La Fillette et le Vautour () est une photographie prise en par le photographe sud-africain Kevin Carter et parue pour la première fois dans le du . Elle représente un jeune garçon particulièrement frêle frappé par la famine, effondré au premier plan tandis qu'un vautour charognard l'observe de près, en arrière-plan.
Prise à Ayod pendant la seconde guerre civile soudanaise, elle est devenue l'une des photographies les plus polémiques de l'histoire de la photographie. Elle a valu à son auteur le prix Pulitzer de la photographie d'article de fond en 1994 et de violentes critiques sur son supposé manque d'éthique, le photographe s'étant contenté de prendre la photo sans venir en aide à l'enfant.
Carter se suicide quatre mois après avoir remporté le prix. Une étude de 2011 réhabilite néanmoins le photographe.
Contexte Seconde guerre civile soudanaise
Le Soudan, indépendant du Royaume-Uni depuis 1956, est déjà marqué par des conflits ethniques avant sa fondation. Alors que la population du Nord est majoritairement arabo-musulmane, les habitants du Sud sont pour la plupart des Africains noirs pratiquant le christianisme ou les religions traditionnelles africaines. Entre 1955 et 1972, la première guerre civile se déroule dans le sud du pays. Une deuxième guerre civile éclate en 1983, les rebelles sud-soudanais du Mouvement populaire de libération du Soudan (, SPLM) combattant les Forces armées soudanaises de Khartoum. En 1993, de personnes sont mortes dans cette guerre ou à cause de ses conséquences telles que la famine et la maladie. Selon les rapports de et du Comité américain pour les réfugiés et les immigrants, le gouvernement a commis divers crimes pendant la guerre. Outre le nettoyage ethnique, la torture et les conversions forcées à l'islam, il a utilisé des mines terrestres dans les zones habitées par des civils et entravé le travail des organisations humanitaires. En 1992, une intervention menée par les États-Unis et soutenue par l'Organisation des Nations unies (ONU) a lieu en Somalie dans le cadre de la guerre civile somalienne. Le gouvernement soudanais, craignant une situation similaire dans son pays, décide d'accorder à l'Opération l'accès aux zones contestées en 1993. Le nombre de personnes ayant besoin d’aide est alors estimé à , dont environ ont besoin d’une aide alimentaire..
Le « Triangle de la faim », expression utilisée par les organisations humanitaires dans les années 1990 pour désigner la zone définie par les communautés sud-soudanaises de Kongor, Ayod et Waat, la plus touchée par la famine, dépend de l'UNESCO et d'autres organisations humanitaires pour lutter contre la famine. En , 40 % des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition. En mars, entre 10 et meurent de faim chaque jour rien qu'à Ayod. Pour sensibiliser l'opinion à la situation, l'Opération invite des personnes auparavant interdites d'entrée dans le pays, dont des photojournalistes, à rendre compte des conditions locales. En , le gouvernement commence à accorder des visas aux journalistes pour un séjour de avec de sévères restrictions sur leurs déplacements à l'intérieur du pays, y compris une surveillance gouvernementale permanente..
Kevin Carter
vignette|gauche|alt=Photographie en noir et blanc, portrait en buste. Un homme aux cheveux mi-longs et avec une barbe regarde l'appareil photo qu'il tient dans ses mains.|Kevin Carter. Né en 1960 à Johannesbourg de parents anglais , Kevin Carter est confronté dès son plus jeune âge à l'apartheid, qui le révolte. À l'issue de son service militaire, il devient d'abord photographe sportif. Après avoir été témoin de l'attentat de Church Street survenu à Pretoria en 1983, il décide de devenir photojournaliste au Johannesburg Star l'année suivante pour s'opposer au régime et couvrir la répression que celui-ci opère contre les Noirs dans les townships. Carter prend notamment la première photo d'un homme victime du supplice du pneu. Sa détermination à dévoiler le vrai visage de l'apartheid sud-africain fait peser sur lui des menaces de prison et même d'assassinat.
Dans les années 1990, il fonde avec Ken Oosterbroek, João Silva et Greg Marinovich le groupe de photojournalistes « Bang-Bang Club », une association qui leur permet d'unir leurs forces dans le but de documenter les dernières heures de l'apartheid et la période de transition que doit connaître le pays. Ils se fixent alors pour mission de recueillir des témoignages visuels des exactions commises en Afrique du Sud. En 1994, Carter prend une nouvelle photo qui fait la une de la presse mondiale : celle de trois activistes du parti politique néo-nazi Mouvement de résistance afrikaner, abattus lors de leur invasion avortée du Bophuthatswana juste avant les élections sud-africaines. À propos du cliché représentant le supplice du pneu, Carter explique plus tard :
Avant cela, Kevin Carter et João Silva sont invités à se rendre au Soudan pour rendre compte de l'horreur de la guerre civile et de la famine qui déchirent le pays depuis 1983.
Silva et Carter au Soudan Invitation de l'Opération Lifeline Sudan des Nations Unies En , Robert Hadley, ancien photographe devenu chargé d'information de l'Opération des Nations unies, invite João Silva et Kevin Carter à venir au Soudan pour rendre compte de la famine dans le sud du pays, en s'y rendant avec les rebelles. Silva voit cela comme une opportunité de travailler davantage comme photographe de guerre à l'avenir. Il commence les préparatifs et obtient des missions pour couvrir les frais de voyage. Silva parle à Carter de l'offre et celui-ci se montre également intéressé. Selon son collègue photographe de guerre Greg Marinovich, il voit le voyage comme une opportunité de résoudre certains problèmes . Prendre des photos au Soudan est ainsi l'opportunité d'une meilleure carrière en tant qu'indépendant, et Carter est apparemment . Pour payer le voyage, il obtient notamment de l'argent de l'.
En attente à Nairobi En route vers le Soudan, Silva et Carter s'arrêtent à Nairobi ; les combats les contraignent à y rester un temps. Carter vole avec l'ONU pendant une journée à Djouba, au sud du Soudan, pour prendre des photos d'une barge transportant de l'aide alimentaire pour la région. Il revient néanmoins sans cliché intéressant.
Tandis que les deux hommes s’apprêtent à quitter Nairobi pour l’Afrique du Sud, une autre opportunité se présente au Soudan : l'ONU reçoit l'autorisation d'un groupe rebelle d'envoyer de l'aide alimentaire par avion à Ayod. Rob Hadley arrive à bord d'un avion léger de l'ONU et invite Silva et Carter à l'accompagner dans la ville. Ils font escale à Lokichogio, dans le Nord du Kenya, pour ensuite atteindre Ayod.
À Ayod Les habitants du hameau sont pris en charge depuis un certain temps par le poste de secours de l'ONU, ainsi que par des infirmières françaises de l'organisation humanitaire Médecins du monde gérant une station alimentaire qui sert également d'hôpital.. Greg Marinovich et João Silva décrivent la situation à Ayod dans le livre , au chapitre 10, . Selon Marinovich, les villageois attendent par avance près de la piste pour obtenir de la nourriture le plus rapidement possible :
Silva et Carter se séparent à la recherche d'un sujet : des photos d'enfants et d'adultes, vivants et morts, tous victimes de la famine catastrophique survenue pendant la guerre. Carter va fréquemment voir Silva pour lui parler de la situation choquante qu'il vient de photographier : être témoin de la famine l'affecte émotionnellement. Pour rester une semaine avec les rebelles, ils ont besoin de la permission d'un commandant rebelle. Leur avion doit décoller dans une heure et sans autorisation de séjour, ils risquent d'être obligés de partir. Silva cherche alors des soldats rebelles afin qu'ils le mènent à quelqu'un en position d'autorité et lorsqu'il en trouve, Carter le rejoint. Les soldats ne parlent pas anglais, mais l'un d'eux est intéressé par la montre de Carter. Ce dernier lui offre sa montre-bracelet bon marché. Les soldats deviennent leurs gardes du corps et les suivent pour leur protection. Ils se séparent à nouveau et Silva se rend au complexe clinique pour demander à voir le commandant rebelle ; on lui dit que le commandant est à Kongor, au Soudan du Sud. C'est une bonne nouvelle pour Silva, car .
Prise de la photographie Kevin Carter quitte la clinique et retourne sur la piste, prenant des photos d'enfants et d'adultes sur son passage. Il tombe sur un enfant face contre terre sous le soleil brûlant et prend une photo. L'enchaînement exact des évènements demeure confus, Carter ayant rapporté l'événement avec quelques variations, mais selon Marinovich et Silva, Carter est allé voir ce dernier sur la piste et lui a dit : . Carter aurait attendu une vingtaine de minutes que le vautour déploie ses ailes, en vain, puis l'aurait finalement chassé après avoir pris la photo. Silva part sur le lieu décrit par son ami et essaie à son tour de prendre la photo, sans succès. Selon les versions, soit Carter a laissé l'enfant sur place, soit il l'a vu se rendre au poste de restauration, mais le vautour était de toute façon parti. Carter semble très affecté par ce qu'il vient de voir :
Quelques minutes plus tard, ils quittent Ayod pour Kongor.
Description et analyse de la photographie La photographie montre une savane desséchée dans laquelle un petit enfant noir est accroupi au premier plan, semblant dans l'incapacité de se mouvoir, le regard fixé sur le sol poussiéreux, invisible du spectateur. L'enfant souffre visiblement de malnutrition, ses côtes visibles sous la peau et ses bras et jambes étant très maigres. Il porte une chaîne autour du cou et un bracelet autour de son poignet droit. Un vautour charognard aux plumes brunes se trouve en arrière-plan et semble observer directement l'enfant, comme guettant sa proie.
vignette|alt=Schéma en couleurs. L'image est parcourue de lignes divisant la composition en tiers horizontaux et verticaux. L'enfant se trouve à l'intersection en bas à droite ; le vautour se trouver à l'interseciton en haut à gauche. Les deux tiers horizontaux sont couleur terre, tandis que le tiers supérieur est vert brousaille.|La composition de la photographie, avec les sujets qui se trouvent sur les points de force (à l'intersection des lignes de force virtuelles divisant la photographie en tiers horizontaux et verticaux). La ligne séparant le sol du fond brousailleux se situe elle aussi pratiquement sur la ligne de force du tiers haut.
D'un point de vue analytique, la composition de la photographie suit une règle des tiers classique, le photographe positionnant ses sujets sur les points de force, pour qu'ils attirent mieux l'œil, ce qui donne de la force à l'image. Il choisit de régler sa profondeur de champ pour garder la netteté sur l'enfant et décide de ne pas montrer le reste des éléments et des personnes environnant la scène..
La composition est interprétée par des observateurs comme une métaphore de la situation au Soudan. Le vautour est présenté comme le méchant de l'histoire, faisant reposer la responsabilité des souffrances de l'enfant sur la nature en occultant l'action humaine. La représentation d'un enfant noir nu, supposé de sexe féminin, a également été critiquée : ce motif reprend les stéréotypes classiques d'une Afrique pauvre et faible, particulièrement répandus en Occident, et est très courant dans les représentations photographiques des catastrophes de famine.