L'opération Mars est une série d'interventions militaires et politiques menées par la France dans la région du cap Bon, au nord-est de la Tunisie, entre 1951 et 1956. Ce chapitre illustre la lutte entre les forces coloniales françaises et les nationalistes tunisiens, qui aboutit à l'indépendance de la Tunisie.
Les évènements majeurs ont lieu du au ; le cap Bon devient alors le théâtre d'opérations militaires violentes menées par la Légion étrangère sous le commandement du général Pierre Garbay. Ces opérations sont marquées par des pillages, des destructions, des exécutions sommaires et des viols, exacerbant la résistance tunisienne dans la région et ailleurs. L'historienne Georgette Elgey, dans son Histoire de la IV République, confirme un nombre de 200 pour les civils tués.. Quant au Monde, il se contente de minorer les faits :
Contexte historique En 1952, la Tunisie est sous protectorat français depuis 1881. Ce régime, bien que nominalement un , fonctionne de facto comme une occupation où la est maintenue par la France, et où les pouvoirs législatif, administratif et judiciaire sont dominés par le résident général de France. Ce dernier a le pouvoir de promulguer des décrets et d'annuler toute décision des autorités locales. En 1951, les autorités françaises renforcent cette occupation en refusant les transferts de souveraineté demandés par les Tunisiens, affirmant ainsi le des liens entre la France et la Tunisie.
Or, les aspirations nationalistes montent en puissance. La population tunisienne est galvanisée par des dirigeants comme Habib Bourguiba (mouvance nationale), Farhat Hached (mouvance syndicale), Salah Ben Youssef (mouvance islamo-nationale) ainsi que par les antennes locales du Néo-Destour et de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), lesquels demandent de plus en plus fortement l'indépendance sinon l'autonomie. Cette période est marquée par une répression accrue de la part des autorités françaises, qui voient d'un mauvais œil ces aspirations à l'autonomie. La nomination de Jean de Hauteclocque comme résident général en marque un durcissement significatif de la politique coloniale française.
Le président de la République française, Vincent Auriol, note lui-même le dans son journal : ..
Événements Les événements du cap Bon, en , marquent une période particulièrement sombre de la lutte pour l'indépendance tunisienne. Cette région, située dans le nord-est du pays, est le théâtre d'une répression militaire brutale menée par les forces coloniales françaises. Les opérations, appelées , visent à écraser les foyers de résistance nationaliste.
Contexte et début des opérations Jean de Hauteclocque est nommé résident général en Tunisie le , arrivant à Tunis à bord du croiseur Le Mercure. Il remplace Louis Périllier et témoigne rapidement d'une opposition farouche aux mouvements nationalistes, notamment en rencontrant le bey sans la présence des ministres, ce que ce dernier refuse.
Le , la situation s'aggrave avec l'arrestation de 150 militants nationalistes, communistes et néo-destouriens par De Hauteclocque. Sa politique répressive est résumée par sa maxime : . Ces arrestations provoquent une flambée de violences à travers le pays, notamment des grèves générales et des manifestations de rue organisées par le Néo-Destour.
La tension croissante explose après l'arrestation des dirigeants du Néo-Destour., entraînant une vague de grèves et de manifestations en Tunisie. L'UGTT appelle à la grève et les commerçants ferment leurs magasins. Les autorités, croyant pouvoir contrôler la situation en arrêtant les dirigeants, préfèrent l'intimidation à la violence.
Hédi Chaker et plusieurs délégués du parti sont arrêtés peu après le congrès, mais ces mesures ne font qu'alimenter l'insurrection. La grève générale décrétée le continue, accompagnée de manifestations violentes dans diverses régions, entraînant de nombreux blessés et morts.
Malgré cela, des incidents sanglants éclatent dès le jour-même dans la capitale, avec des morts et des blessés. La révolte s'intensifie à partir du , poussant le résident général à adopter une répression aveugle..
Arrestations et répressions massives (-) À partir du , des affrontements plus sanglants surviennent dans le Sahel et au cap Bon. Le lendemain, à Moknine, une fusillade éclate lors d'une manifestation, et la situation dégénère en bataille rangée à Téboulba avec plusieurs morts et blessés.
Jean de Hauteclocque instaure le couvre-feu et l'état d'urgence à la suite de la mort - encore le - du colonel Durand à Sousse, alors qu'il tente de raisonner les manifestants au cours d'une émeute causant la mort de douze Tunisiens et faisant une trentaine de blessés. En faisant état de sa mort, le communiqué de la résidence générale prétend que . La réalité est que le colonel est mort des suites de coups de gourdin en bois d'olivier qu'un manifestant lui assène à la tête, après que l'officier a fait usage de son arme et que celle-ci s'est enrayée.
Le lieutenant de gendarmerie Vaché est assassiné à son tour le alors qu'il traverse la ville de Béni Khalled avec une patrouille.. La répression violente des autorités ne réussit pas à calmer la situation, les populations locales continuant à résister malgré les arrestations et les sévices. Il interdit également le congrès du Néo-Destour et lance une opération de ratissage dans le cap Bon, aboutissant à l'arrestation de Habib Bourguiba et d'autres dirigeants nationalistes.
Massacre du cap Bon Le , les troupes françaises lancent une opération militaire massive dans la région du cap Bon. Les villages de Tazarka., El Maâmoura et Béni Khiar sont sévèrement frappés pendant trois jours ( au ). Les troupes françaises, équipées de blindés et de chars, procèdent à des perquisitions brutales, des actes de barbarie des viols et des destructions de biens.
La répression est d'une violence extrême, laissant derrière elle un lourd bilan humain : exécutions sommaires, pillages, viols et piétinement de bébés..
Selon une commission d'enquête menée par les ministres Mahmoud El Materi et Mohamed Ben Salem, au moins trente civils sont tués lors de ces opérations et les décombres de deux mosquées sont retrouvés souillés..
Témoignages locaux et tableau des exactions Le rapport officiel présenté au Premier ministre tunisien par les ministres Hédi Materi et Mohamed Ben Salem, à l'issue d'une mission d'enquête les et dans le cap Bon, documente les sévices infligés à la population civile dans plusieurs localités. Ce rapport fondé sur des constatations directes atteste d'actes de destruction, de violences sexuelles, d'exécutions sommaires, de profanations et de pillages systématiques.
Le tableau ci-dessous récapitule les faits les plus notables :
Localité Violences sexuelles Pillages / Dynamitage Exécutions sommaires Observations Tazarka Oui Oui Oui Quatre nourrissons tués, femmes violées, maisons dynamitées, mosquée profanée, amende collective de Béni Khiar Oui Oui Oui Huit maisons dynamitées, bibliothèque brûlée, mutilé enterré vivant, homme tué alors qu'il urinait, amende de . El Maâmoura Oui Oui Oui Exécution d'un jeune homme en public, zaouïa dynamitée, femme enceinte battue et ayant accouché d'un enfant mort-né, amende collective. Kélibia Oui Oui Oui Plusieurs exécutions, pillages généralisés, bibliothèques et coffres-forts pillés, voitures incendiées. Hammam Ghezèze Oui Oui Oui Trois meurtres confirmés, deux viols sous la menace d'arme, dynamitages ciblés. Nabeul Non précisé Oui Oui Cinq morts lors de la manifestation du , maison pillée, biens de grande valeur emportés. Menzel Bouzelfa Non précisé Oui Non précisé Marché détruit, trente gourbis incendiés, déportations, femmes et enfants errants. Béni Khalled Non précisé Oui Non précisé Passage de tanks, maisons détruites, pillages. Oued El Khatef Non précisé Non précisé Oui Deux morts, dont un sourd-muet ne pouvant répondre aux injonctions militaires. El Haouaria Non précisé Oui Non précisé Boutiques et maisons pillées, destructions. Hammamet Non précisé Non précisé Oui Deux morts lors de la manifestation du .
Nature des opérations Les opérations dans le cap Bon sont caractérisées par un déploiement disproportionné de la force. Des tanks et des troupes lourdement armées sont déployés dans des villages, transformant ce qui devait être une en véritable campagne militaire. Les fermes et les maisons sont pillées et incendiées, les habitants maltraités et parfois exécutés sans jugement..
Les arrestations arbitraires de plus de conduisent à des internement dans le camp de concentration de Servière à Fondouk Jedid (transformé à l'indépendance en académie militaire). Un correspondant de l'Associated Press écrit après sa visite à Tazarka : ..
Répression coloniale et mouvement national tunisien Ces événements ont des répercussions profondes, intensifiant le mouvement national tunisien et attirant l'attention internationale. Les brutalités commises par les forces françaises sont largement condamnées, notamment par la presse américaine. Les du cap Bon en sont perçus comme des actes de guerre visant à étouffer toute résistance et à maintenir l'ordre colonial. par la terreur, ce qui galvanise davantage les nationalistes tunisiens, renforçant leur détermination à lutter pour l'indépendance.
Le mouvement national, structuré autour du Néo-Destour de Habib Bourguiba et de l'UGTT de Farhat Hached., se renforce significativement après ces événements, malgré les arrestations massives et la répression violente, en mobilisant la population par le biais de grèves générales, de manifestations et de diverses formes de résistance.
vignette|Ministres du cabinet Chenik exilés : de gauche à droite Mzali, Chenik, El Materi et Ben Salem.
Sur le plan politique, ces événements exacerbent les tensions entre la Tunisie et la France, le gouvernement tunisien, sous la direction de Lamine Bey, refusant de céder aux demandes françaises de limoger les ministres nationalistes. Le 26 mars 1952, Jean de Hauteclocque, appliquant une politique répressive rigoureuse, ordonna l'arrestation de plusieurs ministres tunisiens, dont M'hamed Chenik, Mahmoud El Materi, Mohamed Salah Mzali et Mohamed Ben Salem, à la suite d'un ultimatum infructueux émis le exigeant le départ du gouvernement dirigé par Chenik. La déportation de ces ministres dans le Sud du pays - à Remada - et le maintien de Bourguiba en détention illustrent la détermination des autorités françaises visant à décapiter le mouvement nationaliste en éliminant ses principaux dirigeants, considérés comme complices de l'insurrection contre l'autorité coloniale.
L'assassinat en de Hached, leader syndicaliste et symbole de la résistance tunisienne, par La Main rouge, un groupe paramilitaire lié aux services secrets français, marque un tournant dans la lutte pour l'indépendance, mobilisant l'opinion publique tunisienne et internationale contre la présence française.
Responsabilité de Jean de Hauteclocque et de la Légion étrangère Jean de Hauteclocque, avec sa politique de répression sévère, est un acteur central de cette période. Arrivé en Tunisie en , il déclare immédiatement son intention de durcir la répression contre les mouvements nationalistes. Sa politique se caractérise par des arrestations massives, des déportations et des opérations militaires brutales. Hauteclocque justifie ses actions comme nécessaires pour maintenir l'ordre colonial et réprimer les velléités d'indépendance.
Le général Pierre Garbay, qui commande les troupes engagées dans le du cap Bon, déclare pour sa part que font , ajoutant : ..
Rôle de Robert Verdier