La Vierge à l'Enfant de la Kaaba est une peinture religieuse qui aurait été réalisée par un maître anonyme avant ou entre et 622, voire 630 au plus tard. Elle est mentionnée par les historiens Muḥammad ibn ʿĀʾidh ( 768-847) et Abū al-Walīd al-Azraqī (fl. 860).

Selon les récits musulmans, la Vierge à l'Enfant était accrochée à un pilier à l'intérieur de la Kaaba, édifice principal du sanctuaire de La Mecque, qui venait d'être reconstruite après un incendie. Bāqūm al-Rūmī, architecte byzantin d'origine copte ou éthiopienne, a peut-être influencé le style de la peinture durant la supervision des travaux, s'il n'en est pas l'auteur. Mahomet, prophète de l'islam, aurait ordonné de l'épargner lorsque ses troupes ont détruit les statues et images païennes, durant la conquête de La Mecque (630). Selon les témoignages rapportés, l'icône a brûlé durant le siège de La Mecque de 683, qui détruisit de nouveau la Kaaba.

Le geste de Mahomet montrerait une tolérance des images représentant des personnes saintes de l'islam. La critique musulmane traditionnelle rejette l'authenticité de cette anecdote car Mahomet aurait interdit les arts figuratifs. L'existence de l'icône et l'historicité des événements restent débattues par la recherche historique.

Historique selon les récits musulmans Restauration de la Kaaba Abū al-Walīd al-Azraqī écrit dans le (« Livre des histoires de La Mecque ») qu'un incendie ravage la Kaaba en 608, à cause d'un fidèle imprudent. Il est décidé de la reconstruire. La tribu de Quraych, qui dirige La Mecque, fait appel à un dénommé Bāqūm al-Rūmī, architecte et charpentier copte ou éthiopien de l'empire byzantin. Six colonnes (, daʿāʾim) sont érigées à l'intérieur de la pierre noire, et les Quraych agrémentent de fresques les colonnes, le plafond et les murs internes. Parmi les images accrochées aux colonnes, on trouve les icônes religieuses des prophètes de l'islam : al-Azraqī décrit une représentation d'Abraham utilisant des flèches divinatoires, à la manière des devins préislamiques, ainsi qu'une image de Jésus Christ et de sa mère la vierge Marie, icône qui se trouve sur une colonne au milieu de la rangée en face de la porte de la Kaaba.

Purification de la Kaaba vignette|Mahomet et Ali, nimbés de feu, détruisant les idoles, miniature du Hamla-i Haydarī, manuscrit de 1808. Un événement célèbre de la conquête de La Mecque, en 630, est la purification de la Kaaba : Mahomet ordonne à ses troupes de détruire toutes les idoles, de retirer les peintures et toute décoration païenne des murs à l'intérieur du sanctuaire. L'historien Ibn ʾIsḥāq (mort en 767-768), qui est le premier grand biographe de Mahomet, rapporte qu'il détruit l'icône d'Abraham, et de son fils Ismaël selon certaines versions, car la peinture le(s) représente utilisant des flèches divinatoires, alors que la divination est condamnée dans l'islam.

Dans le récit de la purification de la Kaaba par al-Azraqī, ce dernier indique que Mahomet mutile les images, en les effaçant avec un tissu imbibé d'eau du puits de Zamzam, suggérant que les peintures sont à l'eau. Une autre narration fait dire à Mahomet qu'il ne rentrera pas dans la Kaaba tant qu'il y restera toute trace polythéiste, mais G. R. D. King pense que cela désignait les statues et non les peintures. En tous cas, selon al-Azraqī, Mahomet cache la Vierge à l'Enfant de sa main et interdit de l'effacer. Al-Azraqī ajoute que le chef des musulmans sauve aussi les deux cornes d'un bélier, que la tradition affirmait être celles de l'animal sacrifié par Abraham à la place de son fils, Ismaël dans l'islam ou Isaac dans la Bible.

Disparition Deux muftis de La Mecque, ʿAṭāʾ ibn Abī Rabāḥ ( 648-733) et son successeur ʿAmr ibn Dīnār ( 666- 744), affirment avoir vu l'icône de leurs propres yeux. Al-Azraqī rapporte un dialogue où Ibn Abī Rabāḥ est questionné sur la Vierge à l'Enfant, et dans lequel celui-ci affirme qu'elle fut détruite . Dans le , Muḥammad ibn ʿĀʾidh rapporte une tradition transmise par son maître, le savant syrien al-Walīd ibn Muslim (mort en 810), disant que selon le savant damascène Saʿīd ibn ʿAbd al-ʿAzīz (mort en 783-784), la faute de la destruction doit être attribuée à Ibn az-Zubayr, qui fit le siège de La Mecque en 683, détruisant une partie de la Kaaba. L'icône mariale disparaît en même temps que les cornes de bélier.

Création Contexte religieux en Arabie alt=Carte des routes commerciales au Moyen-Orient médiéval.|vignette|Routes commerciales à travers la péninsule arabique au temps de Mahomet. Les savants musulmans rapportent que l'Arabie préislamique était polythéiste sans connaître visiblement la réalité du terrain. Par exemple, les traditions musulmanes décrivent les « idoles », alors que l'archéologie a prouvé que les divinités étaient représentées, en Arabie préislamique, comme un trône vide. Le contexte du Coran est celui des débats des monothéismes. Selon le jugement de Christian Robin, : l'archéologie a mis à jour une douzaine d'églises de l'Antiquité tardive en Arabie, mais aucun temple polythéiste.

Les inscriptions permettent maintenant de dire qu'il est vraisemblable que le chef de la confédération de tribus à laquelle appartenait Mahomet était chrétien et que la tribu de Quraych entretenait des liens étroits avec Constantinople. La dernière inscription connue mentionnant une divinité polythéiste date de 402-403, tandis que les inscriptions chrétiennes sont attestées à partir de 530. L'image de l'Arabie préislamique polythéiste est une construction de l'apologétique musulmane pour souligner la déchéance de la et l'opposer à l'action salvatrice du prophète de l'islam.. À l'époque de Mahomet, cent trente-sept monastères chrétiens sont connus en Arabie, principalement sur le territoire de l'actuelle Jordanie..

Au , les représentations de la Vierge à l'Enfant sont omniprésentes dans le monde chrétien. Diffusées bien au-delà des églises et monastères, elles sont notamment retrouvées sur des objets de petite taille et facilement transportables. Le commerce rend leur présence en Arabie tout à fait plausible. Les textiles coptes constituent un autre vecteur de diffusion : plusieurs fragments datant de la fin du ou du début du , dont certains conservés au Vatican, témoignent de la popularité des scènes mariales. À ces objets mobiles s'ajoute la proximité géographique de foyers iconographiques importants, le Sinaï étant une région relativement proche du Hedjaz.

Description et origine Al-Azraqī rapporte qu'Ibn Abī Rabāḥ décrit la peinture comme . Cette iconographie d'une Vierge assise avec l'Enfant Jésus sur ses genoux est très répandue dans la chrétienté au , notamment dans l'empire byzantin et jusqu'au royaume d'Aksoum et au Yémen. Il existe toujours une icône du représentant la Vierge, l'Enfant sur ses genoux et entourée de saints et d'anges, actuellement conservée en Égypte, au monastère Sainte-Catherine du Sinaï. Al-Azraqī rapporte un hadith d'une dénommée Asmaʾ bint Shiqr : vraisemblablement entre 608 et 630, une femme des Ghassanides, tribu arabe chrétienne, fait le pèlerinage vers La Mecque. En voyant l'icône de la Vierge, elle s'exclame : Il est difficile de dire si la pèlerine ghassanide indique par là que la Vierge avait des traits arabes, ou si elle est surprise de voir une icône chrétienne au sein de la Kaaba, image respectée dans une ville païenne.

Comme Bāqūm al-Rūmī aurait été un architecte égyptien ou éthiopien, il est possible qu'il ait influencé le style des peintures durant la restauration de la Kaaba. Fabrizio A. Pennacchietti pense que Bāqūm devait savoir peindre.. Sidney H. Griffith et Robert C. Fuller interprètent qu'al-Azraqī lui attribue toutes les peintures de la Kaaba.. Certains chercheurs questionnent l'attribution à Bāqūm al-Rūmī et posent l'hypothèse selon laquelle la Kaaba aurait été une église chrétienne.

Respectivement en 1905 et en 1990, l'orientaliste britannique David Samuel Margoliouth et le nationaliste hindou Sita Ram Goel, auteurs hostiles à l'islam, estiment que les sujets des peintures de la Kaaba ne peuvent être connus, car les détails viennent de récits apologétiques musulmans. Goel ajoute que si les païens avaient des figures étrangères à leur panthéon, Mahomet reproche leur hostilité envers Jésus et sa mère... G. R. D. King est pessimiste quant à une potentielle estimation du style de l'icône en raison du peu d'informations, mais Ian Richard Netton pense qu'il s'agissait d'une icône byzantine. Il cite aussi l'opinion d'Oleg Grabar, pour qui l'icône put avoir été réalisée par une personne n'étant pas arabe comme elle put être une œuvre d'art locale. Netton propose que la peinture pourrait avoir été une version primitive de Notre-Dame du Perpétuel Secours, à moins que ce ne fût une représentation de Notre-Dame de Tendresse ou de Notre-Dame de la Voie.

Datation vignette|Rencontre entre le négus d'Abyssinie et les musulmans, miniature d'un manuscrit du , conservé à Édimbourg. Al-Azraqī rapporte que l'icône de la Vierge à l'Enfant est installée après la reconstruction de la Kaaba, à la suite de l'incendie de 608. La tradition musulmane raconte qu'avant l'apparition de l'ange Gabriel à Mahomet en 610, ses voyages commerciaux l'avaient amené en Arabie pétrée et en Syrie, où il est possible qu'il ait déjà vu des images chrétiennes. Il est possible que les membres de Quraych aient visité les églises des régions de Sanaa et de Najran, ainsi que l'Égypte et l'Éthiopie, avec lesquelles ils commerçaient. En 622, Mahomet fuit les persécutions et s'installe à Médine, ce qui est appelé l'Hégire. La création et l'installation de la Vierge à l'Enfant dans la Kaaba ne sont probablement pas postérieures à cet événement, puisqu'il connaît la peinture et sa signification lorsqu'il la voit après la conquête de La Mecque, en 630. Cependant, l'année de la conquête est une datation tardive possible : selon la tradition musulmane, en 615, plusieurs compagnons et compagnes de Mahomet migrent en Abyssinie, afin de fuir les persécutions des Mecquois. En revenant s'installer à Médine, ils décrivent les peintures religieuses qu'ils ont pu apercevoir dans le pays. Il est donc aussi possible que Mahomet ait été familiarisé avec l'iconographie chrétienne durant la période médinoise.

Hypothèse bouddhiste alt=Photographie d'un rondel d'argent représentant une femme allaitant un bébé dans ses bras, assise sur un trône entouré de lotus.|vignette|Hārītī allaitante, rondelle d'argent du , Metropolitan Museum of Art. L'historien de l'art britannique Ernest Binfield Havell publie en 1920, dans lequel il avance que la Kaaba aurait été un temple ou un monastère mahāyāniste. Il soutient que la Vierge à l'Enfant serait une représentation de la déesse Hārītī et de son compagnon Panchika. Dans son étude de 2012, le professeur Mostafa Vaziri reprend la théorie voulant que le sanctuaire de La Mecque est un ancien vihara dont l'héritage bouddhique aurait été oublié ou effacé, affirmant que les peintures de la Kaaba . Hārītī est souvent représentée entourée de nombreux enfants, étant une déesse invoquée pour leur protection. Anna Akasoy mentionne une rondelle gandharienne la représentant avec un enfant sur les genoux, conservée au Metropolitan Museum of Art. L'indianiste français Alfred Foucher appelle Hārītī la « Madone bouddhique », terme repris par E. Binfield Havell, ayant facilement été associée ou confondue avec Marie. Cependant, A. Akasoy conclut que ces théories reposent sur des raisonnements hasardeux ou forcés : rien n'indique que la Kaaba était un lieu de culte bouddhiste à l'époque préislamique, ni une quelconque influence indienne dans les pratiques ou l'iconographie religieuse mecquoise...

Interprétations Syncrétisme pagano-chrétien