Les émeutes de en Nouvelle-Calédonie commencent le , à la suite d'un projet de révision constitutionnelle visant à mettre partiellement fin au gel du corps électoral habilité à voter aux élections provinciales, dont les manifestations d'opposition tournent à la violence.

La Nouvelle-Calédonie est inscrite de 1946 à 1947 et depuis 1986 sur la liste des territoires non autonomes selon l'Organisation des Nations unies, qui la considère comme non-décolonisée.. Le processus de décolonisation dans lequel la France s'est engagée, a déjà connu de graves péripéties, donnant lieu aux événements politiques de 1984 à 1988, qui ont débouché sur les accords de Matignon en 1988, puis les accords de Nouméa en 1998. Après une période de 37 ans de calme relatif, le gouvernement français a souhaité modifier la constitution pour permettre aux citoyens français résidant en Nouvelle-Calédonie depuis plus de dix ans d'y voter aux élections provinciales. À la suite de l'accord de Nouméa, ce droit est limité aux seuls citoyens néocalédoniens, c'est-à-dire aux citoyens français résidents de Nouvelle-Calédonie avant et à leurs descendants. Ce corps électoral fait qu'un électeur potentiel sur cinq est ainsi exclu du corps électoral provincial, un dispositif jugé acceptable par la Cour européenne des droits de l'homme en mais et mis en place pour satisfaire les exigences du camp indépendantiste vis-à-vis du vote aux trois référendums sur la question de l'indépendance, qui ont tous vu la victoire du non. La réforme, votée par le Sénat et l'Assemblée nationale et censée être présentée au Congrès du Parlement français, est décriée par les indépendantistes car elle aurait pour conséquence de diluer la voix politique du peuple autochtone mélanésien kanak en permettant, dans la pratique, à davantage de personnes d'origine européenne et polynésienne de voter aux élections provinciales.

Le Front de libération nationale kanak et socialiste critique une du gouvernement, affirmant que la France cherche à . Le Congrès de la Nouvelle-Calédonie à majorité indépendantiste demande le retrait de la réforme tandis que la présidente de l'Assemblée de la province Sud, Sonia Backès, figure des anti-indépendantistes , accuse le Congrès et le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie d'être illégitimes.

Les émeutes s'inscrivent dans un contexte de crise économique en Nouvelle-Calédonie s'aggravant depuis 2020 et d'inégalités entre les Kanak et le reste de la population. Le niveau de vie médian des Kanak est deux fois plus faible que celui des non-Kanak.

Les émeutiers causent d'importants dégâts aux infrastructures et commerces de l'archipel, avec un coût estimé à d'euros soit environ 262,5 milliards F CFP. Des affrontements violents avec les forces de l'ordre ainsi qu'entre civils font quatorze morts et plusieurs centaines de blessés.

L'ampleur des émeutes conduit le président de la République Emmanuel Macron à décréter l'état d'urgence en Nouvelle-Calédonie à partir du 16 mai à (heure locale), une mesure déjà auparavant appliquée lors des événements politiques de 1984 à 1988. Des unités de l'armée sont également déployées pour sécuriser les ports et les aéroports, et le réseau social TikTok est interdit dans l'archipel. Pour calmer la situation, Emmanuel Macron se rend en Nouvelle-Calédonie le 23 mai et effectue une série d'annonces dont le report pour quelques semaines de la réforme (ce qui était demandé par les opposants à la réforme), le temps de mettre en place une « mission de médiation et de travail » qui entendra toutes les parties en présence. L'état d'urgence est finalement levé le 28 mai à (heure locale) et l'interdiction de TikTok est levée le 29 mai . Le projet de dégel est par la suite abandonné le octobre, conséquence de la chute du gouvernement.

Contexte Corps électoral « gelé »

Les élections provinciales néo-calédoniennes ont lieu dans le cadre d'un du corps électoral autorisé à participer à ces scrutins. Contrairement aux élections présidentielles et législatives auxquelles peuvent participer tous les citoyens français majeurs, seule peut participer aux élections provinciales une partie de la population. En vertu de l'accord de Nouméa de 1998 et de l' de la loi organique de 1999, sont ainsi électeurs les individus disposant de la citoyenneté néo-calédonienne, résidant en Nouvelle-Calédonie avant 1998, ainsi que leurs descendants, à la condition de résider préalablement pendant dix années consécutives sur le territoire... Ce gel du corps électoral par l'accord de Nouméa intervient dans un contexte historique de tensions entre communautés sur la question démographique, la Nouvelle-Calédonie ayant été avec l'Algérie l'une des rares colonie de peuplement de la France. Une note de 1972 rédigée par le premier ministre Pierre Messmer à son secrétaire d'État aux DOM-TOM, Xavier Deniau, soulignait ainsi qu'..

Considérant que ces dispositions portent atteinte à l'exercice du droit de vote, le Conseil constitutionnel annule en 1999 le gel du corps électoral en limitant ces conditions à la présence continue pendant dix ans. Cette décision, qui remplace le corps électoral ou par un corps électoral , provoque une vive opposition de la part des indépendantistes. En visite dans l'archipel en 2003, le président Jacques Chirac s'engage à revenir sur cette décision, ce qui est fait par le vote de la loi constitutionnelle du .. Cette dernière réintroduit le gel du corps électoral en l'inscrivant directement dans la Constitution, avec pour et 90 contre.

Depuis la réinstauration du gel, la population néo-calédonienne exclue du vote aux élections provinciales n'a cessé de croître. Les exclus passent ainsi d'environ en 1999 à en 2009, puis en 2023. À cette date, le corps électoral gelé était constitué d'environ sur les constituant le corps électoral pouvant voter aux élections nationales, ce qui équivaut à l'exclusion d'environ 19,3 % de la population en âge de voter, soit un électeur sur cinq. Cette proportion ayant été de 7,46 % en 1999, la part des électeurs non-admis à participer aux scrutins provinciaux a ainsi été multipliée par 2,45 entre 1998 et 2023.. Cette proportion élevée s'accompagne de l'exclusion des conjoints des électeurs, ainsi que des enfants en âge de voter des non-électeurs et des enfants du pays toutes ethnies confondues, parti aux études en métropole ou ailleurs et revenue sur le Territoire à la fin de leurs études, nés et ayant grandi sur l'archipel ou descendants de parents pouvant voter. L'accord de Nouméa n'ayant donné la possibilité de rejoindre le corps électoral provincial qu'aux seuls des électeurs inscrits en 1998, sans mentionner leurs autres descendants, un vide juridique entoure également la situation des petits-enfants des électeurs.

Depuis son instauration, cette situation a été validée, à titre uniquement temporaire, par le Conseil d'État, le Conseil constitutionnel ainsi que la Cour européenne des droits de l'homme, dans la mesure où elle s'inscrivait dans un et .. La Nouvelle-Calédonie est inscrite depuis 1947 sur la liste des territoires non autonomes selon l'Organisation des Nations unies, qui la considère comme non-décolonisée. Pourtant aujourd’hui, le gouvernement ainsi que le congrès sont majoritairement représentés par le peuple autochtone.

Augmentation des dissensions au sein des indépendantistes

Depuis 2021, les deux principales composantes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FlNKS) se divisent de plus en plus. Les premiers adoptent une stratégie de plus en plus radicale, quand les deuxièmes favorisent au contraire le dialogue avec l'État et les non-indépendantistes. Cela se voit par exemple à travers le conflit entre ces deux groupes pour obtenir la présidence du gouvernement (où les indépendantistes sont désormais majoritaires) en 2021, par la politique de la chaise vide menée par les premiers dans les négociations dites avec l'État et les non-indépendantistes pour ne privilégier que des , par les propos régulièrement polémiques du président de l'UC Daniel Goa, par le soutien de son parti à la création de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) accusée par l'État et Les Loyalistes-Le Rassemblement mais aussi l'UNI d'être à l'origine des émeutesMartin Charmasson, Sheïma Riahi, « Le 17e gouvernement échoue à nouveau à élire son président », Nouvelle-Calédonie La , 12 mai 2021, consulté le 10 juillet 2021.Sylvie Hmeun et Françoise Tromeur, « Présidence du gouvernement : l'UNI explique son absence », Nouvelle-Calédonie La 1, 12 mai 2021, consulté le 10 juillet 2021..

À cette rivalité et ces stratégies distinctes s'ajoute une perte d'influence grandissante des dirigeants des partis indépendantistes vis-à-vis de leur base militante, tout particulièrement auprès de jeunes Kanaks urbains en situation d'exclusion sociale qui, d'après Isabelle Merle, .

Situation au début de l'année 2024 À la suite de la majorité de suffrages exprimés en faveur du lors des trois référendums d'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie en 2018, 2020 et celui de 2021, cette spécificité de l'accord de Nouméa atteint son terme. Il s'ensuit une période de quant à l'avenir institutionnel de l'archipel, au cours de laquelle les indépendantistes appellent à la tenue d'un nouveau référendum en lieu et place du troisième, qu'ils ont boycotté pour raison de deuil après le COVID et dont ils refusent de reconnaître le résultat. Quant aux anti-indépendantistes, couramment appelés ., ils réclament au contraire le du corps électoral car ils considèrent que les dispositions de l'accord de Nouméa sont désormais caduques et surtout sectaire, la population ayant par trois fois choisi de demeurer au sein de la République française, menant ainsi à son terme le processus de l'accord de Nouméa.. Cette situation de blocage se poursuit jusqu'en 2024, empêchant la conclusion d'un accord local tandis que s'approchent les élections provinciales. Censées avoir lieu cette même année, les élections sont reportées au afin de laisser davantage de temps aux parties en présence pour négocier.

Le 4 juin 2023, Gérard Darmanin , en visite sur le territoire, organise une rencontre afin de trouver un compromis entre indépendantistes qui souhaitaient que le corps électoral reste gelé et les loyalistes qui demandaient l’application d’une démocratie pleine et entière. En déplacement à Nouméa fin juillet 2023, le président Emmanuel Macron appelle à la poursuite des négociations trilatérales afin de mettre en œuvre le dégel du corps électoral et la mise en place d'un statut définitif de l'archipel..

Donnant son avis sur la situation le , le Conseil d'État conclut :

Une Mission d'information sur l'avenir institutionnel des Outre-mer est mise en place début 2024 par l'Assemblée nationale afin de rencontrer et recueillir les avis des responsables politiques, religieux, coutumiers et autres personnes de la société civile sur le dégel du corps électoral... La mission conclut fin mars à la du dégel par une révision constitutionnelle, mais évoque la possibilité d'une temporisation de plusieurs mois. Dans son rapport, elle souligne que le débat est révélateur d'un et d'une situation politique chaotique qui conduirait depuis plusieurs années à une importante émigration de certains néo-calédoniens, souvent privés de ce droit de vote local, mais également de cadres et kanaks diplômés qui n'auraient plus confiance en l'attractivité économique du territoire. Elle remarque notamment que cette tendance démographique entre en conflit avec le relayé par des responsables indépendantistes, selon lesquels celle-ci conduit à la ...