Objectif 82 désignait une plateforme associative réunissant 73 organisations belges et issues de l’immigration. Elle est créée en 1977 à Bruxelles et a pour but d’œuvrer pour les droits civils et politiques des étrangers en Belgique.

Contexte Historique

L'après guerre La Belgique a été relativement préservée des destructions de la Seconde Guerre mondiale et a rapidement retrouvé son dynamisme économique grâce à l'absence de combats majeurs sur son territoire. Cette situation a contrasté avec celle de ses voisins, tels que la France et l'Allemagne, qui ont dû se reconstruire après la guerre. La reprise économique belge a créé un besoin crucial de main-d'œuvre, comblé initialement par l'emploi de prisonniers allemands. Cependant, avec leur rapatriement imposé par les accords de Genève, la Belgique a souffert d'une pénurie de travailleurs, notamment dans le secteur minier. Bien que l'industrie belge ait temporairement répondu à la demande européenne, notamment lors de la "Bataille du charbon", le manque de modernisation des infrastructures minières a découragé les travailleurs belges d'y travaille.

L'avènement de l'immigration organisée Ces circonstances ont conduit à la signature d'accords bilatéraux avec plusieurs pays d’Europe et d’Afrique du Nord dès la fin de la guerre mondiale pour pallier le manque de main-d'œuvre, dans le cadre d’une immigration de travail organisée. Ce fut d’abord l’Italie en  1946, qui envoya des travailleurs sans discontinuer jusqu’en 1956, année de la catastrophe du bois du Cazier, puis l’Espagne à partir de la même année, la Grèce en 1957 et enfin le Maroc et la Turquie en 1964.

À cette époque, tant du point de vue des migrants que du gouvernement belge, il était entendu que la main-d'œuvre étrangère retournerait ultimement dans son pays d'origine. Par conséquent, aucune mesure d'accueil à long terme n'était envisagée, ce qui a engendré certaines difficultés.

Complications dans les années 70 et développements Dans les années 1970, l'économie belge subit un ralentissement sévère, exacerbé par le choc pétrolier de 1973. Cette période de crise touche particulièrement les travailleurs immigrés, qui sont souvent employés sans permis de travail, devenant ainsi des travailleurs clandestins exploités par leurs employeurs. Cette situation suscite des protestations.

En , le gouvernement belge décide de mettre fin à l'immigration et accepte de régulariser la situation de 8 500 clandestins. Cette décision est considérée comme une victoire du combat syndical pour la reconnaissance des clandestins et de la solidarité entre travailleurs. Cette décision marque la fin de la politique de recrutement systématique à l'étranger, mais l'arrivée d'étrangers en Belgique se poursuit principalement par le regroupement familial ou en vertu du droit européen de la libre circulation des travailleurs. À mesure que l'Europe s'agrandit, le nombre de bénéficiaires de ce droit augmente également.

Malgré les efforts des syndicats pour s'opposer à ces restrictions, notamment en critiquant les projets visant à limiter le regroupement familial, de nouvelles lois sont adoptées pour restreindre l'octroi des autorisations d'occupation et des permis de travail aux travailleurs étrangers. En 1983, la loi "Gol" limite le regroupement familial et encourage le retour au pays d'origine, tandis que la réforme du Code de la nationalité facilite la naturalisation. Des mesures touchent aussi l'accès à l'éducation (notamment pour le minerval plus élevé des étudiants étrangers) et confèrent à certaines communes le pouvoir de limiter le séjour des étrangers. Les syndicats dénoncent une politique xénophobe et organisent des manifestations. En 1985, une loi controversée offre une prime de retour aux immigrés au chômage depuis plus d'un an.

Avec le soutien des organisations syndicales, les premiers Conseils consultatifs communaux pour les immigrés voient le jour, offrant une première occasion de participation politique des immigrés au niveau local. Bien qu'initialement prometteurs, ces conseils rencontrent des obstacles : les autorités communales les sollicitent rarement, réduisant ainsi leur impact. De plus, ils sont perçus comme temporaires. Malgré leur nombre, les travailleurs étrangers ne bénéficient du droit de vote qu'aux élections sociales depuis 1971, malgré leur poids démographique parfois important dans les communes (10 à 30%)

Formation du collectif Objectif 82 Dans la lignée des mouvements de protestation des étudiants dans les années 70, les deux principales organisations syndicales, la FGTB et la CSC, décident de créer le CLOTI, le Comité de Liaison des Organisations des Travailleurs Immigrés, en collaboration avec toutes les organisations représentant les travailleurs immigrés. Fondé sur une ligne antifasciste et progressiste, le CLOTI intensifie les revendications en faveur des droits des travailleurs immigrés. Ils estiment que si ceux-ci ont des devoirs, comme contribuer financièrement aux besoins de la société, ils doivent également avoir des droits.

Face à l'échec des conseils consultatifs communaux, les deux syndicats, rejoints par quatre-vingt-cinq autres associations, lancent le collectif Objectif 82 en 1977.

Objectifs et mission La journée du , date marquant la fondation du collectif, intitulée « Belges et immigrés luttons. 1982, droit de vote pour tous et dans l’immédiat, loi contre le racisme » vise trois objectifs différents : l’octroi d’un véritable statut juridique, le droit de vote et d'éligibilité aux élections communales, et l’instauration d’une loi réprimant tout acte raciste.

Le collectif soutient que "ces trois revendications sont indissolublement liées. L'exercice des droits politiques au niveau communal est impossible si l'immigré peut être renvoyé ou expulsé hors du Royaume ou s'il est impunément victime de racisme, d'exclusions et d'expulsions, qu'il ne pourra faire appel aux représentants qu'il aura aidés à élire".

Motivations L'organisation insiste principalement sur la nécessité pour la Belgique de concentrer ses efforts sur une intégration complète des immigrés, en particulier ceux qui y sont établis et travaillent depuis longtemps et des générations à venir. Elle souhaite une égalité totale en matière de droits civils et politiques et souligne également l'évolution constante du lien entre l'immigration et la vie économique, affirmant que les immigrés contribuent à l’économie et la démographie belge. Elle considère également que l’immigration est un phénomène structurel et définitif et qu’il ne peut pas être cité comme la cause des crises économiques et du chômage des années 1970X, “Objectif 82 : Immigrés, citoyens”, En Marche  n°17, 1981..

Les syndicats maintiennent eux également deux demandes principales : élargir la citoyenneté en accordant le droit de vote et garantir le droit de séjour. Ils soulignent l’importance de mettre fin à l'insécurité juridique dans laquelle vivent les travailleurs immigrés. Ils estiment qu’une "réforme fondamentale de la législation sur le séjour des étrangers". est nécessaire, afin d'ancrer dans des dispositions législatives les droits et les obligations des étrangers. L’action d’Objectif 82 se traduit comme une réponse aux événements et à la loi Gol.

Les militants de la CSC (confédération des syndicats chrétiens) soutiennent pour leur part que « leur contribution à la prospérité économique de ce pays doit être considérée comme la source des droits leur permettant d'accéder à la promotion professionnelle et sociale de leur pays d'accueil »CSC, « Statut du Travailleur immigré » in Rapport d’activité, 1972-1975, Roméo, p. 125..

Le collectif fonde également ses revendications au regard de l'histoire de la démocratie et du suffrage universel. Outre l’argumentaire démocratique, il intègre des arguments liés à l'identité politique des organisations que le collectif mobilise. "Nous poursuivons les luttes menées antérieurement pour abolir toute forme de discrimination"Plate-forme politique d’Objectif 82, Roméo, 1979, p. 1. (archives MRAX).

Acteurs La plateforme a pour objectif de réunir un large éventail d'organisations, qu'elles soient nationales ou locales, religieuses ou laïques, belges ou issues de l'immigration. Parmi ces groupes, on compte des associations telles que les ACLI, l'Association des travailleurs marocains en Belgique et le Centre Culturel Turc, Fédération Italienne des travailleurs Immigrés et Famille, Solidarités Étudiants ÉtrangersFonds MOC National - Raymond Stélandre, n°607, (archives CARHOP).

En outre, des partis politiques comme le Parti Communiste Espagnol ou le Parti Socialiste Grec et la démocratie chrétienne d’Italie participent également à ce collectif. Parmi les autres membres figurent des organisations telles qu'Oxfam, le MRAX, des groupes féministes, ainsi que le Conseil de la jeunesse catholique.

Les membres du collectif incluent également des personnes individuelles comme des intellectuels spécifiques, des militants actifs, des entrepreneurs moraux et de protestation.

Intellectuels spécifiques François Rigaux est un intellectuel spécifique. Juriste et spécialisé en droit international privé, il fut appelé par les étudiants afin qu’il mette son savoir et ses compétences au service du mouvement.

Militants actifs Les militants actifs se composent essentiellement d’immigrés, qu’ils soient engagés individuellement ou collectivement par le biais d’organisations. Divers groupes coexistent :

Les immigrés syndiqués (ex : A. Lastra, M. Adorasio, M. Yanneredis, A. Cherradi, N. Karaman, M. Boukantar, J. Ledo, etc.). Les immigrés politiques (ex : les représentants des partis et des CCII - comité de coordination de l’intégration des immigrants). Les immigrés associatifs (ex : les représentants du Garcia Lorca, le Leonardo da Vinci, le CASI, etc.). Les prêtres (ex : A. Gabbiadni, C. Pelegrini, F. Dassetto, etc.).

Entrepreneurs moraux Ils rassemblent tous ceux qui, soit à titre personnel, soit au nom d’une association qu’ils soutiennent et portent des revendications en faveur des immigrés. Parmi eux, on retrouve Y. Jospa pour le MRAX, M. de Kock pour la Ligue pour la défense des droits de l’homme, ainsi que de nombreux prêtres (du côté francophone E. Sevroz, L. Uythenbroeck, J-P. Dupont, P. Massart, etc. et du côté flamand J. Ulburgs, J. Leman, etc.).

Entrepreneurs de protestation Les entrepreneurs de protestation constituent la quatrième catégorie de membres au sein du collectif. Ils sont composés majoritairement de militants d'extrême gauche, notamment des maoïstes qui ont joué un rôle important lors des premiers soutiens à la grève de la faim de 1974. Cependant, leur participation est occasionnelle. Ils interviennent lors de la planification d’une action ou lorsqu’un événement particulier se produit.

Actions Objectif 82 est structuré en plusieurs fédérations réparties dans toute la Belgique francophone. (Mons-Borinage, Namur, etc.). Il détermine ses actions et établit son calendrier lors de réunions périodiques regroupant des associations, des partis politiques et des acteurs de la société civile. Les réunions servent aussi d’état des lieux de la situation sociale et économique des immigrés et d’endroit où formuler des revendications. Étant donné la diversité des associations qui composent le collectif, la gamme de leurs actions est tout aussi variée. On note des expositions, des vernissages, des concerts, des fêtes de quartier, des débats, des soirées d'information et des manifestations.