L'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro, également appelés affaire Moro en Italie (en ), constituent un événement marquant dans l’histoire politique italienne. Le matin du , alors qu'un nouveau cabinet dirigé par Giulio Andreotti doit faire face à un vote de confiance au Parlement italien, la voiture d'Aldo Moro est la cible d'une attaque terroriste perpétrée par plusieurs membres d'une mouvance d'extrême gauche connue sous le nom de Brigades rouges (en italien : Brigate Rosse, ou BR) dans la via Fani à Rome. Aldo Moro est un ancien Premier ministre et le président du parti Démocratie chrétienne (en italien : Democrazia Cristiana, ou DC, parti qui détient alors la majorité relative au Parlement).

En tirant sur les voitures accompagnant Moro à l'aide d'armes automatiques, les terroristes parviennent à tuer tout son entourage – deux carabiniers présents dans la voiture de Moro et trois policiers situés dans la voiture suivante – avant de le kidnapper. Ces événements constituent encore aujourd'hui un traumatisme national. Ezio Mauro, journaliste pour La Repubblica, a décrit cet événement comme le 11-Septembre italien. Même si l'Italie n'était pas le seul pays européen à être victime du terrorisme d'extrême gauche à l'époque (qui a également sévi en France, en Allemagne, en Irlande et en Espagne), l'assassinat de Moro a été le point culminant des années de plomb en Italie.

Le , le corps de Moro est retrouvé dans le coffre d'une Renault 4 dans la via Caetani, après 54 jours de détention. Les terroristes se servent de l'enlèvement de Moro pour négocier la libération de tous leurs comparses emprisonnés ou en jugement auprès du gouvernement italien. La voiture dans laquelle le corps de Moro a été retrouvé est garée à proximité immédiate des bureaux nationaux de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste italien (en italien : Partito Comunista Italiano, ou PCI, le plus grand parti communiste d'Europe occidentale) à Rome. Les BR étaient opposées à la politique menée par Moro et au compromis historique du PCI.

Le , un tribunal italien condamne 32 membres des BR à des peines de prison à vie pour leur rôle dans l'enlèvement et l'assassinat de Moro, entre autres crimes. De nombreux éléments de l'enquête n'ont jamais été complètement élucidés, malgré une série de procès, ce qui a conduit à la circulation d'un certain nombre de théories alternatives sur le déroulement des événements, y compris quelques théories du complot.

Déroulement des évènements

Enlèvement de Moro L'embuscade avait été méticuleusement préparée par les terroristes. Deux voitures étaient garées dans la via Mario Fani avec pour objectif de bloquer le cortège de voitures de Moro. D'après la reconstitution officielle réalisée lors des procès, onze personnes ont participé à l'assaut. D'autres reconstitutions font état de la présence d'une dizaine de personnes, dont un guetteur, tandis que d'autres mentionnent la présence d'une vingtaine de personnes. Des doutes ont été émis quant à la véracité des déclarations des terroristes, sur lesquelles les conclusions finales se sont basées, ainsi que sur l'identité exacte des membres de l'équipe chargée de mener l'embuscade. La présence même de Moro dans la via Fani lors de l'embuscade a été remise en question à la suite de révélations dans les années 1990. Selon les résultats définitifs de l'enquête judiciaire, onze personnes ont participé à la mise en œuvre du plan. Le nombre et l'identité des participants réels ont été remis en question à plusieurs reprises, certains dires des terroristes étant contradictoires sur quelques points.

À 8 h 45, les membres des BR prirent position au bout de la via Fani, une rue en descente située dans le quartier nord de Rome. Quatre d’entre eux étaient vêtus d'uniformes semblables à ceux d’un équipage de la compagnie aérienne Alitalia. Puisque les terroristes ne se connaissaient pas tous, les uniformes étaient nécessaires pour éviter les tirs amis. À l'autre extrémité de la rue, Mario Moretti se trouvait à bord d'une Fiat 128 arborant une fausse plaque d'immatriculation diplomatique. et Alessio Casimirri se trouvaient dans une deuxième Fiat 128 située quelques mètres en contrebas. De l'autre côté de la rue était placée une troisième Fiat 128, conduite par Barbara Balzerani, faisant face à l'endroit d'où Moro était censé arriver. occupait une quatrième voiture, une Fiat 132, située près du carrefour où aboutissait la rue. Moro quitta son domicile peu avant 9 h 00 dans une Fiat 130 bleue conduite par . Un autre carabinier, le maréchal , était assis à côté de lui. Leonardi était le chef de l'équipe de gardes du corps. La Fiat 130 était suivie d'une Alfa Romeo Alfetta blanche occupée par les trois gardes du corps restants, , , et .

L'embuscade débute à 9 heures, lors de l'arrivée des deux voitures du cortège de Moro dans la via Fani. , un guetteur posté au coin de la via Trionfale, agite un bouquet de fleurs afin d'alerter les terroristes avant de prendre la fuite à cyclomoteur. La Fiat 128 de Moretti fait une embardée sur la route devant la voiture de Moro, qui la heurte par l'arrière et reste bloquée entre elle et l'Alfetta des gardes du corps. Ricci tente une manœuvre pour s'échapper, mais est bloqué une Mini Minor garée en plein milieu de la rue avant le carrefour. Le blocage des voitures de Moro est complété par l'arrivée de la 128 de Lojacono. À ce moment-là, quatre terroristes armés sortent des buissons dans lesquels ils étaient cachés, en tirant sur les voitures avec des pistolets-mitrailleurs. D'après les enquêtes judiciaires, il s'agissait de Valerio Morucci, Raffaele Fiore, et Franco Bonisoli. Cette manœuvre est similaire à celle utilisée par la Fraction armée rouge (RAF), organisation d’extrême gauche allemande. Un témoin non-identifié a déclaré qu'une voix allemande avait été entendue lors de l'embuscade, ce qui laisse présumer la participation de miliciens de la RAF à l'embuscade. vignette|Les victimes de l'attaque de la via Fani : Oreste Leonardi (haut), puis de gauche à droite Raffaele Iozzino, Francesco Zizzi, Giulio Rivera et Domenico Ricci. À 9 h 03, un appel anonyme passé au 113 (le numéro d'appel d'urgence de la Police nationale italienne) annonce qu'une fusillade est en cours via Fani. Au total, quatre-vingt-onze balles ont été tirées, dont quarante-cinq ont touché les gardes du corps, tous tués sur le coup sauf Francesco Zizzi, mort à l'hôpital quelques heures plus tard. Quarante-neuf de ces tirs provenaient d'une seule arme, un pistolet-mitrailleur FNAB-43, et vingt-deux d'une autre arme du même modèle. Les vingt tirs restants provenaient d'autres armes, dont un Beretta M12. Ricci et Leonardi, qui étaient assis à l'avant de la première voiture, ont été tués les premiers. Moro a été immédiatement kidnappé et forcé à monter dans la Fiat 132, qui avait été placée à côté de sa voiture. Au même moment, les terroristes ouvrent le feu sur les trois policiers de la deuxième voiture. Le seul policier en mesure de riposter à deux reprises, Raffaele Iozzino, meurt d'une balle dans la tête, tirée par Bonisoli. La Fiat 132 bleue est retrouvée à 9 h 40 via Licinio Calvo avec des taches de sang à l'intérieur. Les autres voitures utilisées dans l'embuscade ont été retrouvées les jours suivants sur la même route ; d'après les déclarations des terroristes des BR, les voitures y ont été abandonnées le jour même de l'attaque.

Le , jour de l'attaque, l'équipe de sécurité de Moro n'était pas armée, les seules armes se trouvant dans les coffres des voitures. L'épouse de Moro, , a critiqué cette disposition, tout en précisant que . Cette déclaration de Chiavarelli a été contestée par la veuve de Leonardi, qui a déclaré que son mari n'avait pas eu le temps de se servir de son arme de service. Dans plusieurs documents de procédure, on apprend que l'équipe de sécurité et Moro lui-même ont fait plusieurs demandes afin d'obtenir un véhicule blindé. Le , la dernière commission sur l'affaire a déclaré qu'un véhicule blindé aurait pu suffire à empêcher l'attaque de la via Fani. gauche|vignette|Le lieu de l'attaque et les différentes voitures du cortège. Les Brigades rouges revendiquent la responsabilité de l'attaque dans un appel téléphonique passé à l'ANSA, la principale agence de presse italienne. À 10 h 00, Pietro Ingrao, alors président de la Chambre des députés, interrompt la session parlementaire pour annoncer l'enlèvement de Moro. Lors du vote de confiance qui s'est tenu le même jour, le quatrième gouvernement Andreotti obtient une large majorité des voix, y compris celles de ses opposants traditionnels, dont le PCI. Le PCI était censé entrer directement au gouvernement, mais la revendication de l'enlèvement par un mouvement d'extrême gauche l'a empêché de le faire. Le nouveau cabinet est dominé largement par la DC. Le secrétaire du PCI, Enrico Berlinguer, a parlé de pour son parti, tandis que Lucio Magri, représentant du Parti d'unité prolétarienne, s'est inquiété de l'hypocrisie de l'adoption de lois limitant les libertés personnelles en réaction au massacre, affirmant que . Il a également demandé aux autorités une enquête poussée visant à s'attaquer aux vrais problèmes qui, selon ses propres termes, italienne.

Mario Ferrandi, un militant de Prima Linea surnommé Coniglio (lapin en itaien), a déclaré par la suite que lorsque la nouvelle de l'enlèvement de Moro et de l'assassinat de ses gardes du corps s'est répandue lors d'un rassemblement ouvrier, il y a eu un moment d'étonnement, suivi d'un moment de euphorie et d'anxiété, en raison du sentiment que quelque chose d'important allait se passer, et que les choses ne seraient plus tout à fait les mêmes par la suite. Il se souvient aussi que les étudiants présents à l'événement avaient dépensé l'argent de la Cassa del circolo giovanile pour acheter du champagne et porter un toast avec les employés de la cantine.

Détention de Moro Encore aujourd'hui, le lieu exact de détention de Moro n'est pas connu avec certitude. D'après la reconstitution réalisée pendant le procès, il pourrait s'agir d'un appartement situé au 8 via Camillo Montalcini à Rome, qui appartenait à un membre des BR depuis quelques années. Moro aurait ensuite été tué dans un parking souterrain. Quelques mois après l'enlèvement, cet appartement a fait l'objet d'une enquête de l', la principale instance étatique italienne de lutte contre le terrorisme à l'époque. D'après son rapport, l'appartement a été abandonné par les Brigades rougesCommissione parlamentare d'inchiesta sul terrorismo in Italia e sulle cause della mancata individuazione dei responsabili delle stragi, session, interrogatoire de Valerio Morucci, 18 juin 1997.

Carlo Alfredo Moro, juge et frère d'Aldo Moro, écrit dans Storia di un delitto annunciato que son frère n'a pas été détenu via Montalcini mais dans un endroit proche de la mer. Sa théorie est basée sur le fait que du sable et des traces de végétation littorale ont été retrouvés dans la voiture contenant le corps de Moro. En outre, son frère était en bonne forme physique, ce qui est à son avis une nouvelle contradiction dans les déclarations des terroristes, qui ont déclaré qu'il avait été détenu en permanence dans une cage étroite. D'autres preuves allant dans ce sens ont été apportées par le géologue David Bressan qui a montré que, sur la base de certains microfossiles et grains de roche ignée trouvés sur la victime et dans la voiture, Moro avait dû être détenu près d'une plage rocheuse, et pas une simple plage de sable. Même si les ravisseurs ont affirmé par la suite avoir tenté d'induire les enquêteurs en erreur en versant de l'eau salée et du sable sur la victime et dans la voiture, les géologues et légistes ont exprimé des doutes sur le fait que les tueurs aient déployé de tels effortsForensic Geology And The Unsolved Murder Mystery of Italian Politician Aldo Moro, Forbes, 16 mars 2018..

Lettres d'Aldo Moro