Les relations entre l'extrême droite européenne et Israël sont marquées depuis les années 2010 par un rapprochement manifeste, dans lequel l'objectif commun de combat contre les musulmans et l'adhésion à des valeurs illibérales jouent un rôle central. Alors que l'antisémitisme était une idéologie dominante au sein de nombreux partis de l'extrême droite européenne, il y a perdu de son intensité ; l'islamophobie réunit désormais la plupart des différentes mouvances de l'extrême droite en Europe, qui voient en Israël un allié de l'Occident au Moyen-Orient. L'antisémitisme traditionnel de l'extrême droite en Europe n'a pas vraiment disparu selon certains analystes, mais il a été masqué par un discours de soutien à Israël. Les partis européens d'extrême droite approuvent la politique israélienne autoritaire de répression des Palestiniens et des militants de gauche. Parallèlement à cette évolution des ultraconservateurs européens, la montée en puissance de l'extrême droite au sein de la société israélienne favorise une proximité nouvelle avec l'extrême droite en Europe.

Soutien d'une partie de l'extrême droite européenne à Israël

Les partis d'extrême droite européens qui veulent accéder au pouvoir ont lissé leur discours et tenté de faire oublier leur passé antisémite, même si leur électorat demeure plus réceptif à l'antisémitisme que le reste de la population. Il arrive que des leaders d'extrême droite déforment l'histoire de la Shoah dans un sens favorable au pouvoir nazi ou aux collaborateurs avec le IIIe Reich, comme Marine Le Pen en France qui a nié le rôle de l'Etat français dans la rafle du Vel d'Hiv, ou le vice-président de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui a jugé admirable l'efficacité de l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale ; toutefois au-delà de ces propos occasionnels ces mêmes leaders mettent à distance le passé de l'extrême droite dans leur pays.

C'est désormais l'immigré musulman qui est désigné comme étant l'Autre, extérieur au groupe majoritaire. En Suisse Oskar Freysinger, partisan d'interdire les minarets, évoque une "islamisation démographique, sociologique et psychologique de l'Europe"Tom Heneghan, “Europe Far Right Courts Israel in anti-Islam Drive”, Reuters, December 20, 2010, lire en ligne ; en France Marine Le Pen assimile les prières de musulmans aux abords de mosquées qui manquent de place à l'occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale ; au Pays-Bas Geert Wilders appelle à une « alliance internationale pour la liberté » et « contre l'islam ».

Le soutien à Israël, dans ce contexte d'islamophobie peu dissimulée, constitue un «marqueur des extrêmes droites». Au-delà d'Israël, les juifs de manière générale, d'anciens parias, sont devenus aux yeux de l'extrême droite européenne des alliés contre une prétendue menace qui viserait l'Occident.

Motivations de l'extrême droite européenne Le soutien à Israël est avantageux pour l'extrême droite européenne parce qu'il permet de parer aux accusations d'antisémitisme et de restaurer une image que les crimes passés ont gravement dégradée«Israël les couvre contre les accusations d'antisémitisme», affirme la politologue , . En réalité, dans de larges secteurs de l'extrême droite contemporaine, l'antisémitisme perdure mais il s'est transformé pour prendre la forme paradoxale d'un «antisémitisme pro-israélien».

Un autre bénéfice consiste à opérer une jonction avec Israël, dont les Européens d'extrême droite admirent la politique belliqueuse à l'égard de l'islam (politique qu'ils analysent dans ces termes). Israël leur apparaît de ce point de vue comme un modèle à imiter et comme « un rempart de l’Occident » contre la « menace musulmane »Les partis de l'extrême droite européenne et Israël «se retrouvent au sujet de l’islamophobie. Ils perçoivent Israël comme un pays très militariste qui fait face avec succès à sa “menace musulmane,” et c'est quelque chose qu'ils aimeraient introduire dans leur propre pays afin de pouvoir aborder ce qu'ils considèrent comme leur menace “musulmane.” Ils admirent à quel point Israël se fiche d'être perçu comme islamophobe», selon , .. La majeure partie de l'extrême droite européenne est islamophobe et s'en justifie en se référant à la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington.

Une frange importante de l'extrême droite européenne entretient des affinités idéologiques avec Israël, partageant avec ce pays plusieurs traits, notamment le nationalisme très affirmé ; le fait d'identifier un Etat, une nation, une religion ; et le rejet du multiculturalisme.

Formes de soutien Le rapprochement avec Israël s'exprime de multiples manières, par une série de prises de position sur le conflit israélo-palestinien, par des votes au Parlement européen, et par des visites rendues à des chefs politiques israéliens.

Les leaders européens d'extrême droite affirment leur refus de reconnaître un Etat de Palestine. Ils approuvent la colonisation israélienne des territoires palestiniens occupés. Ils présentent le conflit arabo-israélien comme une « lutte entre la culture occidentale et l'islam radical » (selon les termes du Belge Filip Dewinter à Tel Aviv).

Au Parlement européen les votes les plus systématiquement favorables à Israël proviennent de partis d'extrême droite et eurosceptiques, selon une analyse menée par un groupe d'influence pro-israélien pour la période 2019-2024 et relayée par le journal Le Monde. Ainsi par exemple la Hongrie, la République Tchèque et la Roumanie gouvernées par des partis nationalistes, ont empêché l'adoption d'un texte de l'Union européenne critiquant le transfert de l'ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem décidé par Donald Trump en 2018.

La visite en Israël en 2010 de plusieurs représentants de l'extrême droite européenne débouche sur une « déclaration de Jérusalem » commune ; elle est considérée comme historique, étant la première du genre depuis 1945. Parmi les membres de cette délégation figure l'eurodéputé autrichien Andreas Mölzer, ancien conseiller de Jorg Haider (ex-président du FPÖ, parti créé par d'anciens nazis), fondateur de la revue Zur Zeit, qui recommande à son lectorat des ouvrages du négationniste David Irving et des textes faisant l'éloge de la Waffen SS. La délégation compte également Patrick Brinkmann, président du mouvement allemand anti-islam Pro NRW, mais qui auparavant se situait dans la mouvance du parti néonazi La Patrie (NPD) et de l'Union populaire allemande (DVU), proche des milieux négationnistes. Deux élus du parti belge Vlaams Belang (Filip Dewinter et Frank Creyelman) avaient également entrepris du voyage ; avant d'afficher des opinions philosémites, le Vlaams Belang demandait l’amnistie pour les Flamands qui avaient collaboré avec le nazisme. Cette délégation rencontre à la Knesset (à titre privé) Arié Eldad, député du parti Union nationale, qui préconise le déplacement forcé des Palestiniens hors d'Israël, en Jordanie. Dans leur « déclaration de Jérusalem », les visiteurs affirment : « Nous avons vaincu les systèmes totalitaires comme le fascisme, le national-socialisme et le communisme. Maintenant, nous nous trouvons devant une nouvelle menace, celle du fondamentalisme islamique, et nous prendrons part au combat mondial des défenseurs de la démocratie et des droits de l’homme. ». Depuis, les visites de chefs de l'extrême droite européenne en Israël se succèdent, comme celle controversée du premier ministre hongrois Viktor Orban en 2018, ou celle également controversée du vice-premier ministre et ministre de l'Intérieur italien anti-immigration Matteo Salvini en 2019Davide Lerner, (2018): “Italy's Far-right Leader Salvini Visiting Israel to 'Whitewash' Record, Critics Say”, Haaretz 10-12-2018, lire en ligne.

Alliance d'Israël avec l'extrême droite européenne Motivations d'Israël Recherche d'appuis européens à la politique de colonisation Israël considère que les partis d'extrême droite pro-israéliens constituent des appuis précieux à sa politique de colonisation, alors que l'Union européenne aurait une position « outrageusement pro-palestinienne »«Il s’agit de réduire l’isolement diplomatique de l’État d’Israël, que la radicalisation de son gouvernement risque de rendre infréquentable - sauf pour Donald Trump. Au centre de cette stratégie figure le groupe de Visegrad, que dirigent, désormais, des populistes de droite (Pologne, Hongrie, Tchéquie) ou de gauche (Slovaquie) et sur lesquels Israël compte pour infléchir la politique proche-orientale de Bruxelles, déjà très peu critique vis-à-vis de Tel-Aviv», «Les liens d'Israël avec des régimes et des partis d'extrême droite et antisémites ont fait l'objet d'une plus grande attention ces dernières années. Les intérêts du gouvernement israélien - rompre le consensus au sein de l'Union européenne concernant notamment l'opposition au transfert des ambassades à Jérusalem - s'alignent bien sur le désir de l'extrême droite européenne de créer un conflit avec Bruxelles», . De fait, le gouvernement autrichien de coalition incluant le FPÖ (Parti de la liberté d'Autriche), parti fondé par d'anciens nazis, est un des rares gouvernements européens à avoir envoyé un représentant pour participer à l'ouverture controversée de l’ambassade américaine à Jérusalem en 2018 ; la reconnaissance de Jérusalem comme capitale unique d'Israël est contraire au droit international, Jérusalem-Est faisant partie juridiquement des territoires palestiniens occupés.

Affinités idéologiques avec l'extrême droite européenne Si pour certains observateurs, Benyamin Netanyahou tend la main à l'extrême droite européenne par intérêt, pour d'autres analystes, comme l'historien Zeev Sternhell, c'est surtout une proximité idéologique avec des partis hostiles à l'idéologie des droits de l'homme, au principe d'égalité et plus généralement aux valeurs des Lumières qui explique le désir du gouvernement israélien de nouer une alliance avec des pays dirigés par des chefs politiques national-populistes. Israël depuis les années 2010 fait « partie intégrante, selon Zeev Sterhell, de ce bloc antilibéral dirigé par des xénophobes nativistes ». Cet historien souligne le retournement spectaculaire qui s'est opéré dans l'histoire juive : alors que les juifs avaient trouvé une protection dans le respect des droits de l'homme et du principe d'égalité quand ils vivaient en diaspora, et alors que le nationalisme raciste avait toujours représenté pour eux le pire danger, l'Etat d'Israël a épousé ces dernières décennies des valeurs politiques contraires à celles qui constituaient pour eux jusqu'alors le meilleur gage de sécurité.

L'extrême droitisation de la vie politique en Israël, particulièrement nette depuis la nomination en 2000 d'Ariel Sharon, figure majeure du Likoud, au poste de Premier ministre, crée des affinités idéologiques avec les partis d'extrême droite européens. Toutefois, à la différence de l'Europe, où l'extrême droite se distingue par son rejet marqué de l'immigration, en Israël la cible prioritaire est la population palestinienne, que ce soit dans les territoires palestiniens occupés, ou en Israël, plutôt que les immigrés - même si les migrants subsahariens sont aussi visés. La pression exercée par l'extrême droite dans la vie politique se traduit ainsi par une augmentation des violences envers les Palestiniens - augmentation des démolitions de leurs maisons, augmentation du nombre de colonies israéliennes implantées en Cisjordanie. Parmi les mesures emblématiques inspirées par l'extrême droite figurent l'interdiction de commémorer l'exil forcé de 850 000 Palestiniens entre 1947 et 1949, au cours du processus de création d'Israël - interdiction en vertu de la « loi Nakba », de 2011 - ; la déchéance de la langue arabe qui perd son statut de langue co-officielle, et qui est reléguée au rang de « langue à statut particulier », en vertu de la Loi Israël, État-nation du peuple juif (2018), appelée par ses détracteurs « loi de l’apartheid ».