vignette|Vierge à l'Enfant présentant le scapulaire aux âmes du Purgatoire, église Saint-Jacques-le-Majeur, Mouriès (Bouches-du-Rhône, France), par le peintre aixois Adolphe (Joseph Michel) Carmagnolle (1816-?). Le culte des âmes du purgatoire rassemble les pratiques religieuses et populaires qui, dans la religion catholique, tendent à prendre soin de l'âme des défunts qui, selon le Catéchisme de l'Église catholique, sont morts « dans l'amitié de Dieu, assurés de leur salut éternel, mais qui ont encore besoin de purification pour entrer dans le bonheur du ciel ».
La notion de purgatoire, émergeant au , n'est formulée officiellement par l’Église qu'aux (conciles de Florence en 1439 et de Trente en 1545-1563). Troisième lieu de l'au-delà, entre le Ciel et l'Enfer, il s'agit d'une étape de purification nécessaire à certaines âmes imparfaites pour accéder au salut.
Le concept est associé, dans l'imagination des fidèles et dans l'art sacré, à un lieu situé entre Enfer et Paradis, où les âmes imparfaites séjournent et décantent entre souffrance et joie.
Pour hâter le salut des défunts cantonnés dans cet état transitoire, la religion catholique encourage ses fidèles à prier pour les âmes du purgatoire. Entre le , à l'occasion de la succession de calamités ayant laissé de très nombreux défunts sans sépulture et sans rites, cette dévotion a pris, dans certaines cultures, une dimension importante et favorisé le développement de pratiques populaires originales et extrêmement élaborées.
Si le purgatoire et la considération pour les âmes qui y séjournent restent une vérité de foi dans le catholicisme, les pratiques dévotionnelles populaires qui se sont développées autour de ce culte, notamment en Italie méridionale, sont aujourd'hui le plus souvent découragées par l'Église en raison de dérives considérées comme superstitieuses..
Origines, représentations et culte officiel « Contrairement à l’Enfer et au Paradis, le Purgatoire n’existe pas dans les ÉcrituresDans le second livre des Machabées, la Bible évoque une période de purification permettant aux âmes imparfaites de se purger de leurs péchés (II M 12,42. […] se mettant en prières, ils demandèrent que la faute qui avait été commise fût livrée à l'oubli. Mais le très vaillant Judas exhortait le peuple à se conserver sans péché, en voyant devant leurs yeux ce qui était arrivé à cause des péchés de ceux qui avaient été tués. II M 12,43. Et, après avoir fait une collecte, il envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin qu'un sacrifice fût offert pour les péchés des morts, ayant de bonnes et de religieuses pensées touchant la résurrection II M 12,44. (car s'il n'avait pas espéré que ceux qui avaient été tués ressusciteraient, il eût regardé comme une chose vaine et superflue de prier pour les morts); II M 12,45. et il considérait qu'une grande miséricorde était réservée à ceux qui étaient morts avec piété. II M 12,46. C'est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. ; il est une création des théologiens parisiens que l’on s’accorde à situer, après les travaux de Jacques Le Goff., à la charnière des . Cette nouvelle croyance en un lieu imaginaire de l’au-delà, rapidement diffusée par la pastorale des ordres mendiants, trouve sa pleine reconnaissance officielle lors de sa dogmatisation par le Concile de la Contre-Réforme tridentine au »..
Entre Enfer et Paradis, le Purgatoire ouvre une troisième voie : « une période de purification par le feu, proportionnelle à la qualité des péchés commis, est offerte aux pécheurs moyens, ni trop bons pour accéder directement au Paradis, ni trop mauvais pour être précipités en Enfer. Au terme de cette période, l’âme purifiée sera admise au Paradis céleste en compagnie des anges et des saints. Un jugement individuel, représenté par le combat des anges et des démons au côté du mourant, décide de son accès au Purgatoire et fixe le sort de son âme dans l’autre monde.».
Dans le religion catholique, le culte rendu aux défunts remonte au memento mori inséré au dans le canon de la messe, et alors réservé aux morts illustres. S’y ajoutent la messe des suffrages (requiem) et l’office des morts dont la récitation quotidienne complète celle du memento mori. Vers 1033, saint Odilon, abbé de Cluny institue le la Commemoratio omnium fidelium defunctorum, popularisant ainsi le culte pour les morts qui, convergeant au XIIe siècle avec la croyance au Purgatoire, entraîne le développement des suffrages (prières, messes, aumônes), puisque le caractère temporaire des peines purificatrices autorise les vivants à intervenir en faveur des âmes du Purgatoire pour alléger ou abréger leurs peines.
Les suffrages Imaginé au , théorisé et mis en forme au , le purgatoire a suscité, à partir du une dévotion particulière tournée vers les âmes qui y languissent. Cette pratique, encouragée par l’église, s’applique tout d’abord à des individus, parents ou amis récemment disparus qui se signalent au vivants sous forme de revenants, pour demander leur aide alors qu’ils endurent les tourments du purgatoire..
Pour soulager leurs peines, les croyants peuvent avoir recours à quatre types de dévotions, qui apportent aux défunts des « suffrages ». Dans La Légende dorée, Jacques de Voragine en liste quatre types : « la prière des fidèles et celle des amis du défunt, l’aumône, l’immolation de l’hostie [la messe], le jeûne ». Même définition au Concile de Lyon : « Les suffrages sont les pieuses intentions des fidèles vivants, soit le sacrifice de la messe, soit des prières, soit des aumônes et d’autres offices de piété en faveur des autres fidèles ». La croisade peut également contribuer, par transfert d’indulgence, à la diminution des peines du purgatoire pour un être cher.
Pour être opérant, le poids de ces suffrages doit être comptabilisé qualitativement et quantitativement : le nombre de messes a son importance, mais également le jour du calendrier liturgique auquel elles vont être dites, ainsi que leur proximité par rapport au décès du bénéficiaire ; de même les aumônes peuvent perdre en valeur si elles sont faites sur le tard et pour rattraper ostensiblement une vie de péchés ; les prières n’ont pas toutes la même valeur, l’Ave Maria et la prière des agonisants ayant de propriétés particulières.
La gestion par l’église de ce capital de suffrages collecté pour le salut d’âmes individuelles amène immanquablement à l’organisation d’un culte collectif pour toutes les âmes du purgatoire. Cette pratique commence dans les communautés monastiques, par la messe à l’intention de tous les défunts ayant appartenu à leur ordre. Elle se diffuse à partir de la fin du dans l’église séculière, et se répand parmi les fidèles entre la fin du . Pourquoi prier pour les morts ? « pour qu’ils ne crient pas contre nous », « afin qu’ils nous honorent» , « pour qu’ils prient pour nous » et « parce qu’après leur libération chacune des prières des défunts pour les vivants va directement à Dieu. ».
Le lundi des Trépassés Les pratiques destinées aux trépassés, qui deviennent rapidement envahissantes, vont être cantonnées à un jour particulier de la semaine : le lundi. Ce jour, les prières à leur intention auraient un maximum d’efficacité, à un moment où ils en ont le plus besoin. Selon certains théologiens, en effet, « le lundi matin les âmes du purgatoire ont un besoin supplémentaire de suffrages, car elles reprennent leur dur labeur après une vacance de peine (refrigerium), qui s’étend du samedi soir au lundi matin ». La pratique s’installe ainsi de chanter, le dimanche soir, les vêpres solennelles des défunts, suivies des vigiles ; puis le lundi matin une messe pour les défunts, suivie d’une procession carillonnée au cimetière. Selon Schmitt : « selon une longue tradition, les morts vivaient comme les vivants au rythme de la semaine et, le septième jour, ils avaient le loisir de se reposer ». Le dimanche étant jour de repos, le lundi marquerait le retour au travail des vivants et, pour les morts, le retour aux supplices. D’où la nécessité de leur offrir un renfort spirituel : « puisque les morts sont de nouveau livrés aux tortures dans la nuit du dimanche au lundi, il est souhaitable de prier spécialement pour eux à ce moment-là. ».
Prières et litanies L'Église ayant encouragé ses fidèles à intercéder pour le salut des âmes du purgatoire, de nombreuses litanies et prières canoniques ont été proposées pour ce faire. On retrouve dans leur formulation les éléments du dogme, ainsi que la préoccupation particulière des catholiques pour « ceux qui n’ont pas en ce monde d’intercesseurs particuliers », « les âmes les plus délaissées, celles dont personne ne se soucie, pour lesquelles nulle famille ne prie, pour qui nul ami n'intercède ».
Prière
Litanie
Pratiques populaires En Italie méridionale vignette|Chapelle des âmes du purgatoire. Castel nuovo, Naples. Les pratiques populaires à Naples vignette|Cimetière des Fontanelle, Naples. C'est à Naples que le culte populaire des âmes du purgatoire a connu son développement le plus important et le mieux documenté. Entre les , les carrières du quartier Sanità sont transformées en ossuaires pour recueillir les ossements provenant des églises du centre ainsi que les restes des victimes d'épidémies de peste et de choléra qui ravagent périodiquement la ville. Ces épisodes tragiques de mortalité massive perturbent les rites du deuil et laissent de nombreux corps sans sacrements et sans identité. Dans les milieux populaires, ses âmes anonymes et sans aveu personnifient les âmes du purgatoire. Aux litanies et aux prières consacrées par le clergé, les Napolitains vont ajouter toute une série de rituels hétérodoxes qui seront finalement condamnés par l'Église en 1969. Le tremblement de terre de 1980 sert de prétexte pour condamner les carrières, qui ne seront rouvertes au public qu'en 2010 comme site touristique, avec interdiction des pratiques liées aux âmes du purgatoire, tandis que dans les sanctuaires situés en ville, les autorités ecclésiastiques s'organisent progressivement pour y mettre également un terme.
Le passé immémorial et mouvementé de la cité parthénopéenne y a laissé de nombreuses traces de cimetières antiques, hypogées et fosses communes rappelant constamment aux vivants la présence des morts.
Au-delà des familiers, des proches et des amis, le peuple napolitain, encouragé par le clergé catholique, a ainsi porté sa dévotion sur les défunts inconnus et les âmes abandonnées pour lesquelles personne ne prie.
Le culte des âmes du purgatoire présente une différence fondamentale avec le culte des saints : alors que les saints n'ont rien à demander aux vivants, puisque leur salut est déjà assuré, les âmes du purgatoire dépendent des prières des vivants qui vont soulager leurs souffrances et hâter leur libération. On peut ainsi prier tel ou tel saint pour obtenir de lui une intervention favorable qui dépendra de son bon vouloir. Il est possible par contre de négocier l'intercession d'une âme du purgatoire contre des prières. C'est de cette prémisse que naît, à la lisière des pratiques canoniques, la version napolitaine du culte populaire des anime pezzentelle (les âmes qui quémandent).
À l'époque où se développent ces pratiques particulières, les Napolitains entretiennent une familiarité étroite avec les nombreux ossuaires présents dans les sanctuaires et les cimetières hors les murs. Des calamités diverses y ont laissé des centaines de milliers de restes humains. Puisque les reliques des saints sont bien identifiées, ces ossements anonymes ne peuvent appartenir qu'aux âmes du purgatoire.