La pharmacopée chinoise Jiā yòu bǔzhù shénnóng běncǎo 嘉祐補注神農本草 (dont la forme brève du titre est Jia you bencao 嘉祐本草 ) publiée en 1060, fut commandée par l’empereur Song Renzong et écrite par Zhang Yuxi 掌禹錫 et cinq autres rédacteurs. Elle comporte la description de matière médicale : substance médicinale d’origine végétale, minérale, animale, en 20 chapitres. Le texte originel est perdu mais le contenu a été préservé dans la Zheng lei bencao 证类本草 .
Ce travail se place dans la filiation des pharmacopées traditionnelles ( en chinois) qui toutes sont conçues comme des extensions progressives de , Shennong bencao 神农本草, avec à chaque étape, une correction des erreurs passées et le rajout de nouvelles substances médicinales. Cette tradition des bencaobien que les noms chinois n’aient pas de genre, l’emploi fréquent du terme bencao dans les textes d’histoire des sciences médicales en français, nous autorise à considérer qu’on peut le franciser comme un terme technique féminin (correspondant à « matière médicale, pharmacopée ») fut initiée par le lettré taoïste Tao Hongjing (456-536) puis poursuivie grâce au patronage de plusieurs empereurs Tang et Song.
La préface expose la méthode de travail des rédacteurs. Pour la première fois, ils reconnaissent des difficultés à classer les nouvelles drogues dans le système à trois grades (shang-zhong-xia 上中下 « supérieur, intermédiaire, inférieur »). Ils commencent à prendre conscience des difficultés d’engorgement de données surabondantes, répétitives et parfois incohérentes que la méthode de compilations des bencao allait rencontrer dans les siècles suivants et que Li Shizhen au saura affronter.
Contexte politique
Les deux premiers empereurs Song s’intéressaient personnellement à la pharmaceutique et à la médecine et eurent des politiques efficaces de développement des pharmacopées impériales.
Le quatrième empereur Song, Renzong 仁宗 (r. 1023-1063), était aussi compétent en thérapie par acu-moxa, quoique qu’il préféra l’acupuncture. Poursuivant la politique de ses prédécesseurs, il commanda lui aussi une nouvelle pharmacopée, la Jia you bencao 嘉祐本草 .
D’après une source chinoiseSongren yishi huibian 送人轶事汇编 I.27:
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Historique du texte
Établi en 1057, le Bureau de correction des livres médicaux (jiaozheng yishu ju 校正医书局) eut pour première tâche la révision de la pharmacopée impériale précédente, la Kai bao bencao 开宝本草 datant de 974. L’empereur Song Renzong émit un décret ordonnant au vice-ministre des cérémonies Zhang Yuxi 掌禹錫 (990 - 1060) de diriger l’équipe de rédacteurs formée de Lin Yi 林億, du savant polymathe Su Song 蘇頌 (1020-1101), du vérificateur Zhang Dong 张洞, des médecins fonctionnaires Qín Zōnggǔ 秦宗古 et Zhu Youzhang 朱有章, ainsi que des correcteurs Chen Jian et Gao Baoheng. Sur ces six rédacteurs, seuls les deux derniers sont connus comme des spécialistes du domaine médical et pharmaceutique. Zhang Yuxi a écrit des ouvrages de géographie, Zhang Dong 张洞 a acquis les faveurs de l’empereur sur la base de sa connaissance des Classiques confucéens.
Ils travaillèrent entre la deuxième et la cinquième année de l'ère Jia You (1057 à 1060) de la dynastie Song, à la Jiā yòu bǔzhù shénnóng běncǎo 嘉祐補注神農本草. Ils ont utilisé la Kai bao zhongding bencao 开宝重定本草 (974) comme structure de base, en gardant fidèlement les catégorisations. Ils citent abondamment plus de cinquante types de documents (dont seize sur la matière médicale). Parmi les textes importants sur la matière médicale utilisés par Zhang Yuxi, figurent Wu shi bencao 吴氏本草 , Shu bencao 蜀本草 , Yao dui 药对 , Yao xing lun 药性论 , Shi liao bencao 食疗本草 et Rihua Zi bencao 日华子本草 , contenant de riches informations sur les propriétés des médicaments, les combinaisons, les traitements diététiques et les expériences populaires en matière de discrimination et d'utilisation des médicaments, fournissant des matériaux précieux pour les recherches futures sur les anciens textes de la matière médicale.
En 1060, au bout de trois ans de travaux, les auteurs ont soumis à l’empereur le manuscrit de la nouvelle pharmacopée. Après une dernière inspection, l’œuvre fut publié en 1060.
La préface de Jia you bencao La préface de la matière médicale Jia you bencaopour trouver le texte de cette préface, chercher dans zhenglei bencao 證類本草/1 de zh.wikisource.org le terme 嘉祐补注总叙 (cf. ) offre une analyse terminologique et historique des pharmacopées intéressante:
« Selon la tradition, l’auteur de la Bencao jing est Shennong 神农Shennong « Le Laboureur céleste ». La tradition chinoise considère Shennong à la fois comme une figure mythologique et historique, réputée pour avoir introduit l’agriculture et la médecine en Chine. À l'époque moderne, l'avènement de la méthodologie historique scientifique en Chine, a encouragé une séparation plus nette entre mythe et histoire. Mais cette ambiguïté n'est toujours pas complètement résolue pour beaucoup de Chinois. Ceci toutefois n’est pas mentionné dans les Classiques. […] Seulement dans le catalogue Qi Lu 七录, de la période Liang [502 — 557], y a-t-il une Shennong bencao avec trois chapitres et quelques personnes pensent que c’est la première [occurrence du terme]. Mais c’est une grosse erreur. D’autres ont émis les spéculations que les noms de lieux où poussent les drogues listées [dans la Shennong bencao] appartiennent à la période des Han postérieurs et sont arrivés à la conclusion que Zhang Zhongjing et Hua Tuo doivent en être les auteurs. Mais ceci aussi, n’est pas vrai. Dans le Huainanzi 淮南子, il est écrit . Il n’y avait pas de caractères écrits dans l’antiquité. La tradition se transmettait de maître à disciple et fut appelée bencao. Durant les deux dynasties Han, le nombre de praticiens médicaux renommés augmenta considérablement. Zhang Ji [Zhang Zhongjing] et Hua Tuo suivirent plus que tous, les anciens enseignements, les étendirent par de nouvelles vues et enregistrèrent [ce savoir] dans des œuvres écrites. À partir de ce moment, [le terme] bencao apparut dans les biographies des classiques. La plus ancienne édition de la Bencao jing ne contient pas plus que 365 drogues en trois chapitres. Durant la période Liang [au ], Tao Yinju [= Tao Hongjing 陶弘景] contribua aux Notes additionnelles des médecins célèbres [mingyi bielu 名医别录], qui contenait aussi 365 drogues. Il fournit en plus ses propres commentaires et divisa l’ouvrage entier en sept chapitres. Durant la période des Tang, au moment de l’ère Xian Qing 显庆, la chancelier dirigeant les gardes du Palais, Su Gong 蘇恭, a abordé la question des carences et des erreurs [dans les éditions antérieures] et adressa une pétition à l’empereur pour demander une nouvelle édition définitive. Là-dessus, le directeur des travaux publics Li Shiji yin gong et d’autres, avec [Su] Gong, reçurent l’ordre d’examiner les avantages et inconvénients du travail. Une nouvelle fois, 114 drogues furent ajoutées et classées en groupes naturels (men 门), sections (bu 部) et types liés (lei 类). L’ensemble du travail fut organisé en 20 chapitres. Il reçut le titre de Bencao des Tang [= Xinxiu bencao 新修本草 659]. Durant la présente dynastie [des Song], durant l’ère Kai Bao [968-975]. L’empereur ordonna au praticien médical Liu Han et au taoïste Ma Zhi, de compiler une collection [de drogues]. Elle comprenait 133 types de drogues qui ont souvent été utilisées avec succès par les soignants, en plus du répertoire des drogues existantes. Ensuite, l’empereur ordonna à Lu Duoxun, Li Fang, Wang Yu, et Hu Meng, des lettrés de l’Académie Hanlin, d’écrire une nouvelle édition définitive [de la bencao]. Il en résultat deux publications : la Xiangding [Kai bao xin xiang ding bencao 開寶新詳定本草 (973)] la Zhongding [Kai bao zhongding bencao 開寶重定本草 (974)]. Les deux furent publiées et distribuées. À partir de ce moment, les praticiens médicaux furent familiers avec les critères souhaitables d’application des drogues. Plus tôt, Meng Chang 孟昶 de la dynastie Shu 蜀 non reconnue, avait ordonné au lettré Han Baosheng 韓保升et d’autres de combiner l’édition Tang avec la Tu jing 图经 en un compendium étendu. Le résultat fut la Shu bencao 蜀本草 « Matière médicale des Shu », un ouvrage toujours en circulation de nos jours […] ». (tiré de la traduction anglaise de Paul Unschuld)
Ainsi, cette filiation d'œuvres pharmaceutiques s'est poursuivie depuis les Han jusqu’au , soit presque . Durant cette période, elle fut constamment étendue par de nouvelles drogues, avec les notices des anciennes drogues corrigées et complétée. C'est incontestablement une belle réussite des élites chinoises, sans équivalent à la même époque en Europe, malgré le bon départ de la matière médicale de Dioscoride au .
Filiations principales des bencao durant le premier millénaire selon la Jia you bencao Titre Rédacteur Année depublication Nombre de drogues 1. Shennong bencao Inconnu dyn. Han 365 2. Bencao jing jizhu Tao Hongjing 500 ca. 730 3. Xinxiu bencao Su Jing (=Su Gong) 659 850 (rec.) 4. Kai bao bencao Liu Han, Ma Zhi 974 983 5. Jia you bencao Zhang Yuxi 1060 1084 Les rédacteurs procèdent alors à une analyse critique des difficultés qu’ils ont rencontré. « À la suite de cet ordre impérial, nous avons procédé à un examen minutieux et sommes arrivés à l’opinion suivante. Les praticiens médicaux précédents utilisaient les drogues selon leurs diagnostics. Si l’effet était positif, ils l’enregistraient par écri原诊用药,随效辄记. [La taille de] la matière médicale s’accrut graduellement. Un examen des travaux actuels montre qu’ils sont extrêmement variés et peuvent à peine être compris complètement. Bien que de nouveaux items aient été ajoutés ou que des items superflus aient été omis [à chaque édition], la sélection a été différente chaque fois. Certaines choses étaient déjà enregistrées dans le Ben jing, mais dans des termes trop vagues et simplistes. D’autres choses, cependant, ont été utilisées longtemps par des gens tout en restant inconnues des médecins impériaux. Ainsi, jusqu'à présent, aucune description exacte des produits pharmaceutiques n'existait qui soit étroitement orientée sur les faits observables ; pour cette raison, de nombreuses informations sont restées inaperçues ou dispersées. Donc, notre but est de pallier ces insuffisances et d’expliquer les contradictions. C’est pourquoi nous avons donc sélectionné et combiné les usages de tous les médicaments, tels qu'ils ont été enregistrés dans les ouvrages médicaux et les traités sur les médicaments de toutes sortes d'auteurs. Nous avons seulement rejeté les descriptions qui nous semblaient trop vagues ou absurdes. En outre, des références plutôt fortuites aux effets des médicaments se trouvent également dans de nombreux ouvrages classiques et historiques, bien qu'il ne s'agisse pas de textes spécifiquement pharmaceutiques ou diététiques. Si ces informations sur les effets des médicaments étaient relativement fiables, nous les avons également adoptées. Nous nous sommes efforcés de créer une œuvre globale et cohérente, afin de respecter l'intention de l'ordre impérial. » (trad. Paul Unschuld)
Chose rare mais essentielle, les rédacteurs nous apprennent que la sélection d’une drogue se fait sur la base d’une évaluation empirique, reposant vraisemblablement sur une généralisation de multiples observations. Peut-être même que le médecin essayait de valider par essais et erreurs une règle générale du type « quand un patient souffre de tel symptôme X et qu’on lui fait prendre la drogue Y à telle dose Z et dans telles conditions, alors le plus souvent il guérit. » Il faudra encore des siècles pour que les médecins aient une conscience suffisamment claire de cette procédure pour qu’ils relèguent au second plan la règle d’autorité, qui s’imposait par la méthode traditionnelle des compilations qui pouvait avoir retenu à tort des cas particuliers et fortuits de guérison. Car même dans ce début de , les essais cliniques (randomisés, en double-aveugle, contrôlés par placebo) de qualité menés en Chine sont encore trop rares.