L'extrême droite en Europe, d'abord laminée par la défaite des régimes fascistes et nazis à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, se reconstitue, et une partie de cette mouvance s'intègre dans le nouveau jeu démocratique. L'anticommunisme, très présent dans le discours de l'extrême droite pendant la guerre froide, est supplanté dès les années 1990 par l'opposition à l'immigration, thème fédérateur des mouvements d'extrême droite, par-delà leur hétérogénéité. Les années 2010 et le début des années 2020 sont marquées par une forte progression de l'extrême droite lors des élections dans de nombreux pays européens, exception faite de Malte et de l'Irlande. Le discours de l'extrême droite est reproduit au-delà de son cercle par des formations politiques qui cherchent à accaparer son électorat, contribuant ainsi à la normalisation de ses thématiques. Une partie de la droite se radicalise et vient grossir les rangs de l'extrême droite.
En 2022, pour la première fois dans l'histoire de l'Union européenne, un de ses pays fondateurs, l'Italie, est dirigé par l'extrême droite. Auparavant, la Hongrie et la Pologne (membres non fondateurs de l'UE) avaient eu également des chefs de gouvernement d'extrême droite. Depuis les années 1990, des coalitions gouvernementales avaient inclus des élus d'extrême droite, notamment en Italie et en Autriche.
Au Parlement européen les partis d'extrême droite sont inscrits principalement au sein de deux groupes, Conservateurs et réformistes européens d'une part, Identité et démocratie d'autre part, l'attitude à adopter face à l'invasion de l'Ukraine par la Russie constituant une pomme de discorde entre ces deux groupes parlementaires.
Points communs entre les extrêmes droites
L'extrême droite est considérée comme un « concept mou », assez difficile à définir ; cependant, les spécialistes indiquent des constantes qui réunissent les mouvements d'extrême droite.
vignette|redresse|Cas Mudde décrit en 1998 les points communs des extrêmes droites en Europe depuis 1945.
Le politologue néerlandais Cas Mudde dans The Extreme Right Party Family. An ideological approach (1998) distingue les invariants suivants : le nationalisme (dans sa version étatique ou dans sa version ethnique), l'exclusivisme (un ethnocentrisme très affirmé, ou un ethnodifférentialisme, le racisme, la xénophobie), des tendances antidémocratiques (avec un accent mis sur le culte du leader charismatique), le populisme, l'exaltation de la loi et de l'ordre, la défense des valeurs traditionnelles (famille, religion), un programme économique qui combine intervention de l'État dans certains secteurs-clés, libéralisme et corporatisme.
Ces traits rassemblent notamment le Front national (FN) devenu Rassemblement national (RN) en France, le Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ), le Vlaams Blok devenu Vlaams Belang en Belgique, la Ligue du Nord devenue la Ligue en Italie.
vignette|redresse|Michael Löwy relève en 2014 des points communs entre les mouvements néonazis déclarés et les partis d'extrême droite intégrés dans le jeu institutionnel.
En 2014, Michael Löwy relève les points communs suivants entre les mouvements néonazis déclarés et les partis intégrés dans le jeu institutionnel, par-delà ce qui les sépare : le nationalisme, le racisme, l'islamophobie, le rejet des Roms aussi bien que des immigrés non-européens.
Il ajoute que souvent l'antisémitisme, l'homophobie, la misogynie, l'autoritarisme, le refus de l'Union européenne et l'anticommunisme constituent d'autres traits qui rapprochent les différentes extrêmes droites. Les partis d'extrême droite ne s'accordent pas en revanche sur les questions économiques (comme l'attitude face au néolibéralisme) ni sur la question de la laïcité.
En 2021, Anne Quinchon-Caudal discerne pour sa part les invariants suivants : le refus du principe d'égalité entre les êtres humains ; une vision essentialiste des cultures nationales (censées conserver des caractères stables à travers les siècles) ; l'idée d'une différence fondamentale entre le groupe auquel on appartient et les autres (entre « eux » et « nous »), que la différence soit nationale, religieuse, économique ou politique ; l'idée d'une menace contre le groupe auquel on appartient, menace qui nécessiterait l'instauration d'un régime autoritaireQUINCHON-CAUDAL Anne, « Où commence « l’extrême » ? », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2021/1-4 (N° 139-142), p. 3-7. DOI : 10.3917/mate.139.0003, lire en ligne.
Sous-groupes au sein de l'extrême droite
Plusieurs classements des extrêmes droites européennes en familles ont été proposés. Le politologue suisse Hans-Georg Betz distingue d'une part le national-populisme autoritaire, dans lequel s'inscrit le Front national / Rassemblement national en France, et d'autre part le populisme de type néo-libéral ou libertarien, représenté notamment par l'extrême droite scandinave.
Un autre classement distingue d'une part les « anciens » partis, héritiers directs des régimes fascistes, comme en Italie le Mouvement social italien – Droite nationale, ou MSI-DN), le National Front (NF) britannique, le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD) en Allemagne et, d'autre part, des partis intégrés dans le fonctionnement de la démocratie parlementaire. Le critère du refus ou de l'acceptation du jeu démocratique est contesté par Michael Löwy qui allègue des précédents historiques célèbres propres à en relativiser l'importance : « Rappelons, écrit-il, que Adolf Hitler est arrivé à la chancellerie par un vote légal du Reichstag, et que le maréchal Pétain a été élu chef de l’État par le Parlement français »LöWY Michael, « Dix thèses sur l'extrême droite en Europe », Lignes, 2014/3 (n° 45), p. 163-167. DOI : 10.3917/lignes.045.0163, en ligne. De plus, la question de savoir à quel point un parti d'extrême droite est l'héritier des années 1930 est sujette à débat ; ainsi le Front national français n'aurait pas de filiation avec le fascisme historique selon Jean-Yves Camus, tandis qu'il en aurait bien une pour Michael Löwy, dans la mesure où ses premiers dirigeants ont entretenu des relations étroites avec la collaboration pro-nazie durant la Seconde guerre mondiale. Ont une « matrice » fasciste ou néonazie, selon ce spécialiste, l’« Aube dorée » en Grèce, le Jobbik en Hongrie, le Svoboda et le Secteur droit en Ukraine, etc., et, quoique de manière moins flagrante, le Front national français, le FPÖ autrichien, le Vlaams Belang belge, ce qui les distingue des partis d'extrême droite dépourvus d'origines fascistes en Hollande, en Suisse, en Angleterre, au Danemark.
Histoire Néo-fascisme et droite radicale, 1945-fin des années 1970 Dans les années qui suivent immédiatement la Seconde Guerre mondiale, les extrêmes droites laminées par la défaite militaire des régimes nazi et mussolinien sont ultra-minoritaires. Les mouvements qui se constituent malgré tout mettent l'accent sur l'opposition au marxisme, sur le rejet de l'ordre issu des accords de Yalta - ordre où dominent les États-Unis et l'URSS - et, dans une période de décolonisation, sur la « défense de l’homme blanc », l'Europe étant perçue comme menacée par une invasion des anciens colonisés (un « nouveau Poitiers »)Pauline Picco, .
Cette période peut se décomposer en une première vague de 1945 à 1955 où l'extrême droite est surtout néofasciste, fortement marquée par les régimes totalitaires des années 1930 dont elle revendique l'héritage ; et une deuxième vague de 1955 à la fin des années 1970, où l'extrême droite, appelée parfois « droite radicale », tente de jouer le jeu de la démocratie parlementaire;
À partir des années 1970 les partis d'extrême droite forment des listes communes lors des élections européennes. National-populisme : début des années 1980-années 2010 L'extrême droite de la période qui commence dans les années 1980 est dite « national-populiste ». La chute des régimes communistes en Europe et la crise du capitalisme industriel s'accompagnent de l'essor de plusieurs mouvements d'extrême droite. Plusieurs élus d'extrême droite exercent des fonctions politiques élevées, pour la première fois en 1989 en Autriche, où le chef du parti FPÖ, fondé par d'anciens SS, est élu gouverneur régional d'un Land, élection qui connaît un grand retentissement dans un continent où la mémoire de la période nazie demeure vive GIBLIN Béatrice, « Extrême droite en Europe : une analyse géopolitique », Hérodote, 2012/1 (n° 144), p. 3-17. DOI : 10.3917/her.144.0003.lire en ligne ; puis en 1994 en Italie, avec les élus du Mouvement social italien (MSI)/Alleanza Nazionale (Alliance Nationale) qui participent à un gouvernement dirigé par Silvio Berlusconi.
Alors que pendant la guerre froide l'extrême droite mobilisait fortement le thème de l'anticommunisme, dès les années 1980-1990 elle se focalise sur l'immigration Benabdessadok Chérifa, compte rendu de L'Europe en chemise noire, Pierre Milza, Coll. Nouvelles études contemporaines, 2002. In: Hommes et Migrations, n°1242, Mars-avril 2003. Marocains de France et d'Europe. pp. 155-156, [www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2003_num_1242_1_5253_t1_0155_0000_6 lire en ligne], le combat contre l'islam. Son discours appelle à un renforcement de l'État, il célèbre la nation, l'identité chrétienne et blanche, les valeurs traditionnelles (la famille, la religion), il critique l'Union européenne, l'économie mondialisée ; par ailleurs il perpétue l'antisémitisme et l'antitsiganisme des années 1930.
Pendant les années 2000, la Ligue du Nord en Italie, le FPÖ autrichien, le Front national en France, le Vlaams Blok – Belang flamand, le Parti du progrès norvégien, le Parti de la liberté néerlandais obtiennent des scores électoraux de plus en plus importants. Lors de l'élection présidentielle française de 2002, Jean-Marie Le Pen se trouve au second tour face au candidat de droite Jacques Chirac.
En 2014, le politologue Michael Löwy souligne d'une part le caractère inédit des progrès électoraux de l'extrême droite en Europe, d'autre part et surtout, la diffusion des thèmes privilégiés de l'extrême droite au-delà des rangs de ses partisans : « C’est un phénomène sans précédent depuis les années 1930. Dans plusieurs pays, cette mouvance obtenait entre 10 et 20 % ; aujourd’hui, dans trois pays (France, Angleterre, Danemark), elle atteint déjà entre 25 et 30 % des voix. En fait, son influence est plus vaste que son électorat : ses idées contaminent la droite « classique » et même une partie de la gauche social-libérale. Le cas français est le plus grave, la percée du Front national dépasse toutes les prévisions ».
Pour expliquer la montée de l'extrême droite, la crise économique qui frappe l'Europe en 2008 est fréquemment alléguée. Michel Löwy remarque cependant que dans deux pays parmi les moins affectés par la crise économique, l'Autriche et la Suisse, l'extrême droite obtient souvent plus de 20 % des voix, et que dans deux pays en difficulté économique, l'Espagne et le Portugal l’extrême droite a été contenue. Ainsi des causes historiques auraient leur importance, autant que les causes économiques : la place de l'antisémitisme ; la culture coloniale européenne, au-delà même des anciennes métropoles d'empires coloniaux, la popularité maintenue depuis 1945 des milieux qui ont collaboré avec le IIIe Reich.
National-populisme : années 2020 Idéologie En 2024, des spécialistes s'accordent à considérer que l'idéologie xénophobe ou « nativiste » qui dévalorise les personnes considérées comme « non-natives », c'est-à-dire étrangères d'un point de vue ethnoculturel, ou arrivées trop récemment sur le territoire, cette idéologie constitue véritablement le socle de l'extrême droite européenne. Un autre trait de définition serait l'autoritarisme, un attachement fort à l'ordre dans le domaine du gouvernement.