Russie depuis le delta de la Vistule annexé par la Prusse a été dirigée par Jacob Hoeppner et Johann Bartsch. Leur territoire d'implantation, au nord-ouest de la mer d'Azov, venait d'être cédé par l'Empire ottoman à la suite de la guerre russo-turque de 1768-1774. De nombreux mennonites de Prusse acceptèrent cette invitation et fondèrent Chortitza sur le fleuve Dniepr comme première colonie en 1789. Une deuxième colonie plus grande, Molotschna, fut fondée en 1804.
Les mennonites vécurent aux côtés des Nogaïs – des pasteurs semi-nomades – dans la région de Molotschna à partir de 1803, date de leur arrivée dans cette région, jusqu’en 1860, lorsque les Tatars de Nogaï sont partis. Les mennonites fournissaient des emplois agricoles aux Nogaïs et ceux-ci leur louèrent des terres de pâturages. Les raids des Nogaïs sur les troupeaux mennonites constituèrent un problème persistant au cours des deux premières décennies de colonisation.
Deux colonies mennonites sur la Vistule près de Varsovie, Kazuń Nowy et Nowe Wymyśle, passèrent sous contrôle russe après l'annexion de la Mazovie par la Russie lors du congrès de Vienne (1815). La colonie de Molotschna accueillit certaines de ces familles après sa création. Deutsch-Michalin près de Machnovka est fondée en 1787Goertz, Adalbert, Deutsch-Michalin Mennonites. De nombreuses familles de cette colonie déménagèrent vers la Volhynie voisine en 1802. Des mennonites suisses d'origine amish de Galicie (Europe de l'Est) s'installèrent près de Doubno, dans la province de Volhynie, en 1815. D'autres mennonites galiciens vécurent près de Lviv.
Lorsque le gouvernement de Prusse supprima l'exemption du service militaire pour des raisons religieuses, la plupart des mennonites restants étaient impatients d'émigrer en Russie. Celle-ci offrit des terres le long de la Volga, dans le gouvernement de Samara, et une exemption du service militaire pendant vingt ans, après quoi ils leur fallait payer une taxe spéciale d'exonérationSmith, C. Henry, Smith's Story of the Mennonites (1981), p. 260.. Deux colonies, Trakt et Alt-Samara (pour la distinguer de la colonie de Neu Samara), sont fondées respectivement en 1853 et 1861.
En 1870, environ personnes avaient immigré en Russie, principalement dans les colonies de Chortitza et Molotschna lesquelles, avec la croissance de leur population, comptaient environ personnes. Quarante colonies filles furent progressivement établies jusqu'en 1914, occupant près de , avec une population totale de habitantsSmith, C. Henry, p. 261..
La vie en Russie
Économie Les colons formaient des villages de quinze à trente familles, chacune possédant 70 ha (175 acres) de terres. Les colonies conservaient des terres communales et un grenier commun à l'usage des pauvres pendant les années de soudure. Les revenus de la propriété communale permettaient de financer de grands projets, tels que la formation de nouvelles colonies au profit de la population croissante. L'assurance était également organisée séparément et hors du contrôle du gouvernement russe.
Au départ, les colons élevaient du bétail, des moutons et des cultures générales pour subvenir aux besoins de leur foyer. Les steppes arides étaient beaucoup plus sèches que leur pays natal, le delta de la Vistule, et il leur fallut des années pour mettre au point de bonnes pratiques agricoles sur les terres arides. Ils cultivaient des mûres pour l'industrie de la soie, produisaient du miel, du lin et du tabac et commercialisaient des fruits et légumes pour les marchés urbains. Dans les années 1830, le blé devint la culture dominanteSmith, p. 263..
L'expansion démographique et la pression qui en découle pour davantage de terres agricoles sont devenues un problème vers 1860. Les termes de l'accord de règlement empêchaient la division des fermes; ils devaient passer intacts d’une génération à l’autre. L’agriculture étant la principale activité économique, une classe croissante de pauvres mécontents et sans terre est apparue. Leurs problèmes avaient tendance à être ignorés par l’assemblée du village, composée de propriétaires fonciers votants. Au début des années 1860, le problème devint si aigu que les sans-terre organisèrent un parti qui demanda une aide au gouvernement russe. Une combinaison de facteurs permis de soulager leur situation. Le gouvernement russe autorisa alors la division des fermes en deux ou en quatre et ordonna la libération des terres communales du village. Les colonies elles-mêmes achetèrent des terres et formèrent des colonies filles sur la frontière orientale s'étendant jusqu'en Sibérie et au Turkestan. Ces nouvelles colonies comprenaient Bergtal, la colonie de Neu Samara et les colonies mennonites de l'AltaïSmith, p. 265-7..
À mesure que la culture du blé se développait, la demande de moulins et de matériel agricole augmentait. La première grande fonderie fut créée à Chortitza en 1860 et d'autres entreprises suivirent. En 1911, les huit plus grandes usines mennonites produisaient 6 % de la production totale russe (plus de 3 millions de roubles), expédiaient des machines dans toutes les régions de l’empire et employaient 1 744 ouvriersSmith, p. 305.. La production annuelle de Lepp et Wallman de Schönwiese était de faucheuses, batteuses, des milliers de charrues combinées et d'autres équipements agricoles. Les moulins à farine et à aliments d'élevage fonctionnaient à l'énergie éolienne, une compétence importée de Prusse. Ces moulins ont été progressivement remplacés par des moulins à moteur ou à vapeur. La meunerie et les industries qui la soutiennent se sont développées au point de dominer le tissu industriel des colonies et des communautés voisines.
Gouvernement local Les colonies mennonites étaient autonomes avec peu d’interventions des autorités russes. Le village, unité de base du gouvernement, était dirigé par un magistrat élu qui supervisait les affaires du village. Chaque village contrôlait sa propre école et ses routes et prenait soin des pauvres. Les propriétaires fonciers masculins décidaient des affaires locales lors des assemblées de village.
Les villages étaient regroupés en districts. Tous les villages de Chortitza formaient un seul district ; Molotschna était divisée en deux districts : Halbstadt et Gnadenfeld. Un surintendant de district dirigeait un bureau régional qui pouvait administrer les châtiments corporels et s'occuper d'autres questions affectant les villages en commun. L'assurance et la protection contre les incendies étaient gérées au niveau régional, ainsi que du contrôle des délinquants et d'autres problèmes sociaux. Les colonies mennonites fonctionnaient comme un État démocratique, jouissant de libertés supérieures à celles des paysans russes ordinairesSmith, p. 268..
En plus des écoles de village, les colonies mennonites ont créé leurs propres hôpitaux, un hôpital psychiatrique et une école pour sourds. Ils s'occupaient des orphelins et des personnes âgées et proposaient un programme d'assurance. En étant largement autonomes pour leurs affaires locales, ils ont pu minimiser leur charge et leurs contacts avec le gouvernement russe.
Les mennonites sont restés à l’écart de la politique russe et des mouvements sociaux qui ont précédé la révolution russe. Après la révolution russe de 1905, ils exercent leur droit de vote. La plupart se sont rangés derrière le parti octobriste en raison de sa garantie des libertés religieuses et de liberté de la presse pour les groupes minoritaires. Hermann Bergmann était membre octobriste des Troisième et Quatrième Doumas d'État ; Peter Schröder, membre du parti constitutionnel démocrate de Crimée, était membre de la quatrième DoumaSmith, p. 302..
Éducation À une époque où l'enseignement obligatoire était inconnu en Europe, les colonies mennonites formaient une école primaire dans chaque village. Les étudiants y acquièrent des compétences pratiques telles que la lecture et l’écriture de l’allemand ainsi que des notions d'arithmétique. La religion était comprise dans l'enseignement, tout comme le chant dans de nombreuses écoles. L'enseignant était généralement un artisan ou un éleveur, sans formation pédagogique, qui adaptait le temps de cours à son métier.