vignette|Bâtons, poudre et fleur de cannelle de Ceylan.

La Canela (ou la Vallée de la Cannelle) est un lieu légendaire d'Amérique du Sud qui serait situé en Équateur et censé être une région de culture de canneliers. Comme pour Eldorado, sa légende est née des attentes suscitées par le voyage de Christophe Colomb. Il avait démontré, à la satisfaction de ses bailleurs de fonds, que sa traversée de l'Atlantique lui permettrait de trouver de l'or et des épices. Comme lui-même n'avait trouvé que peu de ces produits, les recherches sur le continent américain se poursuivirent.

Christophe Colomb et les épices vignette|233x233px|Portrait présumé de Christophe Colomb. Dès le début de son exploration au service de l'Espagne, l’un de ses objectifs était de trouver de nouvelles sources d'approvisionnement des épices les plus prisées, et ainsi de briser le monopole des fournisseurs d’épices étrangers. Il n’est pas contradictoire qu’une épice d’origine européenne – le mastic de l'île grecque de Chios – ait occupé une place importante dans la pensée de Christophe Colomb chaque fois qu’il écrivait sur ses espoirs et ses réalisations dans la découverte des aromates du Nouveau Monde. L’importance particulière du mastic résidait dans le fait qu’il avait lui-même eu le privilège d’observer sa récolte et de vérifier ainsi comment un fournisseur en situation de monopole avait pu imposer un prix gonflé sur le marché mondial. Dans ce cas, le monopole était détenu par la ville natale de Colomb, Gênes, qui à l’époque régnait sur Chios. Colomb écrit dans sa Lettre sur son premier voyage que le mastic Lettre de Christophe Colomb à Rafaele Saxis (lire en ligne le texte original de la lettre en espagnol et sa traduction en italien).. Ainsi, il connaissait toute l’affaire, de la récolte à la commercialisation, et il avait la perspicacité d’appliquer l’analogie à d’autres épices d’origine asiatique. vignette|195x195px|Mastic de lentisque brute. De son vivant, il allait accomplir moins que ce qu’il espérait et que ce qu’il prétendait publiquement. Il confie dans son journal de bord le , peu après son premier débarquement aux Bahamas : . Entre-temps, les rapports de son premier voyage parlaient avec assurance de la découverte sur ces nouvelles terres d'une quantité infinie d'épices comme la cannelle. On y trouve aussi un mastic très semblable par ses feuilles et ses fruits au lentisque qu'il a vu à Chios, mais en plus grandJournal de bord du premier voyage de Christophe Colomb (lire en ligne en espagnol).Fernand Colomb, La vie et les découvertes de Christophe Colomb, , 87, 138 & 182 (lire en ligne)..

Diego Álvarez Chanca, chirurgien du deuxième voyage et observateur scientifique, évoque la découverte de la « cannelle ». Il écrit : . En fait, ce qu’ils avaient trouvé était canella winterana (ou bois-cannelle), un arbre que l’on trouve en Jamaïque et en Floride. Sa partie aromatique, tout comme pour la « vraie » cannelle, est l’écorce, que l’on a appelée « écorce de bois blanc » ou « écorce d’hiver ». Mais ce n’était pas le précieux trésor que Colomb recherchait. Toutes les autres affirmations de Colomb étaient vouées à être réfutées. vignette|286x286px|Canella winterana (ou bois-cannelle) Malgré cela, il a mis en marche deux processus qui allaient finalement détruire les monopoles des épices. La première étape était assez simple : il a planté une racine de canne à sucre à Hispaniola et elle a germé en sept jours. Le sucre a rapidement prospéré dans les Caraïbes, et finalement le prix mondial du sucre s’est effondré. Après des transplantations similaires, le clou de girofle, la muscade, le poivre et nombre d'autres épices se sont progressivement répandus dans les régions tropicales. Mais aucune nation ne contrôle leur approvisionnement. La deuxième étape a été franchie lorsque Colomb et son équipage ont remarqué qu’une épice inconnue des Européens était couramment utilisée par les peuples caribéens : le piment ou "poivre des Indes". Une troisième procédure mise en œuvre par Colomb a eu des résultats beaucoup plus frustrants. Il n’avait pratiquement pas trouvé d’or, ni les célèbres épices de l’Ancien Monde. C'est normal : il se trouvait aux antipodes des endroits où elles poussaient. Mais entre-temps, il avait effectivement fait valoir la probabilité de découvrir de l’or et des épices bien connues. Ainsi, à partir de ce moment, la recherche a continué. En ce qui concerne l’or, le résultat est bien connu. L’or a été pillé des empires aztèque et inca. Ce n’était pas suffisant. Dans leur quête d’en savoir plus, les explorateurs espagnols ont construit le mythe de la vallée d’Eldorado, la terre de l’or en abondance. Beaucoup sont morts en essayant de le trouver, en vain.

Premières expéditions vers le pays de la Canela

Tentatives des Incas De nombreuses vies furent perdues et un grand exploit d’exploration fut accompli dans la recherche de la Vallée de la Cannelle. Certains historiens modernes, attribuent volontiers à Tupac Yupanqui l’initiative de la première expédition à la découverte concomitante de « la Canela ». C'est le cas par exemple de Ladislao Gil MunillaLadislao Gil Munilla, Descubrimiento del Marañón. Sevilla, 1954, et 169., ainsi que de José RumazoJosé Rumazo, La Región amazónica del Ecuador en el siglo XVI. Sevilla, 1946, , 14 et 15., qui dit : . vignette|256x256px|Tableau de Huayna Capac d’un artiste inconnu appartenant à l’école de Cuzco. Huayna Capac, successeur de Tupac Yupanqui, partit vers 1500 à la conquête du futur « Royaume de Quito ». Cette incursion incaïque est attestée par Toribio de Ortiguera. En 1579, il interrogea une témointe de l’expédition, doña Isabel Guachai. Celle-ci lui apprit que le corps expéditionnaire de l’Inca traversa les Provinces de « Los Iques » et de « Atunique » et atteignit, après de marche à l’Est des AndesToribio de Ortiguera, Jornada del Marañón, Madrid, 1909, Tome 2, . :

Udo Oberem se base sur ce témoignage pour identifier les indigènes contactés aux Omagua et le fleuve atteint au CocaUdo Oberem Un grupo indígena desaparecido del oriente ecuatoriano, Revista de Antropología, Vol. 15/16, 1967-68, São Paulo, (lire en ligne).. En tous cas, il constitue la seule indication précise connue de contact précolombien entre les Inca et les populations amazoniennes du Haut-Napo. José Rumazo considère que, peu de temps avant la conquête espagnole, les indigènes de Quito auraient à leur tour entrepris deux ou trois incursions au « pays de la Canela ». Aussi, nous savons qu’il existait de très anciennes relations commerciales entre la cordillère et les basses terres forestières. En effet, les sujets de l’empire inca avaient besoin de certains produits de la forêt, tels que des plantes médicinales, des plumes et surtout des bois durs de palmier, nécessaires à la fabrication des armesBernard Lelong, "Situation Historique des Indiens", Les Temps Modernes, novembre 1972, Collection Revue Les Temps Modernes (no316) Gallimard, 01-11-1972. Dans l’ensemble, les modalités de l’échange demeurent hypothétiques, bien qu’elles soient en partie reconstituables dans l’est équatorienUdo Oberem "Trade and Trade Goods in the Ecuadorian Montana Native South Americans: Ethnology of the Le", chapitre de Native South Americans : ethnology of the least known continent (de Patricia J. Lyon), , 1974 (1985, édition), Waveland Press..

Expéditions de Gonzalo Díaz de Pineda et de Gonzalo Pizarro

Témoignage d'Inca Garcilaso de la Vega

vignette|Gonzalo Díaz de Pineda L’historien du Pérou Inca Garcilaso de la Vega décrit dans ses Comentarios Reales de los Incas l’impulsion de la recherche de La Canela. Elle remonte à 1539, lorsque Francisco Pizarro établissait le pouvoir de sa famille dans les ruines de l’Empire Inca qu’il avait détruit. Garcilaso dit Inca Garcilaso de la Vega, Comentarios Reales de los Incas, Deuxième partie, III (lire en ligne, en espagnol).. vignette|Gonzalo Pizarro (illustration du siècle). Puis, il ajoute que Gonzalo Pizarro .

Enfin, il note que .

C'est aussi en 1539 que Garcilaso naquit. Lorsqu'il était âgé, il écrivit son ouvrage à Séville (Espagne), loin de son Pérou natal. Mais comme il avait passé son enfance dans la maison de Gonzalo Pizarro, il avait dû entendre cette histoire plus d’une fois. Il aurait été prêt à omettre le fait embarrassant que Francisco Pizarro n’avait pas l’autorité nécessaire pour partager son territoire avec son frère. Cependant, la déclaration de Garcilaso est mystérieuse. En prouvant, à la satisfaction de ses commanditaires, que l’on trouverait des denrées d’une immense valeur comme l’or et de la cannelle dans « les Indes », Colomb avait bien créé les conditions générales pour le développement des mythes d’Eldorado et de La Canela. Mais il ne les avait pas localisés sur une carte. En fait, il n’a jamais été à proximité des lieux où l’on chercha plus tard Eldorado et La Canela. Les explications quant à la localisation de La Canela n'a pas été expliquée dans les premiers récits (à cette époque, l'existence de La Canela était encore considérée comme un fait, donc aucune explication ne semblait nécessaire).

Témoignage de Pedro Cieza de León Ces explications furent connues lorsque le manuscrit de l’Histoire des guerres de la Nouvelle-Espagne de Pedro Cieza de León (écrit en 1550, seulement dix ans après les événements fatidiques) fut enfin publié en 1871. Selon lui, le capitaine Gonzalo Díaz de Pineda venait de revenir à Quito d'une exploration des hautes Andes. Avec ses hommes, il découvrit de très grandes montagnes. Il marcha pendant quelques jours à travers ces terres jusqu'à ce qu'il entre dans les et la vallée de Canela. Il avait compris que ses informateurs lui disaient qu'il y avait davantage d'arbres de ce genre et de meilleure qualité au-delà vers l'est. Là, il pourrait trouver de grandes provinces établies sur des terres plates, pleines d'autochtones qui possédaient de grandes richesses, car ils étaient tous armés de pièces d'or et de bijoux. Il avait trouvé quelques arbres ayant un arôme de cannelle. De son côté, lorsque Gonzalo Pizarro arriva à Quito, il rencontra Lorenzo de Aldana, qui le reçut comme gouverneur de Quito, ainsi que Pedro de Puelles, qui avait été lieutenant-gouverneur dans cette ville. Il déclara vouloir découvrir la vallée d'Eldorado, que Pedro de Añasco et Sebastián de Belalcázar avaient également cherché, ainsi que La Canela, récemment visitée par Pineda, qui devait servir de guide aux premières étapes de l’expéditionPedro Cieza de León, Guerra de Chupas chapitres XVIII, XIX, XLVII, LXXXI (18, 19, 47 et 81) (lire en ligne).Pedro Cieza de León, Crónica del Perú, Fundación Biblioteca Ayacucho, 2005, , 114-115 (lire en ligne).. vignette|Statue de Francisco de Orellana. vignette| Pizarro partit avec plus de deux cents hommes et parmi eux de nombreux vieux soldats, dont des arbalétriers et des arquebusiers, qui avaient une expérience de la guerre. Il était accompagné notamment de Cristóbal de Funes, Don Antonio de Rivera, Sancho de Caravajal, et Francisco de Orellana. L'expédition passa par la ville de Hatunquijo, puis traversa une montagne dans laquelle se trouvait un alpage enneigé. Plus d'une centaine d'Indiens, hommes et femmes, y moururent du gel, contrairement aux Espagnols, qui pourtant eurent aussi très froids. Ceux-ci traversèrent ces montagnes épaisses, ouvrant des sentiers avec des haches et des machettes, et ils voyagèrent ainsi jusqu'à atteindre la vallée de Zumaque (ou Real de Zumaque), située à trente lieues de Quito, où ils trouvèrent le plus de population et de vivres.