droite|vignette|396x396px|L'empereur carolingien Louis le Pieux représenté en soldat romain tenant une croix chrétienne, superposé au poème De Laudibus Sanctae Crucis de Rabanus Maurus ; . La question de la continuation, de la succession et de la renaissance de lEmpire romain est un thème récurrent de l'histoire de l'Europe et du bassin méditerranéen. Sont ainsi reflétés les souvenirs durables de puissance, de prestige et d’unité associés à l’Empire romain.
Plusieurs régimes politiques ont revendiqué une continuité immédiate avec l'Empire romain, en utilisant son nom ou une variante de celui-ci pour se décrire. À mesure que les siècles passaient et que les ruptures politiques se multipliaient, l’idée d'une continuité institutionnelle avec l'Empire romain devenait de plus en plus discutable. Les prétendants les plus durables et les plus importants à la succession de l'Empire romain ont été, à l'Est, l'Empire ottoman et l'Empire russe, qui ont tous deux revendiqué la succession de l'Empire byzantin après 1453 ; et en Occident, l'Empire carolingien, puis le Saint-Empire romain germanique de 962 à 1806.
Indépendamment des affirmations de continuation, l’idée selon laquelle l’Empire romain avait vécu a conduit à diverses tentatives visant à le ressusciter ou à s’approprier son héritage, ce qui fut notamment le cas de la Russie orthodoxe. Le concept d'une « Troisième Rome », la « Première Rome » étant Rome en Italie et la « Deuxième Rome » étant Constantinople dans l'Empire byzantin, émerge dans ce contexte.
Historiographie et nomenclature En Europe occidentale, la vision selon laquelle la déposition de Romulus Augustule en 476 ap. J.-C. comme un tournant historique, marquant la chute de l'Empire romain d'Occident et donc le début du Moyen Âge, a été introduite par Leonardo Bruni au début du , renforcée par Christoph Cellarius à la fin du et cimentée par Edward Gibbon à la fin du . En pratique, il ne s’agit que d’une convention historiographique, puisque l’idée impériale a longtemps survécu à l’Empire romain d'Occident en Europe occidentale et a même atteint des territoires qui n’avaient jamais été sous domination romaine au cours de l'Antiquité classique.
La chute de Constantinople en 1453 est historiquement largement acceptée comme marquant la fin de l’Empire romain d’Orient ainsi que du Moyen Âge. Néanmoins, deux revendications notables à la succession de l'Empire romain d'Orient sont apparues dans les siècles qui ont suivi la chute de Constantinople : celles-ci étaient le fait de l'Empire ottoman et de l'Empire russe. Mehmed II, le sultan ottoman qui avait capturé Constantinople, a justifié son accession au titre d'empereur des Romains (Kayser-i Rum) par le droit de conquête, ce qui était cohérent avec l'idéologie impériale byzantine qui croyait que le contrôle de Constantinople constituait le facteur de légitimation clé pour un empereur, et était également soutenu par l'historiographe contemporain Georges de Trébizonde. La revendication de Mehmed II a également été reconnue par le patriarche œcuménique de Constantinople Gennadius Scholarius après que Mehmed II l'ait intronisé dans ce rôle en 1454, l'année suivant la chute de Constantinople. Les prétentions de Mehmed II n'ont toutefois pas été acceptées par l'Église catholique romaine ou les États chrétiens d'Europe de l'époque, et bien que Mehmed II ait eu l'intention de donner suite à ses revendications en se lançant dans la conquête de l'Italie, sa mort en 1481 a marqué la dernière fois où l'État ottoman tenté de conquérir l'Italie ou Rome elle-même ; les empereurs ottomans ultérieurs préférant combattre leurs concurrents à la succession putative de l'Empire romain (nommément le Saint-Empire romain germanique et l'Empire russe). Alors que l’Empire ottoman poursuivait sa rupture avec la légitimité gréco-romaine en faveur du renforcement de sa légitimité islamique, les revendications ottomanes sur l’Empire romain s’estompèrent ; la dernière utilisation officielle du titre Kayser-i Rum remontant au .
Onomastique
droite|vignette| De Byzantinæ historiæ scriptoribus, également connu sous le nom de « Byzantine du Louvre », page de garde aux armes de Louis XIV. L'empire que l'historiographie moderne qualifie de « byzantin » n'a jamais utilisé cette expression et a continué à se qualifier lui-même d'Empire romain, Empire des Romains ou Romanie jusqu'à la chute de Constantinople. Après l'établissement du Saint-Empire romain germanique en 800, les chrétiens d'Europe occidentale étaient réticents à appliquer l'épithète de « romain » à l'Empire d'Orient et l'appelaient fréquemment « Empire des Grecs » ou « Empire grec ». En revanche, les musulmans du Levant et d'Extrême-Orient appelaient généralement les habitants de l'Empire d'Orient les « Romains » (Roumi) et les Européens de l'Ouest, y compris ceux du Saint-Empire romain germanique, les « Francs » (Farang).
Le nom de Byzance fait référence à une ancienne ville du Bosphore, aujourd'hui appelée Istanbul, que Constantin rebaptisa Constantinople en 330. Il ne fut plus utilisé par la suite, sauf dans de rares contextes historiques ou poétiques, jusqu'à ce qu'il prenne son nouveau sens en 1557 lorsque l'érudit allemand Hieronymus Wolf publia son Corpus Historiæ Byzantinæ, un recueil de sources historiques sur l'Empire d'Orient. Puis, à partir de 1648, Philippe Labbe et ses collègues jésuites français publièrent le De Byzantinæ historiæ scriptoribus en 24 volumes ; et, en 1680, Du Cange produisit sa propre Historia Byzantina. C'est à cause de ces auteurs que le terme de « byzantin » s'impose peu à peu parmi les auteurs, notamment français, au . En dehors de la France, dans le monde occidental, l'usage de l'expression « empire byzantin » ne se généralise que vers le milieu du , après que Barthold Georg Niebuhr et ses continuateurs publient le Corpus Scriptorum Historiae Byzantinae en 50 volumes.
De même, ce que les historiens appellent « Empire carolingien » et « Saint-Empire romain germanique » était pour leurs sujets et dirigeants l'« Empire romain », l'« Empire des Romains » — ou simplement l'« Empire ». Ce n'est qu'en 1157 que les rebondissements de la Querelle des Investitures conduisirent à qualifier l'Empire, mais pas l'empereur lui-même, de « saint » (sacrum)Peter Moraw, Heiliges Reich, in: Lexikon des Mittelalters, Munich & Zurich: Artemis 1977–1999, vol. 4, columns 2025–2028.. La référence à l'Allemagne (« Saint-Empire romain germanique »), apparue pour la première fois à la fin du , n'a jamais été beaucoup utilisée dans les documents officiels impériauxPeter H. Wilson, "Bolstering the Prestige of the Habsburgs: The End of the Holy Roman Empire in 1806", in The International History Review, Vol. 28, No. 4 (December 2006), p. 719. ; en outre, elle n'était même pas entièrement exacte, l'Empire couvrant également des territoires romans (notamment en Italie) et slaves. D'autres désignations fréquentes au début de l'ère moderne existaient également, telles que « Empire allemand » ou « Empire romain-allemand » ().
En 1773, quelques décennies avant la disparition du Saint-Empire romain germanique, Voltaire a cette phrase célèbre selon laquelle le Saint-Empire « n’était en aucun cas saint, ni romain, ni un empire ».
Légitimité impériale romaine Dans les premières décennies de l'Empire romain, la légitimité était largement définie par les institutions héritées de la République romaine, initialement associées à une forme de succession héréditaire au sein de la dynastie julio-claudienne. Alors que les anciennes institutions républicaines perdaient progressivement de leur prégnance, la légitimité de nombreux empereurs ultérieurs fut tirée de leur acclamation par l'armée et, sous la dynastie antonine, de l'adoption par leur prédécesseur. L'Empire romain lui-même a longtemps été défini par sa capitale éponyme, mais cette équation est devenue floue après la crise du siècle, lorsque le centre administratif en a été déplacé à Mediolanum (Milan), puis ventilé en divers endroits (dont Nicomédie, Sirmium, Augusta Treverorum, Serdica) avant d'être fixée par Constantin le Grand à Byzance, rebaptisée pour l'occasion Constantinople (en 330) — tandis que Ravenne remplaçait Milan comme capitale politique de la partie occidentale en 402. Parallèlement, l'Empire se christianise au cours du , ce qui redéfinit en partie le rôle et l'autorité de l'Empereur, qui devient le protecteur de la nouvelle religion d'État.
Ainsi, l’identité impériale, et donc la question de savoir quel régime politique pouvait légitimement prétendre être l’Empire romain, ne reposait-elle pas sur un seul critère, mais bien sur une variété de facteurs : le pouvoir territorial et le monopole de la violence légitime ; le contrôle des villes de Rome et/ou Constantinople ; la protection de la justice et de la foi chrétienne (contre le paganisme, l'hérésie et plus tard l'Islam) ; ainsi que, quoique de manière plus intermittente, des considérations de succession dynastique ou de nationalisme ethnique.
Des revendications contradictoires
Le caractère multidimensionnel de la revendication impériale, ainsi que le prestige unique du titre impérial, expliquent la récurrence de conflits souvent insolubles visant à savoir quel État ou quel dirigeant était l'héritier légitime de l'Empire romain. Ces conflits ont cependant perdu de leur puissance au cours de la période moderne, à mesure que l'amélioration des communications et de l'alphabétisation sapait de plus en plus toute prétention à la suprématie universelle. Une lettre de l'empereur carolingien Louis II à l'empereur byzantin Basile , probablement rédigée dans les cercles romains proches de la papauté en réponse à un original perdu et survivant dans une copie du conservée à la bibliothèque du Vatican, permet de comprendre la façon dont le débat était formulé à cette époque (vers 871). Les citations suivantes sont tirées d’une traduction complète du chercheur Charles West (et retraduites en français pour cet article).
La domination territoriale sur Constantinople n’est pas le critère exclusif d’une revendication impériale légitime :
Bien que l'Empire en tant que concept soit unitaire, il n'existe aucune doctrine établie selon laquelle il ne devrait y avoir qu'un seul empereur à tout moment, surtout si les deux empereurs sont en bons termes. Que ce soit volontaire ou non, la description donnée par Louis de deux empereurs d'un seul Empire correspond à la doctrine qui sous-tend la Tétrarchie, soit la division entre Empire d'Orient et Empire d'Occident entre 395 et 476 :
L'affirmation de Louis est suffisamment ancienne pour être justifiée par la tradition puisqu'elle tient déjà depuis plusieurs générations :
Louis défend le principe carolingien de succession dynastique tel que validé par la tradition. De plus, Louis pense qu'il ne devrait y avoir aucun critère ethnique exclusif pour la dignité impériale. Ici, Louis fait apparemment référence à une affirmation de Basile selon laquelle l'empereur devrait être romain et non issu d'une ethnie (gens) non romaine :
Utilisant un vocabulaire moderne, Louis pensait que les peuples ou nations (gens) qu'il citait (par exemple les Espagnols, les Isauriens, etc.) n'étaient pas romains et que seuls les habitants de la ville de Rome étaient romains, les autres se contentant d'être citoyens de l’empire. Pour Basile, les Francs ne pouvaient pas faire de bons empereurs car ils n'avaient pas été citoyens de l'empire.
L'Empire et le christianisme