thumb|upright=1.35|Le multilinguisme est l'un des principes fondateurs de la Science ouverte, d'après l'UNESCO.
Une langue scientifique est une langue véhiculaire utilisée par une ou plusieurs communautés scientifiques en vue de communiquer à l’international. Selon Michael Gordin, il s’agit
Jusqu’au XIXe siècle, les langues classiques telles que le latin, l’arabe classique, le sanskrit et le chinois classique étaient couramment utilisées dans toute l’Eurasie pour la communication scientifique internationale. Une combinaison de facteurs structurels, l’émergence des États-nations en Europe, la révolution industrielle et l’expansion coloniale, a réduit le champ de la communication scientifique à trois langues nationales européennes : le français, l’allemand et l’anglais. La fin du XIXe siècle voit aussi émerger de nouvelles langues scientifiques telles que le russe ou l’italien, au point que les organisations savantes internationales commencèrent à promouvoir l’usage de langues construites comme l’espéranto en tant que norme mondiale.
Après la Première Guerre mondiale, l’anglais a progressivement éclipsé le français et l’allemand pour s’imposer comme principale langue scientifique, mais pas comme norme internationale exclusive. En Union soviétique, la recherche a connu une expansion rapide dans les années de l’après-Seconde Guerre mondiale. L’accès aux revues russes devint alors une question politique majeure aux États-Unis, ce qui entraîna le développement précoce de la traduction automatique. Lors des dernières décennies du XXe siècle, de plus en plus de publications scientifiques s’appuyaient majoritairement sur l’anglais, notamment en raison de la prééminence des infrastructures, indices et indicateurs scientifiques anglophones comme le Science Citation Index. Les langues locales restent très pertinentes au sein des pays et régions du monde de grande taille (Chine, Amérique latine, Indonésie), ainsi que dans les disciplines et domaines d’étude à forte implication du public (sciences sociales, études environnementales, médecine).
Le développement de la science ouverte a relancé le débat sur la diversité des langues dans le milieu scientifique, l’impact social et local étant devenu un objectif majeur des infrastructures et plateformes de science ouverte. En 2019, 120 organisations internationales de recherche ont cosigné l’Initiative d’Helsinki sur le multilinguisme dans la communication savante et appelé à soutenir le multilinguisme et le développement d’une En 2021, la recommandation de l’Unesco sur la science ouverte présentait la diversité linguistique comme l’une des caractéristiques essentielles de la science ouverte, puisqu’elle vise à En 2022, le Conseil de l’Union européenne a officiellement soutenu les dans la science, comme la déclaration d’Helsinki.
Historique
Des langues classiques aux langues vernaculaires Jusqu’au XIXe siècle, les langues classiques ont joué un rôle crucial dans la diffusion des langues en Europe, en Asie et en Afrique du Nord.
En Europe, le latin est resté la langue véhiculaire de la religion, du droit et de l’administration jusqu’à l’Époque moderne. Il est devenu une langue scientifique : au cours de la Renaissance du XIIe siècle, un vaste corpus de textes savants arabes fut traduit en latin pour faciliter leur diffusion dans le réseau naissant des universités et centres de connaissances européens. Durant ce processus, la langue latine s’est transformée et a acquis les caractéristiques spécifiques du latin scolastique, à travers de nombreux emprunts lexicaux et même syntaxiques au grec et à l’arabe. La pratique du latin scientifique persista longtemps après le remplacement du latin par les langues vernaculaires dans la plupart des administrations européennes : et jetait les bases d’une entièrement distincte des communautés locales abritant les savants. Le latin n’a jamais été l’unique langue de la science et de l’éducation. Au-delà des publications locales, les langues vernaculaires acquirent très tôt un statut de langues scientifiques internationales susceptibles d’être comprises et traduites dans toute l’Europe. Au milieu du XVIe siècle, une grande partie de la production imprimée en France était de langue italienne.
En Inde et en Asie du Sud, le sanskrit était une langue véhiculaire de premier plan pour la science. Le sanskrit fut remodelé encore plus radicalement que le latin pour l’adapter à la communication scientifique. En effet, il évolua Le chinois classique occupa une position tout aussi prestigieuse en Asie orientale. Il fut largement adopté par les communautés scientifiques et bouddhistes au-delà de l’Empire chinois, notamment au Japon et en Corée.
Au cours du deuxième millénaire, les langues classiques connurent une phase de déclin dans toute l’Eurasie. La marginalisation du sanskrit s’accentua après le XIIIe siècle. En Europe, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, il n’y avait pas de tendance claire au remplacement du latin par les langues vernaculaires. Alors qu’au XVIe siècle les ouvrages médicaux commençaient à être corédigés en français, la tendance s’inversa après 1597 ; en France, la plupart n’étaient plus accessibles qu’en latin jusque dans les années 1680. En 1670, on imprimait autant de livres en latin qu’en allemand dans les États allemands. En 1787, ils ne représentaient plus que 10 % du total. À partir de cet instant, le déclin se fit irréversible : de moins en moins d’érudits européens étaient latinistes, les publications se raréfiaient et il n’était plus aussi profitable de conserver une formation linguistique en latin.
L’émergence des revues scientifiques fut aussi bien un symptôme qu’un facteur d’accélération du déclin des langues classiques. Les premières revues scientifiques modernes furent publiées simultanément en 1665 : le Journal des Sçavants en France et les Philosophical Transactions of the Royal Society en Angleterre. Toutes deux étaient rédigées en langue vernaculaire, ce qui était , car les royaumes de France et d’Angleterre étaient engagés dans une politique active de promotion de la langue officielle.
Le français, l’anglais, l’allemand et la quête d’une langue auxiliaire (1800-1920)
La désaffection progressive pour le latin ouvrit une période de transition délicate, un nombre croissant d’œuvres n’étant accessibles que dans les langues locales. Chacune des langues nationales européennes avait le potentiel pour devenir une langue scientifique dans un domaine de recherche particulier : certains savants
Les préférences linguistiques et l’usage au sein des communautés scientifiques se renforcèrent progressivement pour former un triumvirat ou une triade de langues scientifiques dominantes : le français, l’anglais et l’allemand. Normalement, il fallait toutes les maîtriser dans l’optique de la communication scientifique internationale, mais avec À la fin du XVIIIe siècle, le français était proche de se voir reconnaître comme la norme internationale de la science européenne, et il demeura essentiel tout au long du XIXe siècle. L’allemand devint une langue véhiculaire majeure après 1800 dans L’anglais était amplement utilisé par les chercheurs et les ingénieurs en raison du rôle déterminant des technologies britanniques dans la révolution industrielle.
Dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, la diversité linguistique des publications scientifiques augmenta significativement. L’émergence des nationalités et les premiers mouvements de décolonisation justifiaient autrement la publication des connaissances scientifiques dans les langues locales. Le russe fut l’un des exemples les plus aboutis de développement d’une nouvelle langue scientifique. Dans les années 1860 et 1870, à la suite d’un important travail d’adaptation et de création de noms pour un ensemble de concepts scientifiques et d’éléments (comme les composés chimiques), les chercheurs russes spécialistes de chimie et d’autres sciences physiques cessèrent de publier en allemand au profit de périodiques locaux. Une controverse sur la signification du tableau périodique de Dmitri Mendeleïev contribua à faire reconnaître les publications originales russophones au sein de la communauté scientifique mondiale : la version originale était jugée plus fiable que sa première traduction imparfaite en allemand.
La diversité linguistique commença à être vue comme un problème structurel qui, en définitive, limitait la diffusion des connaissances scientifiques. En 1924, le linguiste Roland Grubb Kent souligna que la communication scientifique pourrait être considérablement perturbée dans un avenir proche par l’emploi de pas moins de « vingt » langues scientifiques :
Aujourd’hui, avec la recrudescence de certaines unités linguistiques mineures et l’esprit nationaliste accru de certaines unités plus importantes, nous entrons dans une époque où les publications scientifiques d’intérêt pourraient paraître dans une vingtaine de langues [et] où des publications importantes seront éditées en finnois, lituanien, hongrois, serbe, irlandais, turc, hébreu, arabe, hindoustani, japonais ou chinois.
La définition d’une langue scientifique auxiliaire devint une question majeure discutée dans les institutions savantes internationales naissantes. Le , la toute récente Association internationale des Académies créa une Délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale La Délégation fut chargée d’identifier une langue auxiliaire susceptible d’être utilisée pour les « échanges scientifiques et philosophiques » sans pour autant être une « langue nationale ». Dans un contexte de tensions nationalistes accrues, l’une ou l’autre des langues scientifiques dominantes aurait semblé constituer un choix non neutre. La Délégation disposait par conséquent d’un nombre limité d’options, parmi lesquelles l’improbable renaissance d’une langue classique comme le latin ou l’emploi d’une nouvelle langue construite comme le volapük, l’idiom neutral ou l’espéranto.
Durant la première partie du XXe siècle, l’espéranto faisait sérieusement partie des candidates au rôle de langue scientifique internationale. Par exemple, en 1954 l’UNESCO adopta une recommandation visant à promouvoir l’usage de l’espéranto dans les communications scientifiques. Contrairement à l’idiom neutral ou à la version simplifiée de l’interlingua latin, l’espéranto ne fut pas conçu originellement comme une langue scientifique. Pourtant, au début des années 1900, il était de loin la langue construite la plus réussie, avec une vaste communauté internationale et de nombreuses publications spécialisées. Dès 1904, l’Internacia Science Revuo avait pour objectif d’adapter l’espéranto aux besoins particuliers de la communication scientifique. Le développement d’un vocabulaire technique spécialisé était une entreprise difficile, car le vaste système de dérivation de l’espéranto compliquait l’importation directe de termes couramment employés dans les publications scientifiques germanophones, francophones et anglophones. En 1907, la Délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale semblait proche d’accorder sa préférence à l’espéranto. Néanmoins, d’importantes critiques continuaient à viser certaines complexités résiduelles de la langue ainsi que son absence de vocation scientifique et de terminologie technique. Contre toute attente, la Délégation se déclara en faveur de l’ido, une nouvelle variante de l’espéranto qu’un contributeur inconnu introduisit très tard dans les débats. Bien que présentée comme un compromis entre les factions pro- et anti-espérantistes, cette décision finit par décevoir tous les partisans d’une langue internationale dédiée à la communication scientifique. Elle pénalisa même durablement l’adoption des langues construites dans les cercles académiques.
Une période de transition : L’anglais, les nouveaux concurrents et la traduction automatique (1920-1965)