L'Aigle à deux têtes est un film français de Jean Cocteau, adapté de sa pièce éponyme et sorti en 1948.
Le film présente trois jours de l'amour impossible d'une reine veuve recluse, encore jeune et belle, pour un bel et vigoureux anarchiste, rencontre tragique entre « une reine d'esprit anarchiste et un anarchiste d'esprit royal », sosie du roi défunt, venu pour assassiner la reine, mais qui, traqué et blessé, a dû se résigner à trouver refuge au château.
Synopsis
À l'aube du , dans un pays indéterminé (mais qui évoque l'Autriche à l'époque décadente), la reine (Edwige Feuillère) veuve s'est réfugiée dans les appartements de son château de Krantz. Une lutte de pouvoir s'est engagée avec l’archiduchesse, sa détestable belle-mère. La reine, suivie par son fidèle amoureux transi, le duc Félix de Willenstein (Jean Debucourt), résiste fermement, étroitement surveillée par le comte de Foëhn, le rusé ministre de la police (Jacques Varennes), et cernée par des espions, dont sa lectrice Mademoiselle Edith de Berg (Silvia Monfort), la seule personne à avoir l’autorisation de voir son visage découvert. De plus, sa vie est menacée. Précisément, le poète anarchiste Stanislas (Jean Marais), pourchassé par les forces de police, car voulant attenter à la vie de la souveraine, fait irruption chez elle au hasard de sa fuite et tombe évanoui à ses pieds. Il est en costume traditionnel en cuir.
Passés les premiers émois, la reine ne crie pas à l’aide, ni ne le chasse car Stanislas la trouble par son étrange ressemblance avec le défunt époux, le roi Frédéric, victime d’un attentat terroriste le matin de leurs noces, 10 ans plus tôt. La reine apprend, par la bouche d’Edith, que Stanislas a été envoyé par le comte de Foëhn pour l'assassiner et qu’il est aussi l’auteur d’un poème pamphlétaire, virulent texte dans lequel il dénonce le comportement de la reine. Elle décide néanmoins de le cacher, de le soigner en tant qu'« Envoyé de la Mort » ; elle l'appelle son « Destin ». Stanislas est surpris par cette jeune et belle souveraine qui ne ressemble pas à celle qu'on lui avait décrite et découvre une femme qui a sa propre façon de penser ; il abandonne son sinistre projet et reste dans les appartements royaux, en revêtant les habits du défunt roi. La reine provoque Stanislas en lui montrant un médaillon contenant une capsule de poison, laissant à portée de ses mains un revolver armé et lui dit : « Je vous donne trois jours pour me rendre le service que j’attends de vous… Si vous ne m’abattez pas, je vous abats !»
Alors un amour fulgurant, intense et insensé va leur faire vivre trois jours passionnés. En effet, le jeune homme redonne goût à la vie à cette reine qui vivait recluse, coupée du monde dans un univers étouffant. : « Je vous offre d’être vous et moi un aigle à deux têtes ». Il l’encourage à partir pour la capitale afin de reprendre le pouvoir pour réduire à néant les intrigues de la cour. Mais celles-ci sont redoutables car le comte de Foëhn, averti par Edith, est inquiet de la tournure prise par cette relation qui risque de compromettre son projet d’une régence de l’archiduchesse avec lui au gouvernail. Il contacte discrètement Stanislas et lui propose la liberté en échange de son aide pour empêcher le désordre provoqué par l’hostilité ouverte de la reine envers l’archiduchesse : il doit favoriser le départ de la reine qui doit regagner sa capitale pour se montrer à son peuple et le rassurer. « La puissance d’une reine a des limites, celle du ministre de la police n’en a pas ». S'il refuse de servir d’agent de liaison, alors il sera mis aux arrêts et livré à une justice impitoyable. Stanislas obtient un délai.
Mais la Cour, avec ses manœuvres secrètes et ses complots, referme son étau sur le couple. Revêtu de son habit traditionnel, Stanislas comprend alors que rien n’est possible entre la reine et lui. Les jeux de l'amour et de la mort vont alors utiliser le poison et le poignard : Stanislas reculant devant un amour impossible avale la capsule fatale. Il s’empoisonne pour rendre à la reine sa vocation royale. Alors la reine décide de commettre un acte que toutes les femmes envisageraient avec horreur, en jouant à Stanislas une atroce et grandiose comédie : elle le bafoue, le traite de lâche, le cravache dans le seul but de recevoir de lui le coup de grâce. Il la tue d'un coup de couteau. « Merci petit homme et pardon. Il fallait te rendre fou… tu ne m’aurais jamais frappée… Je t’aime ». Elle a le temps de lui avouer son amour, avant de s’écrouler. À son tour, Stanislas tombe à la renverse du haut en bas des marches du grand escalier, foudroyé par le poison.
« Nous sommes un aigle à deux têtes… et si on coupe une tête, l’aigle meurt ! »
Fiche technique
Titre original : L'Aigle à deux têtes Réalisation : Jean Cocteau Assistant réalisation : Hervé Bromberger Scénario : Jean Cocteau d'après sa pièce L'Aigle à deux têtes (1946) Dialogues : Jean Cocteau Direction artistique : Christian Bérard Décors : Georges Wakhevitch Costumes : Marcel Escoffier Photographie : Christian Matras Photographie de plateau : Raymond Voinquel Son : René Longuet Montage : Raymond Leboursier (ou Claude Iberia) Cadreur : Alain Douarinou Coordinateur effets spéciaux : Nicolas Wilcke Script : Marie-Thérèse CabonMarie-Thérèse Cabon, script du film : « Vous ne pouvez pas savoir comme Jean Cocteau est charmant et combien il est agréable de travailler avec lui. Son travail est merveilleusement organisé et pourtant, il garde quand même une libre inspiration. Et surtout, il crée une atmosphère amicale et cordiale autour de lui ... » Cf Bertrand Meyer-Stabley, Cocteau-Marais, les amants terribles, Paris, Éditions Pygmalion, 2009, page 177 Maquilleuse : Carmen Brel Musique : Georges Auric Direction d'orchestre : Metehev Régie générale : Claude Pinoteau Production : Georges Dancigers, Alexandre Mnouchkine Producteurs : Francis Cosne et Lucien Masson Sociétés de production : Les Films Ariane (France), Sirius Films (France), Les Films Vog (France) Sociétés de distribution : Sirius Films (France), Tamasa Distribution (France), Les Acacias (France) Pays de production : Langue originale : français Format : 35 mm — noir et blanc — 1.37:1 — son monophonique Genre : évocation historique, drame Durée : 97 minutesDurée annoncée par le CNC. (durée vidéo : 87 minutes) Date de sortie : France : Classifications et visa CNC : mention « tous publics », Art et Essai, visa d'exploitation délivré le Affiche : Hervé Morvan (France)
Distribution
Edwige Feuillère : la reine Jean Marais : Stanislas Silvia Monfort : Édith de Berg Jean Debucourt : Félix de Willenstein Jacques Varennes : le comte de Foehn Yvonne de Bray : la grande-duchesse Maurice Nasil : Gentz Gilles Quéant : Rudy Edward Stirling : Adams Ahmed Abdallah : Toni Gisèle Brucker : Caroline Guy Favières : le mari de Caroline Martine de Breteuil : une dame Nora Costes : une jeune fille Jacqueline Marbaux : une invitée Édith Lansac : une jeune fille Capucine (Germaine Lefebvre) : la dame en couple au buffet Marguerite de Morlaye : une vieille invitée Claude Serre : le fifre Marion Tourès : une jeune fille Roger Vincent : un invité Shannon Watson : un palefrenier Gilles Watteaux : un jeune chevau-léger Édouard Dermit : un jeune chevau-léger qui joue aux cartesChristian Soleil, Jean Marais, la voix brisée, Éditions Arts graphiques, 2000, page 133 André Darnay : le policier Yves Massard : non crédité Victor Tabournot : non crédité
Production Scénario Edwige FeuillèreExtraits des souvenirs d'. : Cocteau ne se cache pas d'avoir été inspiré par la mort étonnante de , le roi fou qui fut l'ami de Wagner, et par celle de sa cousine Élisabeth d'Autriche dite Sissi Elle sera assassinée par un anarchiste italien, Luigi Luccheni,en 1898. Cf Sandro Cassati, Jean Marais, une histoire vraie, City Éditions 2013, page 124 .
Tournage thumb|290px|Un site de tournage extérieur : Château de Vizille (Isère) Période prises de vue : au Ciné-Ressources (Cinémathèque française). Intérieurs : Studios d'Épinay (Épinay-sur-Seine) et Studios Ciné-Ressources (Cinémathèque française) mentionne également un tournage dans ces studios non répertoriés, sans doute situés à Paris, mais disparus depuis, à confirmer. Extérieurs : Château de Pierrefonds (Oise), Château de Vizille et L'Alpe d'Huez/Villard-Reculas (Isère)Site extérieur de tournage précisé par Claude Pinoteau dans le bonus Accessoires et aventures équestres du DVD TF1 Vidéo. Bénéficiant d'une autorisation spéciale de la Direction générale des Beaux-Arts, Cocteau peut tourner au château de Vizille, devenu pour l'occasion une impériale résidence autrichienne, les chaînes alpestres voisines figurant les montagnes du TyrolBertrand Meyer-Stabley, Cocteau-Marais, les amants terribles, Paris, Éditions Pygmalion, 2009, page 175 . Edwige Feuillère : En juillet 1974, pour les besoins du tournage de La Chair de l'orchidée de Patrice Chéreau, Edwige Feuillère revient dans la région d'Uriage-les-Bains où furent tournées, 26 ans auparavant, des scènes extérieures de L'Aigle à deux têtes : Jean Marais aborde dans ce film sa nouvelle chevelure : des cheveux blond-roux coupés en brosse de deux centimètres. Cela le rajeunit un peu et fait très "autrichien"Bertrand Meyer-Stabley, Cocteau-Marais, les amants terribles, Paris, Éditions Pygmalion, 2009, page 176. Carole Weisweller, auteure d'une biographie de l'acteur., raconte que ce film faillit être le dernier pour Marais. Dans une scène périlleuse, il devait traverser un torrent glacé avec un violent débit. Sans répétition, car le cascadeur de service refusa de plonger, Marais à la , sauta et la caméra le perdit. À la , il réussit par miracle à ne pas être étranglé par la corde à nœud coulant pour le récupérer qui s’enroula autour de son cou. Heureusement la fut la bonne. Pour la chute finale du haut de l'escalier, qui comportait plus de trente marches (alors qu'il n'en avait qu'une dizaine au théâtre, tout le monde sur le plateau (et en particulier les assureurs) craignait que Jean Marais ne se blesse. Cocteau lui dicte la consigne : « Lorsque tu seras tombé, surtout ne bouge pas avant que j'aie dit : "Coupez". » Marais tombe. Cocteau, ému, oublie de dire : "Coupez". Marais ne bouge pas. Cocteau inquiet, croit au pire : « Tu es blessé ? » Marais ne bouge pas puis se relève, sans le moindre bleuJean Marais, Histoires de ma vie, Éditions Albin Michel, 1975, page 184 .
Distinctions Mostra de Venise 1948 : Jean Cocteau nommé pour le Grand prix internationalIMDb Awards.. Bambi 1950 : Jean Marais nommé pour le prix du meilleur acteur (également pour ses interprétations dans Ruy Blas et Les Parents terribles).
Thèmes et contexte L'Aigle à deux têtes est avant tout une pièce de théâtre.
L'idée première de Cocteau est de confronter « une reine d'esprit anarchiste et un anarchiste d'esprit royal ». Son inspiration, il la doit à un sombre épisode historique, reflet du réel : le souverain (famille Wittelsbach), déclaré fou, étrangle son médecin près d'un lac avant de trouver la mort, mystérieusement noyé. Accident, évasion, suicide ? La disparition de l'Aigle reste encore une énigme ouverte. Jean Cocteau, préface à L'Aigle à deux têtes..
Pour donner un style à la reine, Cocteau puisa sa force dans les vestiges de cette même famille Wittelsbach, et prit pour modèle sa cousine Élisabeth d'Autriche, plus connue sous le nom de « Sissi », assassinée par un anarchiste en 1898. Dans les Portraits littéraires de Rémy de Gourmont, il y découvre une reine qui possède « l'orgueil naïf, la grâce, le feu, le courage, l'élégance, le sens du destin » qu'il recherche pour transmettre le souffle de vie à sa propre héroïne.