Les usages de la science ouverte correspondent à un élargissement récent de l'audience la production scientifique au-delà des cercles universitaires spécialisés.
L’audience non universitaire des revues et autres travaux scientifiques a toujours été importante. Pour autant, les principaux indicateurs de la réception scientifique n’en tiennent pas compte, ce qui favorise l’usage des données de citation. À la fin des années 1990, les premières publications en libre accès sur Internet commencèrent à susciter un grand nombre de visites individuelles. Cette évolution a renouvelé les théories de la diffusion scientifique, l’accès direct aux publications ayant raccourci le parcours classique de la vulgarisation des savoirs. L’impact social et les usages potentiels par des lecteurs non spécialistes sont devenus des thèmes de discussion majeurs dans le développement des plateformes et infrastructures de science ouverte.
L’approche bibliométrique standard ne comptabilise pas la réception des productions scientifiques hors des milieux universitaires. Il a donc fallu développer de nouvelles méthodes, notamment l’analyse des journaux et des liens croisés ainsi que les altmetrics, pour analyser les usages de la science ouverte.
Dans les années 2010, la disponibilité croissante des données d’utilisation a permis de réaliser plusieurs études approfondies sur la réception de certaines plateformes de science ouverte. Plusieurs analyses de réception des revues scientifiques et enquêtes sur le lectorat ont montré que les universitaires professionnels ne constituent pas la majorité du public. En effet, les lecteurs récurrents sont plutôt des étudiants, des professionnels non universitaires (décideurs, R&D industrielle, travailleurs de la connaissance) et des « particuliers » aux motivations diverses (santé personnelle, curiosité, loisir). Le trafic sur les plateformes de science ouverte est stimulé par un écosystème plus vaste de partage et de vulgarisation des connaissances comprenant des productions non universitaires telles que les blogues. Le public non universitaire tend à privilégier la langue locale, ce qui favorise la diversité linguistique dans la sphère scientifique.
Concepts et définition
La bibliométrie et ses limites
Après la Seconde Guerre mondiale, le critère du nombre de citations s’est progressivement imposé pour quantifier la réception des publications scientifiques. La bibliométrie s’est développée parallèlement à la mise au point du premier moteur de recherche informatisé, le Science Citation Index, créé par Eugene Garfield en 1962. Ses figures fondatrices, comme l’historien des sciences britannique Derek John de Solla Price, étaient des partisans du réductionnisme bibliométrique. Leur ambition était de réduire tous les indicateurs bibliométriques possibles aux données et réseaux de citations. Après les années 1970, les indicateurs bibliométriques tels que le facteur d’impact ont fortement influencé la politique de recherche et l’évaluation des résultats.
Les moteurs de recherche académiques, la collecte de données de citations et les indicateurs correspondants ont été délibérément conçus pour favoriser les revues anglophones Jusqu’au développement des plateformes de science ouverte, . En Amérique latine et hors de l’Occident, l’utilisation d’indicateurs bibliométriques standard comme le facteur d’impact a considérablement occulté l’ampleur et la diversité de l’édition universitaire en tant qu’écosystème : .
À ses débuts, le mouvement de la science ouverte a partiellement adopté les outils standards de la bibliométrie et de l’évaluation quantitative : Après 2000, une importante littérature bibliométrique a été consacrée au bénéfice des publications en libre accès pour générer des citations.
À la fin des années 2000, certains indicateurs comme le facteur d’impact – entre autres – étaient de plus en plus considérés comme responsables d’un verrouillage systémique de sources prestigieuses devenues inaccessibles. Des figures clés du mouvement de la science ouverte tels que Stevan Harnad appelèrent à la création d’une scientométrie du libre accès qui La science ouverte s’étant popularisée au-delà des cercles universitaires, de nouveaux indicateurs devraient chercher à
Prévalence d'un public non universitaire
Les revues académiques ont toujours eu un public non universitaire important, qu’il s’agisse d’étudiants, de professionnels ou d’amateurs. En 2000, un tiers des lecteurs n’avaient jamais rédigé de publication scientifique/ Une proportion peut-être même supérieure pour les revues de sciences sociales, tant elles servent aussi parfois de périodiques intellectuels. Au cours de la seconde moitié du siècle, l’audience non universitaire a pu se développer en continu dans les pays occidentaux parallèlement à la prévalence accrue de l’enseignement secondaire : .
L’importance de l’audience non universitaire soulève de nouvelles questions sur la pertinence et la portée des mesures bibliométriques classiques, qui n’apparaîtraient . Les infrastructures et modèles économiques mis en place par les principaux éditeurs scientifiques ne tiennent pas compte des usages non universitaires. Après la crise des périodiques des années 1980 et l’inflation du prix des abonnements, les revues majeures sont largement devenues inaccessibles au grand public et aux chercheurs indépendants non affiliés à de grandes institutions de recherche. Les moteurs de recherche et les bases de données bibliographiques développés depuis les années 1960 et 1970 étaient destinés aux documentalistes professionnels. Sans le revendiquer, les principaux éditeurs scientifiques s’appuient sur un modèle de réception scientifique en décalé dans lequel les connaissances scientifiques spécialisées, au lieu d’être directement accessibles, sont médiées et vulgarisées.
Le passage des revues universitaires au format électronique et au libre accès a mis en évidence un important écart au niveau de la mesure des citations. À la fin des années 1990, les revues en ligne et les référentiels d’archivage attiraient de toute évidence un très large public : Les analyses de journaux ont régulièrement souligné que les publications en libre accès possèdent un taux d’utilisation et de téléchargement beaucoup plus élevé que leurs équivalents payants.
L’extension de l’audience des travaux scientifiques aux non-universitaires a toujours été un objectif clé du mouvement de libre accès : En 2001, l’Initiative de Budapest sur le libre accès mentionnait parmi ses bénéficiaires
Dans le contexte de la science ouverte, le public non universitaire s’est vu associer à une figure plus large : le lecteur profane ou lecteur inattendu. Dès qu’il est universellement accessible, un travail universitaire peut rencontrer des lecteurs ou des utilisateurs imprévus.[footnote "The Unexpected reader"] Selon l’article de John Willinsky publié en 2006, Des formes inattendues de réception sont parfois observées, par exemple lorsque le rédacteur en chef de PLOS a reçu un projet de recherche prometteur sur la modélisation des pandémies dont l’auteur était, en définitive, « un lycéen de quinze ans »[footnote "The Unexpected reader"]. Le lecteur profane ne fait pas nécessairement partie du public non universitaire, et un scientifique professionnel peut être qualifié comme tel si Tous les lecteurs inattendus ne se comportent pas de la même manière et n’ont pas la même capacité à exploiter les ressources académiques. Même lorsqu’ils n’opèrent pas dans leur domaine d’expertise principal, les chercheurs universitaires ou certains professionnels (les travailleurs de la connaissance) ont acquis des compétences génériques d’analyse bibliographique, comme le suivi des citations dans la littérature.
Usages universitaires inattendus
Les revues payantes n’ont pas permis d’étendre les usages universitaires inattendus. En effet, à cause du prix des abonnements, leur accès reste conditionné au domaine d’activité ou aux ressources disponibles au sein de l’institution. En 2011, Michael Carroll a présenté une typologie de cinq « lecteurs inattendus » qui dépasse le cadre des attentes de lecture des revues universitaires en ligne : les lecteurs fortuits (qui découvrent la publication à travers un parcours de lecture complexe), les lecteurs à faibles ressources (probablement non initiés, comme les étudiants du secondaire), les lecteurs interdisciplinaires (des scientifiques d’un domaine différent), les lecteurs internationaux (des scientifiques d’un autre pays) et les lecteurs automatiques (des robots informatiques qui amassent un corpus, par exemple dans le cadre d’un projet de fouille de textes).
Le développement de plateformes académiques pirates telles que Sci-Hub ou LibGen a mis en évidence des inégalités structurelles à l’échelle mondiale : Les plus forts taux de recours à Sci-Hub ont été relevés en Russie, en Algérie, au Brésil, en Turquie, au Mexique et en Inde, dont la production universitaire locale est importante en dépit de ressources moindres que les pays de l’OCDE : Le public des portails académiques pirates reste important même dans les établissements nord-américains et européens richement dotés en abonnements aux bibliothèques, car l’accès aux plateformes payantes est généralement perçu comme trop complexe :
Les ressources de science ouverte sont davantage susceptibles d’être partagées hors du contexte scientifique, par exemple En 2011, une étude d’analyse de journaux menée au Japon a mis en évidence
D’après certaines hypothèses, la diversité de l’écosystème de science ouverte aurait une incidence sur le cycle de vie des publications Dans le contexte habituel de la bibliométrie, la plupart des publications connaissent généralement un nombre de citations exponentiellement négatif au fil de l’année (on parle de « demi-vie », par analogie avec la désintégration des éléments radioactifs) En revanche, les publications de science ouverte Cette réception plus durable pourrait en partie s’expliquer par des épisodes récurrents d’« accès inattendu » lorsque d’anciennes publications attirent soudain une nouvelle vague de lecteurs grâce à un regain de pertinence.
Du facteur d’impact à l’impact social
Le développement de grandes plateformes et infrastructures de science ouverte après 2010 a déplacé le champ de mesure de l’impact scientifique. Il est passé de la priorité donnée aux revues anglophones les plus citées à une analyse plus vaste de la circulation sociale des publications. Cette transformation fut particulièrement visible en Amérique latine, grâce au développement précoce de plateformes d’édition internationales à financement public, comme Redalyc ou SciELO :
En 2015, Juan Pablo Alperin introduit une mesure systématique de l’impact social en s’appuyant sur un ensemble diversifié d’indicateurs (analyse des journaux, enquêtes et altermétriques). Cette approche implique une redéfinition conceptuelle des notions clés de la réception scientifique telles que l’impact, la portée et le lecteur :