Les Ruines, ou Méditation sur les révolutions des empires est un livre de Volney publié en 1791.

Le narrateur, contemplant les vestiges de Palmyre au clair de lune, voit apparaître un « génie des ruines et des tombeaux ». Le génie le transporte en orbite de la Terre et lui révèle la loi naturelle déterminant le destin des civilisations. Ils observent l'avènement de la Révolution française, puis la convocation d'une « Assemblée générale des peuples » réunissant toutes les nations.

Le récit s’achève par un discours naturaliste sur l'origine des mythes et des croyances religieuses. Volney définit le christianisme comme un « culte allégorique du soleil » et remet en cause l’existence historique de Jésus Christ.

Cette œuvre, à la fois héritière des Lumières et préromantique, mêle un lyrisme mélancolique à un humour sarcastique ; une angoisse eschatologique à l’espérance révolutionnaireJean Gaulmier parlait d'une « apocalypse rationaliste »..

Les Ruines ont connu un grand succès en France comme à l'étranger, notamment en Angleterre et aux États-Unis, où le Président Thomas Jefferson s'est personnellement occupé de la traduction.

Contexte Sources d'inspiration Le dialogue d'un jeune homme avec un mentor semi-divin fait écho aux Aventures de Télémaque de Fénelon, l’ouvrage le plus lu en France au XVIII siècle (après la Bible).

L'atmosphère onirique de l'orient évoque Les Mille et Une Nuits, traduites pour la première fois par Antoine Galland à partir de 1704.

L'idée du vol autour de la Terre est empruntée à Voltaire, dont le pseudonyme inspira celui de Volney. Dans Micromégas (1752), un géant venu de l'étoile SiriusD'où l’expression « du point de vue de Sirius ». et son compagnon saturnien atterrissent sur notre planète et observent avec curiosité les hommes minuscules aux immenses prétentions intellectuelles (dogmatisme métaphysique et anthropocentrisme).

L'auteur des Ruines se revendiquait aussi de la pensée de Condillac, qui avait propagé en France, avec Voltaire, la philosophie empiriste et sensualiste de John Locke. Volney fréquentait le salon du baron d'Holbach et celui de la veuve d'Helvétius, deux disciples de Condillac.

Plusieurs auteurs du siècle des Lumières s’étaient penchés sur les causes de la décadence et de la chute des civilisations, comme Montesquieu et l'abbé de Mably (frère de Condillac), ou Adam Ferguson et Edward Gibbon en Grande-Bretagne.

Les chapitres des Ruines sur l’histoire des religions sont inspirés des thèses de Charles-François Dupuis, qui aurait communiqué à Volney le manuscrit de l'Origine de tous les cultes, son ouvrage en préparation.

Volney, lors de son voyage en Égypte et en Syrie entre 1782 et 1785, n'avait pas visité Palmyre, décor inaugural des Ruines. Il s'inspira des descriptions qu'en avait données Robert Wood et James Dawkins, les deux archéologues ayant redécouvert le site.

La poétique des ruines Les ruines antiques étaient depuis longtemps un motif de contemplation pour les poètes (de Pétrarque à Joachim du Bellay et Jacques Grévin, puis chez James Thomson, Louis Racine ou Aimé Feutry au XVIII siècleUne épître de M. de Coeuilhe sur les ruines fut couronné par l'Académie française en 1768.).

Tous les itinéraires du « Grand Tour » convergeaient vers Rome : les vestiges de l'empire étaient un passage obligé dans l'éducation des élites européennes, qui collectionnaient les capricci de Panini et les gravures de Piranesi.

Diderot, que Volney croisa chez le baron d’Holbach, commentait ainsi les peintures d’Hubert Robert, exposées au Louvre pour le Salon de 1767 : « Nous attachons nos regards sur les débris d’un arc de triomphe, d’un portique, d’une pyramide, d’un temple, d’un palais ; et nous revenons sur nous-mêmes ; nous anticipons sur les ravages du temps […]. Nous restons seuls de toute une nation qui n’est plus. Et voilà la première ligne de la poétique des ruines. […] Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui resteSalon de 1767 », Œuvres de Denis Diderot : Salons, vol. 2, (Paris: J. L. J. Brière, 1821), 371-2).. »

Louis-Sébastien Mercier, dans son roman L'An 2440, rêve s'il en fut jamais (1771), imaginait le château de Versailles en ruines. Le narrateur y rencontrait Louis XIV, ramené à la vie par la justice divine. Versant « un torrent de larmes », le roi prenait conscience des souffrances que son orgueil avait causées au peuple.

Edward Young, l'auteur des Nuits (traduites par Pierre Le Tourneur en 1769), méditait dans les cimetières : « Ce sombre empire, où la mort est assise au milieu des ruines, offre à l’homme un asile paisible où son âme doit entrer souvent et promener ses pensées solitaires. » Young invitait son lecteur à s’élever au-dessus du monde : « Montons ensemble à la hauteur des nuages, et contemplons le spectacle de sa puissance. Baisse tes regards sur le globe : il est couvert de preuves de ton immortalitéJean Gaulmier cite une réflexion de Young qui trouve un écho dans la morale sensualiste des Ruines, guidée par l’amour de soi : « Doux plaisir, aimable et puissant législateur… Le bonheur est d’obéir à tes lois ».. »

Les Poèmes d’Ossian de James Macpherson (traduits en 1777 par Pierre Le Tourneur) inspirèrent aussi la tonalité élégiaque des premiers chapitres des Ruines. Ces deux pionniers du romantisme britannique, Young et Macpherson, connurent un grand succès en France.

Publication pendant la Révolution Volney commença l’écriture des Ruines en 1787, après la parution de son Voyage en Égypte et en Syrie. Élu député du tiers état en 1789, il mit en scène la création de l’Assemblée nationale constituante dans le chapitre central de son livre, intitulé « le siècle nouveau ».

Les Ruines furent publiées au moment de l’entrée en vigueur de la Constitution. L'ouvrage, comme l’annonçait Le Moniteur universel du 13 septembre 1791, fut mis en vente au prix de cinq livres chez trois libraires-imprimeurs parisiens : Victor Desenne (au Palais-Royal), Denis Volland (quai des Augustins) et Pierre Plassan (rue des Poitevins). Une deuxième édition corrigée parut quelques mois après.

Résumé L'ouvrage commence par une invocation : « Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux ! » Les ruines enseignent à tous les hommes qu'ils sont égaux devant la mort, que l'oppression est provisoire et que toute richesse est dérisoire. Elles élèvent l'esprit au-dessus de « la lutte fatigante des passions ».

Le génie de Palmyre

Volney se replonge lors de son voyage en Syrie, en 1784, sous le règne du sultan Abdülhamid I. Après trois jours de marche dans le désert, il découvre les ruines de l'antique Palmyre. Au crépuscule, assis sur le tronc d'une colonne, « le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main », le voyageur s'abandonne à une « rêverie profonde ».

De la Palmyre de jadis, cité animée et prospère, seul subsiste le « lugubre squelette » gisant devant lui. Il prend conscience que son Europe natale pourrait connaître le même sort : « Qui sait si sur les rives de la Seine, de la Tamise ou du Sviderzée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le cœur et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des sensations ; qui sait si un voyageur comme moi ne s'asseoira pas un jour sur de muettes ruines et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur ? »

Absorbé dans une méditation mélancolique, Volney attribue la mort des civilisations aux « décrets d'une justice céleste » dont les desseins sont impénétrables.

Soudain, alors que la nuit est tombée, apparaît un « fantôme blanchâtre » qui s'adresse à lui d'une voix grave et profonde : « Cessez donc, ô mortels, d'accuser la fatalité du sort ou les jugements de la divinité ! […] La source des calamités n'est point reculée dans les cieux ; elle réside dans l'homme même, il la porte en son cœurLe baron d'Holbach énonçait déjà dans son Système de la nature : « Que l'homme cesse donc de chercher hors du monde qu'il habite des êtres qui lui procurent un bonheur que la nature lui refuse [...] C'est pour s'être trompé, que le genre humain s'est rendu malheureux. Faute de connaître la nature, il se forma des Dieux qui sont devenus les seuls objets de ses espérances et de ses craintes. ». »

L'histoire des civilisations, lui dit le génie, est déterminée par des « lois éternelles antérieures à tous les codes, à tous les prophètes ».

« Ô jeune homme ! Puisque ton cœur cherche avec droiture la vérité, puisque tes yeux peuvent encore la reconnaître à travers le bandeau des préjugés, ta prière ne sera point vaine : je te révélerai la sagesse des tombeaux et la science des siècles… »

La Terre vue du ciel Le génie pose sa main sur la tête de Volney, dont l'esprit, pénétré d'un « feu céleste », est transporté dans les airs. « Nageant dans l'espace », il se retrouve en orbite du globe terrestre. Ses yeux, rendus « plus perçants que ceux de l'aigle », parcourent l'hémisphère Nord, de l'Atlantique à la Sibérie et la Malaisie. Son regard se porte sur la vallée du Nil, où il distingue les pyramides de Gizeh« C'est là qu'un peuple maintenant oublié, alors que tous les autres étaient barbares, fondait sur l'étude des lois de la nature des systèmes civils et religieux qui régissent encore l'univers. ». Il aperçoit également les ruines de Babylone et celles de Palmyre, où il se tenait quelques instants auparavant.

Naissance et décadence des civilisations De tout temps, lui dit le génie, l'espèce humaine a été régie par « l'amour de soi, l'aversion de la douleur, le désir du bien-être ». L'homme primitif, « nu de corps et d'esprit », semblable aux autres animaux, était motivé uniquement par l'instinct de survie et de reproduction. Ce fut pour y parvenir qu'il travailla à la maîtrise de son environnement, au fil des générations, suivant une évolution rythmée par « l'épreuve répétée d'accidents divers ».

Pour compenser leur faiblesse individuelle et affronter les dangers de la nature, les hommes s'unirent en tribus. Lassés des incertitudes de la chasse et de la cueillette, ils domestiquèrent les animaux et inventèrent l'agriculture. L'abondance des récoltes leur permit de s'organiser en communautés sédentaires toujours plus nombreuses.

Tant que l'amour de soi demeure conforme aux besoins naturels, explique le génie, il favorise l'entraide et le progrès. Mais lorsque les hommes recherchent des jouissances sans mesure et convoitent les biens d'autrui, il se transforme en « un poison corrupteur » engendrant une « discorde générale et funeste ».

Il révèle au voyageur « la double source de tous les tourments de la vie de l'homme » : l'ignorance et la cupidité. L'ignorance le conduit à se méprendre sur son véritable intérêt ; la cupidité le pousse à sacrifier celui des autres au sien. « Tantôt insolents et audacieux, les chefs d'une nation ont tiré ses fers de son propre sein, et l'avidité mercenaire a fondé le despotisme politique ; tantôt hypocrites et rusés, ils ont fait descendre du ciel des pouvoirs menteurs, un joug sacrilège ; et la cupidité crédule a fondé le despotisme religieux. »