Le Conte d'al-Ma'mûn et des Pyramides est un récit du recueil des Mille et Une Nuits. Dans l'Encyclopédie des Mille et Une Nuits, il est répertorié sous le numéro ANE 131Ulrich Marzolph, Richard van Leeuwen et Hassan Wassouf: The Arabian Nights Encyclopedia. Band, ABC-Clio, Santa Barbara 2004, S. 283f.. Dans la version de Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, il s'étend des nuits 397 à 398. Il narre la visite du septième calife abbasside al-Ma'mūn aux pyramides de Gizeh.
Résumé vignette|Pyramides de Gizeh Al-Ma'mūn, fils du calife Hâroun ar-Rachîd, vint en Égypte et visita Le Caire. Il demanda à voir les pyramides de Gizeh afin de les démolir et prendre possession des trésors qui y étaient cachés. Les efforts et l'argent dépensés ne donnèrent pas grand chose. En fait, il parvint seulement à percer une petite arche dans l'une des pyramides. À l'intérieur, il trouva exactement la même somme d'argent que celle qu'il dépensa pour ses travaux. Restant tout interdit, il prit l'argent et abandonna son projet.
Le récit se poursuit par des informations diverses sur les pyramides, au nombre de trois, qui figurent parmi les Merveilles du monde. Il est dit qu'il n'existe nulle part ailleurs dans le monde de construction aussi haute, parfaite et sûre. Elles sont faites de blocs énormes. Chacun d'entre eux est percé, sur deux faces opposées, d'un trou. On y enfonçait dans l'un deux une barre de fer bien droiteRichard Francis Burton, dans The Book of the Thousand Nights and a Night (1885), Volume 05 (lire en ligne ici et ici), note que tout cela est imaginatif., qui venait s'insérer dans le trou correspondant du bloc voisin. L'assujettissement est assuré par du plomb fondu. Le tout fut exécuté d'après les mesures les plus précises de la géométrie. L'édifice achevé, chacune des Pyramides s'élevait à cent coudées vers le ciel, selon la valeur fixée alors à cette mesure. Elle est carrée à la base et son arête, depuis le sommet, s'étire sur trois cents coudées.
Les Anciens disent que la pyramide de l'ouest garderait trente chambres en pierre d'onyxJamel Eddine Bencheikh et André Miquel, Les Mille et Une Nuits, Gallimard, La Pléiade, 2005, Tome II, notes page 965 : aux couleurs variées. Elle serait remplie de joyaux très précieux, de quantité de richesses, de statues étranges, d'instruments et d'armes très beaux, vernis par le meilleur spécialiste et préservés de la rouille jusqu'au jour de la Résurrection. On y trouverait également du verre qui peut être plié sans se briser, ainsi que toutes sortes de médicaments habilement composés et de lotions particulièrement subtiles. La deuxième pyramide recèlerait les écrits des prêtres rédigés sur de la pierre d'onyx. Chacun d'entre eux avait la sienne, sur laquelle il consigna ses maximes, les merveilles de ses savoirs et de ses pratiques. Les murs représenteraient des êtres humains, comme des idoles, illustrant toues sortes d'activités, assis sur des coussinsJamel Eddine Bencheikh et André Miquel, Les Mille et Une Nuits, Gallimard, La Pléiade, 2005, Tome II, notes page 965 : .
Chaque pyramide aurait son gardien, la protégeant de l'usure du temps et des calamités du sort. Les merveilles des Pyramides ont toujours subjugué tous ceux qui savent voir et méditer. Les poètes en ont laissé maintes évocations :
Analyse vignette|Percée d'Al-Mamoun.
Al-Ma'mûn et les Pyramides Le thème des Merveilles du monde est connu et, parmi elles, celles des Pyramides. Le conte en propose une lecture mi-historique, mi-légendaire, dont la valeur tiendrait au final au souci d'intégrer le recueil de contes, du moins occasionnellement, dans une littérature encyclopédique (adab) de l'honnête homme de l'époque. Le calife abbasside Al-Ma'mūn vint effectivement au Caire, en 832, lors des dernières années de sa vie, afin de maîtriser une révolte de protestation contre la lourdeur des impôtsJamel Eddine Bencheikh et André Miquel, Les Mille et Une Nuits, Gallimard, La Pléiade, 2005, Tome II, notes page 965.. Il a ordonné de pénétrer dans la Grande Pyramide : Al-Ma'mun, Oneworld Publications, London 2005 (lire en ligne). et ses ouvriers auraient creusé un tunnel qui est encore connu aujourd'hui sous le nom de tunnel al-Ma'munDie Große Pyramide des Königs Cheops in Giza. Auf: benben.de; zuletzt abgerufen am 22. Januar 2016.. Cette histoire des Mille et une nuits fait partie d'une série d'histoires du monde arabe du début du Moyen Âge entourant les pyramides égyptiennesPeter Lacovara : The Pyramids, the Sphinx: Tombs and Temples of Giza, Bunker Hill Publishing, Charlestown 2004, p. 26 (lire en ligne).. La tradition s'intéresse de préférence aux deux pyramides de Khéops et de Khéphren. C'est sous la forme du duel (haramayn) qu'elles apparaissent dans les poèmes cités.
Richard Francis Burton s'étonne qu'Edward William Lane ait choisi d’omettre cette histoire dans son édition du recueil The Thousand and One Nights : or, Arabian Nights' Entertainments (1840). Il estime pourtant intéressant ce récit qui est fondé sur des faits historiques, suggérant une . Ce conte lui fait aussi dire : Richard Francis Burton, The Book of the Thousand Nights and a Night (1885), Volume 05 (lire en ligne ici et ici).
Cette légende est aussi rapportée par divers auteurs arabes, racontant qu'Al-Mamoun, féru de sciences, y aurait cherché des trésors et des objets magiques. Mais ses conseillers lui auraient fait comprendre que cette entreprise était irréalisable, aussi il se contenta de pratiquer une brèche pour pénétrer à l'intérieur. Les hommes du calife auraient exploité l'entrée et le tunnel des voleurs, une brèche effectuée dès l'Antiquité dans la face nord par des pilleurs de tombes. Alors que leurs outils cassaient rapidement lors de l'élargissement de ce tunnel, les ouvriers d'Al-Mamoun auraient alors chauffé les pierres au rouge et les arrosant de vinaigre froid pour favoriser leur progression... Les témoignages sur les découvertes du calife divergent. Selon certains, le calife n'aurait rien trouvé de plus qu'un sarcophage renfermant un corps corrompu. Tandis que l'historien du , Al-Mas'ûdîJohn Greaves, Pyramidographia and Other Writings, with Birch's Life of John Greaves, Cambridge Scholar Publishing, p. LVIII. , raconte :On pratiqua pour lui la brèche qui est encore béante aujourd'hui. On employa pour cela le feu, le vinaigre, les leviers... L'épaisseur du mur était d'environ vingt coudées. Etant parvenus à la fin de ce mur, ils trouvèrent au fond du trou un bassin vert rempli d'or monnayé ; il s'y trouvait mille dinars, chaque dinar pesant une once... Ce bassin était, dit-on, d'émeraudeAl-Mas'ûdî raconte aussi cette légende dans son Abrégé des MerveillesAl-Mas'ûdî, Abrégé des Merveilles, traduction par Bernard_Carra_de_Vaux-Saint-Cyr en 1898, pp. 210-1 (lire en ligne)..
L'écrivain du Kaisi écrit qu'Al-Mamoun y trouva :une chambre carrée à la base et voûtée au sommet, très grande et au milieu de laquelle était creusé un puits de dix coudées de profondeur... On raconte qu'un homme y étant pénétré arriva à une petite chambre où se trouvait une statue d'homme en pierre verte comme la malachite. Cette statue fut apportée à Al-Mamoun. Elle avait un couvercle que l'on retira et l'on trouva le corps d'un homme revêtu d'une cuirasse d'or, incrustée de toutes sortes de pierreries ; sur la poitrine était posée une épée d'un prix inestimable, et près de la tête se trouvait un rubis rouge... La statue d'où ce mort avait été tiré fut jetée près de la porte du palais du gouvernement au Caire, où je la vis en l'an 511 (1117-1118 de l'ère chrétienne)De nombreuses allusions à des caractères gravés sur les faces de la pyramide seront faites jusqu'à leur détérioration. Selon Al-Mas'ûdî, ces caractères étaient de plusieurs sortes ; grecs, phéniciens et d'autres inconnus. Il s'agissait sans doute de témoignages gravés par les voyageurs et accumulés durant plusieurs siècles.
Ibn Khaldoun rapporte dans ses Prolégomènes. que le calife Al-Mamoun voulut détruire les pyramides et rassembla des ouvriers pour cela, mais il n’y parvint pas. Ses conseillers lui recommandèrent alors de les laisser en place en témoignage de la grandeur des Arabes, puisqu'ils avaient pu vaincre une civilisation capable de créer de tels monuments. Une partie des débris de la surface des pyramides auraient servi à la construction de quelques maisons du Caire, selon les dires recueillis par ce même historien.
Ibn Battûta, explorateur marocain, qui voyage en Égypte en 1326, dans ses mémoires compilés par le lettré Ibn Juzayy al-Kalbi, il consacre un chapitre aux descriptions des pyramides et des berbàs (temples). Il décrit les pyramides, disant qu'elles n’ont pas de portes et l’on ignore de quelle manière elles ont été bâties. En effet, de nombreuses discussions et recherches sont effectuées pour déterminer leur destination et l’ancienneté de leur construction. Il raconte alors la légende antédiluvienne, qui attribue leur paternité à Hermès l’Ancien, qui vivait dans le Saïd supérieur et était appelé « Khonoûkh » (ou « Khonoâkh »). Celui-ci fut le premier à parler des mouvements célestes et des substances supérieures, ainsi que le premier à édifier des temples et y glorifia la divinité. Selon le voyageur, le siège des connaissances et de l’autorité royale en Égypte aurait été la ville de Ménoûf, située à un bérid (espace de quatre parasanges ou douze milles) de Fosthâth. Après la construction d'Alexandrie, elle devint le siège de l’autorité et des connaissances jusqu’à l’avènement de l’islam. Alors Amr ibn al-As, jeta les fondements de la ville de Fosthâth, qui est encore la capitale de l’Égypte. Puis, l'explorateur raconte l'histoire du songe d'un roi, semblable à celle de Surid Ibn Salhouk. Il ajoute que le roi en question demanda aux astrologues si jamais elles risquaient d'être un jour ouvertes. Ils lui répondirent qu’elles le seraient du côté du nord, à un endroit qu'ils lui désignèrent et lui communiquèrent le montant de la dépense que coûterait cette opération. Le roi ordonna alors de déposer en ce lieu la somme équivalente à celle qui serait employée pour pratiquer une brèche. Il y fit allumer un grand feu, puis y fit jeter du vinaigre et y lancer des pierres avec une baliste, jusqu’à ce que s'ouvre la brèche qui existe encore. Il trouva vis-à-vis de cette ouverture la somme d’argent en question, qu'il ordonna de peser. Il fit alors calculer ce qui avait été dépensé pour pratiquer la brèche et Ma’moûn fut très étonné d'apprendre que les deux sommes étaient égalesIbn Battûta & Ibn Juzayy al-Kalbi, Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages, Tome premier, chapitre "Égypte", "Descriptions des pyramides et des berbàs" (lire en ligne ici et là). Selon une variante de la légende, apeuré par cette coïncidence, il abandonna aussitôt son projet.
Jacques Auguste Cherbonneau reprend le compte rendu de Battûta dans un article des Nouvelles annales des voyages (1854), en y ajoutant une note. Il y résume les propos tenus par Antoine-Isaac Silvestre de Sacy dans sa conférence sur Relation arabe sur l’Égypte par ʿAbd al-Latîf al-Baghdâdî (qu'il a traduit en 1810). De Sacy se base sur Ibn Hawqal afin de supposer que le trou de la pyramide date d'avant al-Ma'mûn. Dans tous les cas, cette anecdote est aussi narrée par Al-Mas'ûdî, Al-Bakri et El-Abderi (qui la développe complaisamment)Jacques Auguste Cherbonneau, Nouvelles annales des voyages, tome 134/ tome 30 de la série 5, 1852 p. 178 (lire en ligne)..