François Joseph Paul, marquis de Grasse Tilly, comte de Grasse, né au château des Valettes du Bar (actuellement Tourrettes-sur-Loup, Alpes-Maritimes) le , et mort le au château de Tilly (dans les actuelles Yvelines), est un officier de marine français qui sert la Marine royale française. Il assume divers commandements lors des guerres de Succession d'Autriche et de Sept Ans avant de terminer sa carrière comme lieutenant-général lors de la guerre d'indépendance américaine.
Nommé en 1781 commandant de la principale escadre française, son action résolue dans la baie de la Chesapeake permet la victoire décisive de Yorktown. Lourdement battu et capturé en 1782 à la bataille des Saintes, il connaît la disgrâce royale jusqu'à sa mort, même si ce combat est sans conséquence sur la suite de la guerre. Les historiens l'ont réhabilité et les marines américaines et françaises donnent régulièrement son nom à de grosses unités de guerre.
De l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem au service du roi de France vignette|redresse|Diego de Mesa, La bataille du cap Sicié (22 février 1744). Ce combat, appelé « bataille de Toulon » par les Anglais et les Espagnols, voit le premier engagement naval de Grasse.
Dernier garçon d'une famille de la noblesse provençale issue des anciens princes d'Antibes, François-Joseph de Grasse naît au château familial de Tourrettes-sur-Loup (le château des Valettes) où il passe la plus grande partie de son enfance.
En 1733, François-Joseph de Grasse est reçu de minorité dans l'ordre de Saint-Jean de JérusalemLouis de la Roque, Catalogue des chevaliers de Malte, appelés successivement Chevaliers de l'Ordre Militaire et Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes, de Malte - 1099-1800, Alp. Desaide, Paris, 1891, colonne 109. comme page du grand maître de l'Ordre. En 1740, après six années d'apprentissage ponctuée de caravanes sur les galères de l'Ordre, François-Joseph Paul de Grasse renonce à prononcer ses vœux de frère-chevalier et choisit d'entrer au service du roi de FranceBertrand Galimard Flavigny, Histoire de l'ordre de Malte, Paris : Perrin, 2010 (nouvelle édition revue et augmentée), p. 225 : ..
Enseigne de vaisseau en 1743, il se retrouve engagé dans les combats de la guerre de Succession d'Autriche. Le , il participe sur le Diamant au combat du cap Sicié, puis fait campagne aux Antilles et passe en 1746 sur le Castor avec lequel il participe à la capture d'une corvette anglaise sur les côtes d'Acadie. En 1747, il embarque sur la Gloire dans l'escadre de La Jonquière, où il est blessé et fait prisonnier au combat du cap Ortegal contre l'escadre anglaise de l'amiral Anson ().
La guerre terminée, il fait une croisière en 1752 au Levant, sur la Junon. Il est ainsi promu lieutenant de vaisseau en 1754, et fait campagne sur l’Amphion en 1755 à Saint-Domingue. La guerre avec l'Angleterre reprend en 1756, et il participe en 1757 sur le à la défense de Louisbourg dans la concentration navale de Dubois de La Motte. La même année, il commande le Zéphyr en croisière sur les côtes d'Afrique.
En 1762, il devient capitaine de vaisseau et commande l'année suivante le Protée aux Antilles alors que se termine la guerre de Sept Ans qui a vu la Marine royale enregistrer de lourdes défaites et la destruction de l'essentiel du premier empire colonial français.
En 1765, il commande L'Héroïne dans l'escadre de du Chaffault lors de l'expédition de Larache, puis l’Iris en 1772 en escadre d'évolutions. En 1775, il dirige L'Amphitrite aux Antilles, puis L'Intrépide en 1776. Grasse se taille une réputation de bon manœuvrier.. C'était
Le , il épousa Antoinette Rosalie Accaron à Versailles ; celle-ci mourut en 1773. Il épouse Marie Catherine Pin en deuxièmes noces le au Port-de-Paix à Saint-Domingue puis, le , il épouse Christine Marie Delphine Lazare de Cibon en troisièmes noces.
En 1776, une partie des colons anglais d'Amérique proclament leur indépendance. Les Insurgents sollicitent l'aide du roi de France. Louis XVI et ses ministres hésitent longuement, puis s'engagent auprès de la jeune république américaine pour venger les défaites de la guerre de Sept Ans et combattre les prétentions anglaises à un contrôle total des mers.
En 1778, la guerre éclate donc de nouveau entre la France et l'Angleterre. Ce nouveau conflit lui offre l'occasion de se distinguer et d'entrer dans l'Histoire.
La bataille de la Chesapeake : le héros de la guerre d'indépendance américaine (5 septembre 1781)
vignette|redresse|Théodore Gudin, La Bataille de la Chesapeake (). À gauche, l’Auguste () au combat. vignette|redresse|Les opérations militaires sur la côte américaine en 1781, carte américaine en anglais. vignette|redresse|V. Zveg, Bataille de Chesapeake, le (1962), Norfolk, Hampton Roads Naval Museum. Le Ville de Paris et l’Auguste. vignette|redresse|Le plan d'engagement des deux flottes lors de la bataille de la Chesapeake. Carte anglaise (vers 1920).
À l'ouverture du conflit, de Grasse est nommé chef d'escadre des armées navales et sert sous les ordres d'autres amiraux. Dans l'escadre d'Orvilliers, il commande le Robuste lors de la bataille d'Ouessant, le , puis rejoint avec une flottille de renfort l'escadre de d'Estaing aux Antilles et prend part aux combats de la Grenade, le , et de Savannah, en -. En 1780, il commande une division dans l'escadre de Guichen et se distingue aux trois combats livrés au commodore Rodney, au large de la Dominique.
En , de Grasse est nommé lieutenant général des armées navales et reçoit enfin le commandement d'une grande escadre, avec pour mission principale de partir aux Antilles, pour couvrir la défense des îles du Vent. Il met son pavillon sur le et appareille de Brest le , à la tête de vingt vaisseaux, trois frégates et Chiffres donnés par . La comptabilité exacte des vaisseaux dans les escadres varie selon les ouvrages et les historiens. Le site Histoire-de-fregates.com présente l'escadre à en donnant le nom de tous les bâtiments. et auraient composé l'expédition selon . transportant de troupe. L'escadre arrive le à la Martinique, obligeant l'amiral Hood à lever le blocus de Fort-Royal, où de Grasse entre le .
Un de ses premiers succès est la prise de l'île de Tobago, action menée en coordination avec les troupes du gouverneur des îles françaises, le marquis de Bouillé. Grasse couvre le débarquement des de Bouillé qui forcent la garnison anglaise à une rapide capitulation alors que l'escadre de Rodney, arrivée en renfort, préfère ne pas engager le combat.
Le , de Grasse appareille pour Saint-Domingue en escortant un gros convoi. Au mouillage de Cap-Français (aujourd'hui Cap-Haïtien, au nord-ouest de l'île de Saint-Domingue), de Grasse reçoit l'appel à l'aide de George Washington et du général de Rochambeau, le commandant du corps expéditionnaire français, débarqué le de l'année précédente dans le Rhode Island. Cette troupe d'un peu moins de a passé l'hiver dans un camp retranché à Newport, en attendant les renforts promis par Louis XVICes troupes ne seront jamais envoyées, Louis XVI refusant pour des raisons financières les renforts de demandés par Rochambeau ..
La situation des insurgés Américains est alors très difficile : pas d'argent, plus de médicaments, des désertions en masse, deux importantes armées anglaises stationnant à New York et en Virginie… Les troupes anglaises installées à New York sont nombreuses et solidement retranchées.
Rochambeau conseille à Washington de marcher plutôt vers l'armée anglaise du sud commandée par Charles Cornwallis, installé dans la presqu'île de Yorktown à l'entrée de la baie de ChesapeakeAu total l'Angleterre déploie à peu près sur toute l'Amérique du Nord en 1781. D'après .. Depuis son camp retranché, Cornwallis peut menacer les environs en recevant des renforts de la mer, car les escadres anglaises patrouillent le long de la côte américaine. Mais cette position peut aussi se transformer en piège mortel, si une armée parvient à bloquer la presqu'île de Yorktown, et si la flotte anglaise est tenue à distance de l'entrée de la baie. Une première tentative de débarquement de troupes, menée en par Destouches à la demande de Washington avait d'ailleurs échoué, après un bref combat naval face à l'escadre d'ArbuthnotÀ Newport, stationne l'escadre qui a débarqué en juillet de l'année précédente l'armée de Rochambeau. Initialement cette escadre était commandée par le chevalier de Ternay, mais celui-ci est mort d'épuisement le en fortifiant Newport. C'est le chevalier Destouches qui prend le commandement de l'escadre et livre ce premier combat de la Chesapeake le . Le commodore Arbuthnot l'a poursuivi depuis New York et obligé à regagner Newport où il a cédé son commandement au comte Barras de Saint Laurent. . . Ce premier combat de la Chesapeake — il est vrai mineur — est généralement oublié des historiens..
De Grasse, qui n'a pas d'ordre précis de Versailles, envisage de monter une attaque sur la Jamaïque ou éventuellement New York. Il accepte cependant le plan qui lui est proposé.
L'escadre de Barras de Saint-Laurent, immobilisée à Newport, où elle est inactive depuis le premier combat de la Chesapeake, accepte de se joindre à l'opération. C'est un renfort important, qui donne une très nette supériorité navale aux Français pour tenter cette opération de grande envergure.
De Grasse emprunte sous sa signature à des banquiers espagnols et fait embarquer sur sa flotte les sept régiments destinés à attaquer la Jamaïque, avec un petit corps de dragons et d'artilleurs : en tout, avec du matériel de siège, des canons et des mortiers. Le moral, stimulé par les victoires précédentes, est très élevé. L'escadre se sent forte au point de couper au travers des écueils du canal de Bahama jusqu'alors inconnu aux flottes françaisesJean Meyer, dans ..
Commence alors une Les troupes de Rochambeau, très éloignées de Yorktown, commencent une marche forcée vers le sud de plus de , en laissant de côté l'armée anglaise de New York, alors que les quelques centaines de cavaliers de La Fayette et du général Waine remontent vers la baie jusqu'à Williamsburg.
Mais l'essentiel vient de la mer : le , les vingt-huit navires de ligne et les quatre frégates de Grasse se présentent à l'entrée de la rivière Chesapeake et jettent l'ancre dans la baie de Lynnhaven. Le débarquement des troupes, sous les ordres du marquis de Saint-Simon, commence aussitôt. La situation des Français reste pendant plusieurs jours extrêmement aventureuse, car avec réguliers et loyalistes, Cornwallis dispose de forces très supérieures. L'armée de Rochambeau est encore loin, mais Grasse envoie quatre navires bloquer les rivières James et York.
Le , l'opération de débarquement n'est pas encore achevée qu'une flotte se présente à l'horizon, mais ce n'est pas celle de Barras de Saint-Laurent. Ce sont les pavillons des Anglais Hood et Graves qui apparaissent dans les longues vues, avec de ligne (ou 20 ) et sept frégates. L'instant est décisif pour les Français, qui d'assiégeants risquent de se retrouver en situation d'assiégés, enfermés dans la baie.
Mais de Grasse réagit aussitôt : il stoppe le débarquement, laisse filer les ancres et, fin manœuvrier, il se prépare à engager le combat, avant que l'escadre anglaise ne bloque la baie entre les caps Charles et Henry. Grasse a un atout important : il a plus de vaisseaux (il en engage 24 sur 28, mais plus de mille marins français n'ont pas eu le temps de rembarquer) que les deux amiraux anglais.