En linguistique, les termes « racine » et « radical » sont associés. Certains linguistes y voient même des synonymesPar exemple Constantinescu-Dobridor 1998 (article radical)., d’autant plus qu’en anglais on utilise le terme root comme équivalent des deuxEifring et Theil 2005, chap. 2, ., Crystal 2008 mentionnant que le terme est parfois utilisé au lieu de Crystal 2008, .. En effet, les deux termes ont en commun de se référer à un élément de base du mot, dépourvu de tout affixe, dans les langues flexionnelles et les langues agglutinantes. Cependant, au , les deux termes sont distingués dans la terminologie linguistique françaisePar exemple dans Grevisse et Goosse 2007 (). selon certaines caractéristiques de l’élément de mot en question. De plus, chacun des deux termes continue d’avoir plusieurs interprétations.
Interprétation diachronique
Pour certains linguistesPar exemple Grevisse et Goosse 2007 () ou Bidu-Vrănceanu 1997 ()., le terme « racine » se réfère à l’histoire des mots, à leur étymologie. La notion de racine a une grande importance dans les études diachroniques visant à reconstituer le proto-indo-européen. Dans ces études, la racine est l’élément de base, le plus ancien de l’histoire d’un mot, reconstitué par la comparaison de ses correspondants dans les langues indo-européennes, en tenant compte de lois phonétiques spécifiquesBussmann 1998, .. On est arrivé, par exemple, à la conclusion que le mot sanskrit parayati « mener à travers », celui du grec ancien peirein « passer à travers », le mot latin portare « porter », l’arménien hordan « avancer », le vieux-slave pariti « voler », le vieil anglais faran « aller, voyager » et beaucoup d’autres mots ont tous pour base la racine proto-indo-européenne *per-, dont le sens est « mener quelque part, passer à travers »Etymonline, article *per- (2). Le signe * indique une forme non attestée mais reconstituée..
La distinction entre racine et radical apparaît déjà dans l’étude des racines indo-européennes. Une telle racine est un symbole hypothétique qui exprime une certaine notion, constitué de deux consonnes, par exemple. La racine est débarrassée de tous les éléments de flexion ou de formation des mots (affixes, etc.), étant irréductible sous cette forme. Une racine de deux consonnes apparaît dans les mots, complétée par une voyelle qui diffère dans des variantes de la racine appelées « radicaux ». Ceux-ci servent de base à la flexion. Par exemple, la racine g e/o n exprimant la notion d’engendrer et de naissance, se réalise par les radicaux gen, gon, gn, etc., le premier apparaissant dans le verbe français engendrerDubois 2002, .. Bussmann 1998, en utilisant le terme root, mentionne que les mots cités dans le paragraphe précédent ont à la base les éléments *per- ou *par-Bussmann 1998, . À noter que les racines et les radicaux sont transcrits différemment par Etymonline et Bussmann 1998, d’un côté, et par Dubois 2002, de l’autre., qui seraient donc des radicaux dans la terminologie française.
Interprétations synchroniques
Le terme « racine » est aussi utilisé dans la linguistique concernant les langues sémitiques actuelles. C’est, en général, un ensemble de trois consonnes, et la flexion, appelée « interne » dans ce cas, ainsi qu’en partie la formation de mots, consiste en le changement des voyelles qui se trouvent entre ces consonnes. En arabe, par exemple, la racine k-t-b représente la notion d’« écriture » et sert à former des mots tels que kataba « a écrit », kātib « scribe, écrivain », kitāb « document écrit, livre », kutub « livres ».
La distinction entre racine et radical existe également dans une interprétation synchronique, le terme « radical » dénommant une des formes prises par une racine. Celle-ci serait l’élément irréductible, commun à tous les membres d’une même famille de mots appartenant à une langue ou à une famille de langues. Elle est obtenue après élimination de tous les affixes et elle porte le sens essentiel, commun à tous les mots constitués avec elle, étant la forme abstraite servant de base de représentation à tous les radicaux qui en sont les manifestations. Il y aurait, par exemple, une racine /ven/ avec deux radicaux, ven- et vien-, qui se réaliseraient à la suite de l’ajout de divers affixes : le premier dans venir, venons, etc., le second dans vienne, viennent, etc. Des mots de langues différentes pourraient aussi avoir une racine commune qui se réaliserait par des radicaux différents dans ces langues, comme la racine /chant/, avec le radical chant- dans le verbe chanter hérité du latin et ses formes, et le radical cant- dans cantatrice, par exemple, mot italien emprunté par le français. Une racine peut aussi avoir un seul radical, les deux se confondant alors.
Le terme « radical » a d’autres interprétations synchroniques encore, non rapportées à la notion de racine.
Dans l’une d’elles, le radical serait une base à laquelle on peut ajouter des affixes grammaticaux. Le radical serait donc un mot indépendant ou un segment de mot sans aucun affixe ou seulement avec un ou plusieurs affixes lexicauxBidu-Vrănceanu 1997, .Constantinescu-Dobridor, article radical 2..
Le radical en tant que base élémentaire
Le plus souvent, dans les études synchroniques, le radical est la forme de base d’un mot qui n'est pas analysable sans la perte totale de son identité ; autrement dit, ce qui reste d’un mot après que tous ses affixes, aussi bien grammaticaux que lexicaux, ont été enlevés. Du point de vue morphologique, c’est un morphème, tout comme les autres éléments du mot, les affixesLaczkó 2000, .. Le radical est commun à toutes les formes grammaticales d’un mot et à tous les mots qui constituent une famille de motsConstantinescu-Dobridor 1998, article radical 1..
Ainsi, le radical est la base élémentaire de la flexion (dans les langues flexionnelles) et de l’ajout d’affixes (dans les langues agglutinantes), qu’il s’agisse de l’expression des rapports grammaticaux ou de la formation de mots.
En anglais, par exemple, langue flexionnelle, play- est un radical et, en même temps, le verbe play à l’infinitif (« jouer ») et à cinq formes personnelles du présent simple, ainsi que le nom signifiant « jeu ». On en forme, par ajout du morphème suffixe dérivationnel -er, le nom player « joueur », puis, par ajout du morphème désinence -s, la forme de pluriel players « joueurs ».
Toujours en partant de radicaux, on réalise la flexion interne, qui joue un rôle très important dans les langues sémitiques, comme l'arabe (voir plus haut), et qui conserve un certain rôle dans bon nombre de langues indo-européennes, comme dans une certaine mesure en anglais (man « homme » – men « hommes » ; write « écrire » au présent simple hors 3sg – wrote au passé simpleEifring et Theil 2005, .) et, dans une moindre mesure, en français : peut – put, sait – sut, prend – prit, met – mitFyodorov 2008, ..
Dans une langue agglutinante, comme le hongrois, au radical ház-, morphème unique dans le mot ház « maison », par ajout des suffixes dérivationnels -as, -ság, et grammaticaux -a, -i, -m et -ról, on obtient le mot házasságaimról « au sujet de mes mariages »A. Jászó 2007, ..
Par composition aussi, on peut obtenir des mots nouveaux à partir de deux radicaux, par exemple chou-fleurDubois 2002, ., blackbird « merle » (littéralement « oiseau noir »).
Le sens du radical Certains radicaux ont un sens notionnel, lexical. Ce sens est directement intelligible dans le cas du radical du nom, du verbe et de l’adjectif, et indirectement intelligible dans celui du radical du pronom. Ont un sens non lexical mais grammatical les radicaux des conjonctions, des prépositions et des postpositions, radicaux qui sont en même temps des mots invariables. D’autres radicaux, généralement des mots invariables aussi, ont un sens pragmatique ou modal. Tels sont les interjections et les mots pris en compte en tant qu’adverbes dans certaines grammaires, comme celles du français ou du roumain, dont certains sont considérés comme des mots de nature à part, appelés « modalisateurs » et/ou « particules » dans d’autres grammaires, comme celles du hongroisLaczkó 2000, ..
La forme du radical Dans certaines grammaires, on considère qu’il y a des radicaux à forme unique et d’autres à deux ou plusieurs variantes. Dans le cas des derniers, l’une des formes est typique, abstraite, appelée invariante. Celle-ci représente le morphème radical et on considère qu’il a autant de réalisations qu’il y a de formes, appelées variantes ou allomorphesBidu-Vrănceanu 1997, .Laczkó 2000, .. Cette distinction est analogue à celle entre phonème et allophone en phonologie, et elle correspond à celle entre racine et radical présente dans Dubois 2002 (voir plus haut).
Entre les variantes d’un radical, il y a ce qu’on appelle des alternances phonétiques (vocaliques et consonantiques). Certaines variantes sont appelées combinatoires, c’est-à-dire causées par l’ajout d’affixes, étant de nature morphophonologique. Il y a plusieurs sortes de telles alternances, en fonction aussi de la langue donnée :
entre variantes d’une voyelle (par exemple brève ~ longue) : dites [dit] ~ disent [diːz], víz [vːz] « eaux » ~ vizek ['vizɛk] « eaux »Siptár 2006, . ; entre voyelles différentes : répéter ~ il/elle répète, fată « fille » ~ fete « filles »Constantinescu-Dobridor 1980, . ; entre une voyelle et une diphtongue : negru « noir » ~ neagră « noire » ; entre une voyelle et une consonne : beo « blanc » ~ bela « blanche »Klajn 2005, . ; entre une voyelle et son absence : borac « combattant » ~ borcu « au combattant » (cas datif)Klajn 2005, ., bokor « buisson » ~ bokrok « buissons » ; entre deux consonnes : neuf ~ neuve, pot « je peux » ~ poți « tu peux », Srbija « Serbie » ~ srpski « serbe » (adjectif)Klajn 2005, . ; entre deux groupes de consonnes : muscă ['muskə] « mouche » ~ muște ['muʃte] « mouches » ; entre une consonne et son absence : ils/elles battent ~ il/elle bat ; alternance vocalique et consonantique concomitantes : carte ['karte] « livre » ~ cărți ['kərt͡sʲ] « livres » ;
La flexion interne aussi peut être considérée comme un système d’alternances vocaliques.
Radical libre et radical lié
Certains radicaux sont des morphèmes libres et peuvent donc constituer des mots par eux-mêmes et remplir ainsi leur rôle dans la phraseSection d’après Laczkó 2000, , sauf les informations des sources indiquées à part.. D’autres radicaux, n’ayant pas cette caractéristique, sont des morphèmes liés, tout comme les affixes. Entre le caractère totalement libre et totalement lié des radicaux, il y a des nuances : Un radical nécessairement libre ne peut pas recevoir d’affixes. Tel est le radical des adverbes, des conjonctions et des prépositions en français, par exemple. Un radical potentiellement libre peut recevoir des affixes, mais peut aussi remplir une fonction syntaxique sans en avoir aucun. Tels sont, en hongrois, les adverbes qui peuvent avoir des degrés de comparaison : fent « en haut » – fentebb « plus haut ». On considère comme relativement libre le radical de la plupart des verbes, des noms et des adjectifs. Un tel radical peut fonctionner seulement avec au moins un affixe, mais celui-ci peut être ∅ (zéro). Un tel affixe exprime un ou plusieurs traits grammaticaux par son absence justement. En hongrois, par exemple, la forme fut est en même temps un radical verbal et la forme de la troisième personne du singulier de l’indicatif présent du verbe en question, signifiant « il/elle court », forme verbale marquée par la désinence ∅, ce qui est d’ordinaire le cas pour les radicaux verbaux en hongrois.