thumb|upright=0.95| La Pharmacopée chinoise (1930) suivie de rééditions en 1959, 1980, 1995, 2000, 2006, 2011, 2018, 2019 La pharmacopée intitulée Zhonghua yaodian 中华药典 / (trad.) 中華藥典 (1930) marque un tournant important de la longue tradition des pharmacopées (bencao) chinoises qui entendent désormais standardiser et codifier les substances médicinales utilisées comme il était fait en Occident depuis la première codification publiée en 1548 à Nuremberg par Valerius Cordus . Les rédacteurs choisirent de ne plus désigner leurs travaux par le titre de bencao 本草 mais par celui de yaodian 药典, littéralement « Code des drogues ».

Le comité de rédaction était dirigé par Liu Ruiheng 刘瑞恒 (1890-1961), alors ministre de la santé, secondé par Yu Dawang 于达望 (1886—1956) qui comme le ministre avait fait ses études médicales au Japon.

La Zhonghua yaodian marque une renonciation totale à la tradition des bencao et une conversion radicale aux méthodes thérapeutiques occidentales, selon Paul Unschuld. Ce fut la première pharmacopée nationale de la Chine moderne compilée et promulguée par le gouvernement, résultant de la diffusion de la médecine occidentale en Chine. Mais cette nouvelle manière de construire les connaissances médicales n’était compréhensible, à l’époque, que par le petit nombre de praticiens médicaux qui avaient reçu une formation en pharmaceutique de type occidental au Japon ou en Occident.

Déjà dans le passé, les rédacteurs de bencao s’étaient bien rendu compte sous les Qing, des difficultés d’intégrer les nombreuses réformes de l’époque Song-Jin-Yuan 宋金元. Les médecins prisonniers de leur formation traditionnelle de lettrés confucéens, plutôt que de s’interroger sur les bases empiriques du savoir médical, se tournèrent vers le Hanxue 汉学, et prônèrent un retour fidèle aux sources pharmaceutiques classiques chinoises, en particulier aux textes de la dynastie Han, pour restaurer et approfondir la compréhension des textes anciens. Contrairement à la médecine occidentale, qui s'orientait de plus en plus vers l'expérimentation et les essais cliniques, la médecine chinoise traditionnelle ne disposait pas d'un tel cadre pour systématiquement tester et valider ses traitements. La formation des lettrés confucéens valorisait la connaissance textuelle et la correspondance symbolique plutôt que l'observation empirique et l'expérimentation clinique. La réaction de rejet de la Zhonghua yaoxue peut donc être comprise comme une tentative de préserver une identité culturelle chinoise et de défendre la richesse textuelle des classiques.

Préface Après la chute de la dynastie Qing, le gouvernement républicain promulgua des documents juridiques consacrés à la réglementation des marchands de médicaments et de substances médicinales. Ils faisaient écho à une tendance générale au niveau mondial prônant l’unification des normes pour les médicaments, tandis que la motivation interne à la création de ces réglementations résultait de la fabrication, vente et utilisation chaotiques des substances médicinales au niveau national.

Par contre, les pharmacopées traditionnelles (bencao) n'avaient pas été conçues pour fournir aux médecins et aux pharmaciens des normes fixes de qualité et d'utilisation des médicaments, dont le respect serait imposé par les autorités gouvernementales sur tout le pays. C’est ce qu’explique Liu Ruiheng 刘瑞恒 (1890-1961) dans la préface en tant que rédacteur en chef et à cette époque, ministre de la santé de la République de Chine. La préface de Zhonghua yaodian commence ainsi:

La préface donne un bref résumé de l’histoire des bencao, comme il était de coutume. Mais contrairement aux bencao passées, la présente matière médicale n’entend pas se placer dans la filiation de cette glorieuse tradition, mais au contraire, elle souhaite marquer une rupture radicale avec celle-ci, puisqu’elle ose dire qu’elle « n’est rien d’autre que du papier inutile » !

Le premier code de médicaments fut imprimé en et promulgué en août de l’année suivante.

Texte

À la suite de cette préface, se trouve une liste de 28 noms de personnes ayant contribué à cet ouvrage, dirigé par Liu Riuheng, ministre de la santé de la République de Chine et éditeur en chef.

La nécessité d’une réglementation nationale stricte se fait certainement le mieux sentir pour les substances médicinales toxiques qui sont nombreuses dans la pharmacopée chinoise. Ainsi, l’Aconit de Carmichael est considéré en Asie orientale comme un médicament essentiel de la médecine traditionnelle chinoise. Toute la plante est toxique, en raison d’alcaloïdes diterpéniques diester comme l’aconitine qui à doses thérapeutiques, ont cependant de réels effets anti-inflammatoires, anti-arythmiques et analgésique. La plante est connue sous le nom de Fuzi (附子) en chinoisfuzi 附子 désigne selon le contexte, la plante ou une de ses parties utilisées en médecine chinoise, notamment un tubercule latéral, attaché comme le fils (子) est attaché (附) à sa mère.. La méthode empirique par essais-erreurs de la médecine chinoise, utilisée pour sélectionner les remèdes efficaces, ne permet pas de faire un dosage quantitatif précis des alcaloïdes toxiquesau milligramme près, puisque la dose mortelle d’aconitine est de cf. , qui selon la dose peuvent, soit être sans aucun effet, soit soigner les patients, soit les intoxiquer et même les tuervoir des exemples de traitements traditionnels des caudex (tubercules) dans Aconitum carmichaelii#Utilisations médicinales. Car les accidents ne sont pas rares même à l'époque moderne : plus de 41 cas d'empoisonnement à l’aconit médicinal ont été signalés à Hong Kong entre 2012 et 2017. Avant d’être mise sur le marché, une drogue à base de fuzi devrait impérativement avoir fait l’objet d’une étude quantitative de l’aconitine afin de s’assurer qu'elle ait une efficacité thérapeutique, sans mettre en danger le patient.

Structure du texte

La préface est suivie d’une suite d’assertions expliquant la structure du « code des drogues (yaodian), et de ses avantages.

Les notices (monographies) des drogues sont ordonnées alphabétiquement en s’appuyant sur les noms latins des drogues empruntées aux ouvrages anglais.

Les sinogrammes du nom chinois de la substances médicales est d’abord donné, puis le nom latin (selon la littérature anglaise ou éventuellement allemande, s’il y a désaccord). Pour une substance chimique, est donnée la formule chimique et la masse moléculaire.

La notice est composée de 1) l’origine de la drogue 2) le contenu 3) les méthodes de préparation 4) la nature et l’apparence 5) les tests d’identification 6) l’analyse 7) l’analyse physiologique 8) les méthodes de stockage 9) les formes souhaitables de médication 10) les dose (doses individuelles minimum et maximum).

Sections monographiques

Les notices concernent essentiellement les matières médicales européennes. Depuis le , celles-ci avaient beaucoup évolué grâce aux travaux d’analyse chimique des apothicaires européens. Leurs travaux expérimentaux sur la matière médicale permirent de passer des plantes médicales aux médicaments chimique et aboutirent finalement à la fondation de la chimie par Antoine Lavoisier en 1789 dans son Traité élémentaire de chimie.

Les rares cas de drogues décrites traditionnellement en Chine ont été retenues parce qu’elles avaient été incorporées dans la pharmacie européenne. Prenons l’exemple de Oleum Tiglii c’est-à-dire l’huile de croton, une huile fabriquée à partir des graines de Croton tiglium, une Euphorbiacée, nommée en chinois badou 巴豆 dont la notice a été traduite en allemand puis en anglais par Paul Unschuld. En 2024, le texte chinois de Zhonghua yaodian édition de 1930 n’est pas librement disponible en ligne, à notre connaissance.

Par cet exemple, on voit que la Zhonghua yaodian a tourné le dos aux approches qualitatives des bencao traditionnelles. La méthode de travail de la nouvelle pharmacopée yaodian s'appuie sur la science chimique, qui était déjà bien avancée au début du .

Plusieurs rédacteurs de la « Pharmacopée chinoise » ont été formés au Japon. Notamment, Yu Dawang 于达望 (1886—1956) qui partit en 1908 étudier la pharmacie moderne l'Université impériale de Tokyo au Japon. De retour en Chine, il fut pionnier dans l'introduction des normes de la pharmacologie moderne en Chine. L’autre figure importante associée à la création de la Zhonghua yaodian est Liu Ruiheng 刘瑞恒 (1890-1961), ministre de la santé et rédacteur en chef de la pharmacopée nationale. Il a étudié la médecine en Japon, où il s'est familiarisé avec les systèmes de santé et de pharmacopée japonais, qui avaient déjà intégré de nombreuses approches médicales occidentales.

Intégration de la terminologie occidentale

Le premier « code des drogues » en chinois constitue essentiellement un transfert en langue chinoise d’une matière médicale et de procédures pharmaceutiques telles qu’elles étaient données dans les pharmacopées occidentales de l’époque.

Il n’y a que peu d’exemples de termes employés dans la Zhonghua yaodian venant de la tradition des bencao. Par exemple, le terme pour « pilule » est bien le terme chinois traditionnel de wán 丸. Mais la majorité des termes désignant les diverses formes de médication dans le Zhonghua yaodian n’étaient pas connus en Chine auparavant et de nouveaux termes ont dû être forgés. Pour traduire le terme « élixir », un caractère a été choisi qui servait dans l’antiquité chinoise à désigner différents types de vins de céréales (de millet, riz et autres grains).

En ce qui concerne les éléments chimiques, les rédacteurs n’ont pas hésité à créer de nouveaux caractères. Pour les substances médicinales, ils ont recouru aux emprunts phonétiques, comme pour « atropine » qui est traduit par 阿托品, caractères qui se prononcent ātuōpǐn, qui doivent être lus en faisant abstraction de leurs valeurs sémantiques comme pour les noms propres.

Toutes ces modifications terminologiques indiquent que le premier code des drogues doit être considéré comme un corps étranger à la culture chinoise. Il n’était compréhensible que par les praticiens médicaux qui avaient reçu une formation en pharmaceutique de type occidentale, mais il restait complètement inaccessible aux centaines de milliers de ceux qui avaient un cursus dans l’apprentissage de la matière médicale traditionnelle. Dans la longue filiation multimillénaire des pharmacopées chinoises, quand des difficultés se faisaient jours, il y avait toujours des auteurs qui plaidaient pour un retour aux sources de la Shennong bencao jing (ou Benjing) considérée comme une source originelle et pure. Cette idéalisation est liée à une vision cyclique et régénératrice du temps en Chine, où l'idée de revenir aux origines ou aux ancêtres est perçue comme un moyen de retrouver la perfection, l’harmonie et la simplicité des origines que l’on pensait avoir perdues au fil du temps.

Or, le Zhonghua yaodian supposait une renonciation complète à cette idéalisation. De nombreux médecins et praticiens de la médecine chinoise traditionnelle (zhongyi 中医) virent dans la Zhonghua yaodian une menace pour la tradition médicale plurimillénaire de la Chine. L’insistance sur les normes occidentales et l'exclusion de nombreux remèdes traditionnels étaient perçues comme un rejet de la richesse et de la spécificité des savoirs médicaux chinois.

Il faut reconnaitre qu’à cette époque un grand nombre de médicaments de la matière médicale traditionnelle européenne firent leur entrée sur le marché chinois, avec l’agrément de l’administration chinoise, tandis que certains traitements chinois traditionnels étaient écartés. Ce qui ne fut pas toujours bien compris.

Réimpressions et rééditions