Michel Grinberg, dit Michel Vinaver, est un dramaturge, universitaire et homme d'affaires français né le à Paris et mort le ..

Il a été président-directeur général de l'entreprise Gillette France de 1966 à 1980.. Dès 1982, il se consacre entièrement à l'écriture et à l'enseignement du théâtre.

Biographie

Enfance, famille et formation Michel Grinberg est le fils d’un père antiquaire né à Kiev (Léon Grinberg, 1900-1981), et d’une mère avocate née à Saint-Pétersbourg (Sophie Vinaver 1904-1964). Son grand-père maternel, Maxim Vinaver (1863-1926), avocat, fut l’un des dirigeants du parti constitutionnel démocratique (les « cadets ») russe; député à la Douma, il y défendit les intérêts de la communauté juive. En 1919, fuyant la révolution bolchevique, il se réfugie en France avec sa femme Rosa (1872-1951) et ses trois enfants : Valentine, Eugène et Sophie, la future mère de Michel Vinaver.

Les parents de Michel Grinberg habitent à Annecy, quand, en 1941, à la suite de la promulgation des lois de Vichy., ils sont contraints de s’exiler avec leur famille aux États-Unis. En 1944, Michel Grinberg rentre en France et se met, sans succès, à disposition de l’armée de libération.

Michel Grinberg poursuit ses études aux États-Unis et obtient un Bachelor of Arts en 1947 à la Wesleyan University en Connecticut (littérature anglaise et américaine), puis, de retour à Paris, une Licence en Lettres à la Sorbonne en 1951.

Le , il épouse Catherine Le Tellier, dont il se séparera en . De leur union naissent quatre enfants, dont, le , la comédienne Anouk Grinberg. Cette dernière jouera dans deux pièces écrites par son père, L’Ordinaire en 1983 et Les Voisins en 1986. Michel Grinberg est aussi le grand-oncle de l'actrice Louise Grinberg.

Parcours professionnel En 1953, à la suite d'une petite annonce de demande d'emploi qu'il a passée dans le Herald Tribune, Michel Grinberg accepte un poste de cadre-stagiaire dans la société Gillette France, dont le siège se transférait de Paris à Annecy. Trois mois plus tard, il est nommé chef du service administratif. En 1959, il est promu président-directeur général de Gillette Belgique, puis de Gillette Italie en 1964, et enfin de Gillette France en 1966. En 1971, il négocie l’acquisition de la société française ST Dupont qu’il dirigera jusqu'en 1978. La multinationale américaine est alors particulièrement intéressée par la production des briquets jetables Cricket.

En 1976, du au , l’usine de Faverges (Haute Savoie), lieu de production des produits de luxe de la marque ST Dupont, est le théâtre d’un grave conflit social. Se succèdent une grève, une occupation des locaux, la menace d’une reprise de la production en autogestion puis l’évacuation de l’usine par les forces de l’ordre. En 2009, répondant aux questions de l’historienne Irène Favier, Michel Grinberg dira quel fut son sentiment à la fin de cet épisode qui s’était soldé par un accord – sans qu’il ait rien lâché en tant que directeur : « je ne veux pas revivre ça une autre fois », non pas, précise-t-il, « parce que c’était angoissant, mais parce que sur le plan de tout mon être, de tout mon parcours, c’était trop contradictoire ». En 1978, il devient responsable des relations publiques du groupe pour l’Europe, avant de quitter Gillette en 1980 quand ce poste est supprimé. thumb|Tombe de Michel Vinaver au Père-Lachaise.

En 1982, après un séjour dans un cabinet de conseil, il est nommé professeur associé à l'Institut d’études théâtrales de l'Université Paris-III où il remplace Bernard Dort avant de lui succéder. La même année, au Centre national des lettres (aujourd’hui Centre national du livre), est créée la commission Théâtre dont il assurera la présidence pendant quatre ans. En , il soutient à Paris-III, sous la direction d’Anne Ubersfeld, une Habilitation à Diriger des Recherches. En 1987, il est nommé professeur d’études théâtrales à l’Université Paris-VIII. Il occupera ce poste jusqu’à sa retraite en 1991.

Carrière littéraire

Le roman En 1947, Michel Grinberg est à Paris. Il a choisi son nom de plume : Michel Vinaver. Son premier roman, Lataume, est publié en 1950 aux Éditions Gallimard grâce à la recommandation d’Albert Camus. De ce texte, Vinaver dira : « je suis encore surpris que Camus l’ait publié, tant il était éloigné de son esthétique. Je n’ai pas connu Sartre, mais on m’a rapporté que, l’ayant lu, il l’avait situé dans le sillage de Boris Vian. Je crois qu’il avait vu juste, dans une esthétique du fantasque, du décalé. » En 1951, paraît chez Gallimard un second roman, L’Objecteur, couronné l’année suivante par le prix Fénéon. La critique de l’époque souligne la parenté avec L’Etranger de Camus. Le roman raconte deux jours dans la vie de d’un jeune appelé, ayant fui sa caserne à la suite d'un acte de désobéissance. En 1953, il produit un ultime texte narratif Les Aventures de Jean Patamorfoss, un récit pour enfants, inédit, qui se déroule dans un régime totalitaire.

Le rôle d’Albert Camus En 1946, alors que sa famille est exilée aux États-Unis, Michel Vinaver rencontre Albert Camus à l’occasion d’une conférence que celui-ci prononce à New York. Cette rencontre fut décisive pour la carrière d’écrivain du jeune homme : « J’avais lu dans le journal qu’il était de passage à New-York, et je l’ai traqué, véritablement. Je l’admirais sans réserve, pour L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe. Je l’ai intéressé en lui disant que j’étudiais le comique dans son œuvre, ce qui l’a accroché car personne n’abordait jamais son travail sous cet angle. Cela a été le début d’une relation : il m’a encouragé à écrire, a été mon lecteur chez Gallimard, et a fait publier mon premier roman, et le deuxième ».

Entre 1946 et 1957, Vinaver et Camus échangèrent trente-six lettres. Il y est entre autres question de la responsabilité de l’écrivain et de son engagement. Michel Vinaver réalisa, en réaction aux ouvrages de Camus dans les années qui suivirent La Peste, que pour lui « l’écrivain n’a pas de message à délivrer, et n’a pas de responsabilité à l’égard de qui ce soit ni de la société » et que « l’écrivain s’engage autrement que par l’adhésion à une idéologie, un projet politique ou même un combat ».

Le théâtre Depuis son engagement au siège de Gillette France, Vinaver habite au bord du lac d’Annecy, dans une maison que son grand-père avait acquise en 1920. À la fin de l'été 1954, il suit les répétitions d'Hamlet, un spectacle amateur mis en scène par Gabriel Monnet et présenté aux Nuits théâtrales d’Annecy et il rend compte du spectacle dans la revue Théâtre Populaire. En 1955, il suit avec attention la production dUbu roi créé à nouveau dans le cadre d’un stage national d’art dramatique amateur dirigé par Gabriel Monnet, grande figure de la décentralisation d’après-guerre, mais l’article est refusé par Les Temps Modernes. Gabriel Monnet lui commande alors une pièce pour l’année suivante : le Ministère de la Jeunesse et des Sports en interdira la production dans le cadre d’un stage. Aujourd’hui ou Les Coréens sera mis en scène par Roger Planchon au Théâtre de la Comédie de Lyon (), puis par Jean-Marie Serreau au Théâtre de l'Alliance française à Paris ().

Dans la foulée, Michel Vinaver écrit Les Huissiers (1957) puis Iphigénie-Hôtel (1959) Les deux pièces ne parviennent pas à la scène en raison du tabou qui entoure le sujet de la guerre d’Algérie. Les Huissiers ne sera montée qu’en 1980 par Gilles Chavassieux à La Comédie de Lyon et Iphigénie-Hôtel en 1977 par Antoine Vitez au Théâtre des Quartiers d'Ivry. S’ensuit une pause d’une dizaine d’années dans le cours de la carrière théâtrale de l’auteur.

Le rôle de Roland Barthes Vinaver a rencontré Roland Barthes en 1947, avant d'être ébloui par « Le degré zéro de l’écriture ». Depuis 1953, Barthes dirige avec Bernard Dort la revue Théâtre populaire, qu’ils ont mise au service du projet de Jean Vilar, directeur du Théâtre National Populaire et créateur du Festival d’Avignon. Barthes se montrera un fidèle lecteur et spectateur de Vinaver jusqu’à ce qu’il s’éloigne du théâtre dans les années 1970. Il reçoit, au début de l’année 1956, le manuscrit de Aujourd’hui ou Les Coréens.

La pièce semble s’inscrire dans la lignée d’un théâtre engagé qui comprend aussi bien le Dossier Oppenheimer (1952) de Jean Vilar, V comme Vietnam (1967) de Armand Gatti et la Mère Courage de Brecht dont la représentation à Paris a provoqué en 1954 la réorientation de Théâtre Populaire. La manière dont Michel Vinaver traite les thématiques politiques est pourtant singulière, c’est du moins ce que Roland Barthes décèle et commente dans une note qu’il enverra à l’auteur des Coréens. Comme le souligne Catherine Brun, les commentaires de Barthes se sont avérés déterminants pour Vinaver qui s’en est approprié la substance : « Est-ce une pièce politique? Non, si la politique, c’est le discours, la profession de foi, la thèse: les personnages de Vinaver ne parlent jamais sur la politique. Oui, pleinement oui, si la politique consiste à retrouver les rapports réels des hommes débarrassés de toute « décoration » psychologique. Est-ce un théâtre réaliste? Non, mais c’est un théâtre objectif, aussi éloigné en cela du préchi-précha jdanovien que du psychologisme bourgeois; et cette vue du réel est quelque chose de nouveau, je crois, dans notre théâtre français. »

Le théâtre du travail Après dix années de « panne », Michel Vinaver se consacre depuis 1967 à l’écriture de Par-dessus bord. Il s’agit de la première pièce où il traite directement du monde de l’entreprise. Le , il admettra, dans un entretien avec Irène Favier, qu’il cherchait peut-être déjà à initier une rupture avec son employeur. Dans un « auto-interrogatoire » rédigé au début des années 1970, il affirme ne pas s’en prendre au « Système » : « Je ne l’attaque pas, j’essaie de le saisir, de l’appréhender, à partir de sentiments très mélangés, tendresse et émerveillement, colère et révulsion, amusement… ». Après Par-dessus bord (1969), il y aura d’autres pièces « en entreprise » : Les Travaux et les Jours (1979), L’Ordinaire (1981) et A la renverse (1980). Dans King (1998), à travers les facettes de la personnalité du fondateur de l’entreprise Gillette, Vinaver thématise ses propres contradictions.

Marie-Hélène Boblet, professeur de littérature contemporaine, écrira que « La force de son théâtre est de rendre la complexité du libéralisme, d’en faire partager l’excitation motrice comme les effets mortifères, de communiquer le plaisir du travail autant que la peine. Loin de l'aplatir et de le simplifier par des stéréotypes, ou de tenir un discours idéologique sur le capitalisme néolibéral dans un théâtre à thèse, il rend la pâte et la richesse du réel qui déborde les hommes. » Vinaver est aussi le témoin d’un mouvement social majeur : le travail prenait une place grandissante dans la vie des personnes, parce qu’il n’assurait pas seulement leur subsistance mais se présentait comme un outil de réalisation de soi et l’entreprise comme une instance de reconnaissance. En témoignent spécifiquement des œuvres comme La Demande d’emploi (1973), Dissident, il va sans dire et Nina, c’est autre chose (1978).

Le théâtre du quotidien En raison de l’attention qu’il porte au monde du travail, Vinaver se trouve souvent associé au courant du « théâtre du quotidien ». En 1973, quatre auteurs exprimèrent en créant ce mouvement leur doute envers le brechtisme, devenu inactuel à leurs yeux. Michel Deutsch, Claudine Fiévet, Michèle Foucher et Jean-Paul Wenzel s’unirent pour donner une voix aux individus ordinaires voire marginalisés.