L’usine sidérurgique de Jœuf est un ancien complexe sidérurgique dans la vallée de l'Orne, en Moselle, situé sur le ban des communes de Jœuf et de Moyeuvre-Grande. Décidée en 1871 par la famille de Wendel, qui voit toutes ses usines coupées du marché français par leur intégration dans la Moselle annexée, l'usine est fondée avec la participation des Schneider.
La découverte des riches gisements de minette lorraine du côté français assure la prospérité de l'usine. Détruite par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale, l'usine est reconstruite à l'identique par les de Wendel. Ceux-ci en deviennent les seuls propriétaires en 1926. Jusqu'en 1960, l'usine prospère et est même pressentie pour devenir le deuxième pôle sidérurgique lorrain des produits plats. Mais après la construction des hauts fourneaux J1 et J2, ces ambitions sont abandonnées, la situation économique s'avèrant trop dégradée.
Les premières restructurations de la sidérurgie lorraine condamnent les unités obsolètes : l'aciérie et la plupart des trains sont ainsi fermés en 1969. Il ne reste plus que quelques unités, dont la nouvelle division des hauts fourneaux et le Train Continu à Fil, qui sont combinés avec les autres outils modernes survivants dans la vallée de l'Orne. L'usine disparait complètement en 2004, avec la fermeture de l'usine de tubes d'Europipe.
Fondation (1871-1914) Contexte L'usine de Jœuf nait de la nécessité pour la famille de Wendel de rester sur le marché français, en particulier celui du rail, alors que, au lendemain de la Guerre franco-allemande de 1870, toutes ses usines mosellanes sont intégrées dans l'Empire allemand. En effet, avant l'annexion, les usines wendeliennes écoulaient principalement leur production en France. Ainsi, dès la signature du traité de Francfort, les de Wendel réfléchissent activement à la création d'une usine sidérurgique en Meurthe-et-Moselle, connectée aux usines existantes de Moyeuvre et de Hayange. Les négociations aboutissent en 1878 : l'usine nouvelle est implantée dans la vallée de l'Orne, en amont de celle de Moyeuvre. Le chemin de fer privé de , reliant l'usine de Moyeuvre au port d'Uckange, est prolongé jusqu'à Jœuf afin d'importer le minerai extrait dans les mines de Moselle annexée.
L'usine est construite au plus près de la frontière, sur un site de dans une boucle de l'Orne, au lieu-dit « Franchepré ». La société De Wendel et est constituée le . Elle inclut une participation d'Eugène Schneider, qui apporte son expérience et ses droits sur le procédé Thomas, et de la banque Seillière-Demachy. Le fond social, de à la création (la moitié étant apportée par Eugène Schneider), passe rapidement à . Les Schneider apportent finalement , mais Théodore II de Gargan, Henri I de Wendel et Robert de Wendel sont les seuls gérants.
+ Productions annuelles Fonte Acier Thomas Poutrelles Rails Fil Autres demi-produits1883188418861890189418951900190719121913
Construction
L'usine est entièrement destinée à l'utilisation du procédé Thomas. Elle profite de l'expérience acquise par les Schneider au Creusot et les de Wendel à Hayange : construite en un seul jet, elle est d'une modernité et d'une cohérence remarquable pour l'époque. Le chantier débute avec la construction de 200 logements à la cité de Génibois, à Jœuf. La construction commence en et les installations sont mises en service dès leur achèvement : les deux premiers hauts fourneaux sont mis à feu le , et produisent de fonte. La batterie de 8 hauts fourneaux sera achevée après, avec la mise à feu du haut fourneau 8 en ; la construction de l’aciérie démarre en 1881 et la première charge est soufflée au convertisseur Thomas le . La production de l'aciérie atteint d'acier en mai, tandis que 2 groupes supplémentaires de 2 convertisseurs chacun sont rapidement ajoutés. En 1891, les convertisseurs 1 et 2 sont remplacés par d'autres, de taille identique aux 4, 5 et 6. Enfin, un mélangeur à fonte complète le dispositif, le cubilot ne servant qu'à refondre la fonte du dimanche ; le laminoir (train à billettes et train à rails ou à poutrelles) est mis en service en 1883. En 1885 est décidée la construction d'un deuxième laminoir à rails.
Mais le marché du rail s'essouffle vite : le brevet Thomas tombe dans le domaine public et, en 1895, les aciéries concurrentes de Longwy et de Villerupt-Micheville sont opérationnelles. Les propriétaires de Jœuf, qui avaient anticipé cette évolution, mettent en service en 1896 un train à fil.
Ce train à fil est un des derniers investissements structurels. En 1900, l'usine de Jœuf est devenu un complexe mâture qui n'évolue plus significativement jusqu'à la Première Guerre mondiale, à l'exception des hauts fourneaux 7 et 8, mis à feu respectivement en 1909 et 1912, d'un blooming et d'une centrale de moteurs à gaz de haut fourneau, démarrés en 1901. Pour autant, sur cette période, les effectifs de l'usine doublent ( en 1900, contre en 1913) ainsi que la production.
Campagnes des hauts fourneaux de JœufSeuls les arrêts identifiés et de plus de 1 an ont été représentés.
Optimisations La livraison des produits est compliquée par le refus des autorités allemandes de connecter l'usine au réseau ferroviaire français, puisque celle-ci est alimentée en minette par un chemin de fer privé transfrontalier. Le transport des marchandises vers la gare de , construite en 1883 par la Compagnie des chemins de fer de l'Est comme une extension du réseau français, se fait alors par chevaux. Mais la route ne peut pas soutenir l'intense trafic ( transportées certains jours !). Un tunnel est alors percé sous la côte de Montois-la-Montagne et la gare de Jœuf est construite, à de l'usine.
+ Population de la commune de Jœuf1876573188619011914
La population de Jœuf triple à peu près tous les dix ans. La main d'oeuvre est recrutée à l'étranger. Tout d'abord en Moselle occupée : en 1886, sur , on dénombre , dont qui sont en fait essentiellement issus des usines de Wendel de Moselle occupée (l'usine de Hayange, celle de Moyeuvre et celle de Stiring-Wendel). L'usine emploie alors , les mines 300. Mais le recrutement local est incapable de faire face aux besoins, alors que d'autres usines se construisent à proximité. Les Italiens embauchés à la mine et à l'usine deviennent la principale main d'œuvre non qualifiée. Alors qu'il n'y avait aucun Transalpin en 1886, ils sont 654 (12 % de la population) en 1900, (23,4 %) en 1906 et (30 %) en 1911.
L'heureuse découverte du gisement de Jœuf La frontière dessinée par l'annexion suit exactement le gisement de minerai de fer connu. Mais tout porte à croire que les couches de minette se prolongent vers l'ouest, en s'enfonçant. Dès 1875, les maîtres de forges français se lancent dans l'acquisition de concessions, suivie immédiatement de sondages. Les de Wendel sont conscients du risque d'étouffement de leur usine de Jœuf si les droits d'exploitation de l'éventuel gisement leur échappent. Ils procèdent à plusieurs transactions, remembrements par échanges, etc. En 1885, la « concession de Jœuf » atteint , réparties sur les territoires allemands et français.
En 1886, les premiers sondages commencent. Ceux-ci échouent à cause des entrées d'eau. Mais, en début 1896 le sondage du « Grand Fond » arrive sur un gisement sec d'une qualité analogue à celui de « Gross Moyeuvre ». Les années suivantes sont consacrées à l'aménagement de la mine du Grand Fond, qui ne produit encore guère que . Le second puits d'extraction est terminé en . L'extraction peut alors commencer sérieusement… Sauf que la main d'œuvre est à la fois introuvable et volontiers gréviste. L'approvisionnement en minerai est pérenne : des sondages en Meuse confirment la grande étendue du gisement lorrain. La concession d'Errouville, dans laquelle De Wendel et a une participation de 2/12 (6/12 sont pour l'usine de Hayange et 4/12 pour Burbach), donne une minette siliceuse, indispensable pour le réglage des hauts fourneaux. Elle produit à partir de 1912, avec extraites.
L'usine de Jœuf, engoncée dans une boucle de l'Orne et privée de connexion au réseau ferrée français, est mal positionnée pour la production de produits finis. Pour pouvoir mieux s'implanter sur ce marché rémunérateur, les Tôleries de Messempré-Carignan sont achetées . Elles disposent, sur 4 sites de production (Messempré, Osnes, Longchamps à Matton et Fenderie), d'un four Martin de , 4 fours à puddler, 2 laminoirs cannelés à barres, 3 laminoirs pour tôles moyennes et fines et 2 laminoirs à feuillards. Cet ensemble fabrique des produits spéciaux renommés, mais il est totalement démodé et ne produit guère que de tôle. Cependant, l'usine de Jœuf, qui vend 2/3 de sa production sous la forme de demi-produits, envisage un grand plan d'investissement.
En 1913, l'usine de Joeuf est constituée de 8 hauts fourneaux, 8 convertisseurs Thomas, 4 trains de laminoirs (blomming, rail et poutrelles, billettes, fil) et un atelier d'entretien. y travaillent.
La Grande Guerre (1914-1918) Abandon tactique, puis redémarrage… Le , soit un jour avant de déclarer la guerre à la France, l'armée allemande occupe Jœuf. Quelques jours après, le génie militaire allemand démarre le chantier de raccordement de l'usine à la gare de Jœuf. Puis il lance la construction du tronçon transfrontalier entre la gare de Jœuf et celle de Moyeuvre : pendant deux ans, des milliers de prisonniers russes sont affectés au percement d'un nouveau tunnel, sur la rive droite de l'Orne, dans le prolongement du premier creusé avant la guerre.
Mais les autorités définissent rapidement une stratégie d'abandon : l'usine va alors être l'objet d'un pillage systématique. Au cours des deux premières années, sont retirées les matières premières, les moteurs, les marchandises, les locomotives et, . Les voies ferrées de la mine sont retirées en 1915.
Mais en fin 1915, la situation militaire se stabilisant, il est décidé de remettre à feu l'usine de Jœuf. Les machines sont rapatriées et, en tout est prêt à redémarrer. Les voies au fond sont remises en place, quoique de manière anarchique et empêchant toute exploitation rationnelle du gisement. Cette mauvaise exploitation de la mine du Grand Fond, entre et , dégrade significativement la valeur du site.
…qui échoue : la destruction est ordonnée Mais l'occupant s'avère incapable de trouver un encadrement compétent. Le directeur, Albert Bosment (1867-1960) refuse, par patriotisme, de collaborer au redémarrage. En début 1917, l'usine n'a toujours pas redémarré. L'ordre de Berlin tombe alors : il est demandé de fournir de la fonte . Le fameux « mouton Fritz » (une masse de qu'on élève et laisse tomber sur les machines) se met à l'ouvrage.
Les démolisseurs se mettent à l'œuvre mais, « trouvant la place bonne et de toute sécurité », apportent une certaine lenteur à l'éxécution destructrice […].
À la fin de la guerre, l'usine se trouve dans un triste état. Beaucoup de moteurs à gaz sont endommagés par les gelées […], au laminoir, les machines à vapeur sont brisées. Toutes les machines outils sont enlevées, le magasin central vidé […] « À l'usine, tout est détruit sauf les hauts-fourneaux ».
Malgré le peu de zèle des démolisseurs, le bilan des destructions est lourd : la mine est en état de marche mais une partie importante du gisement est perdue ; les hauts fourneaux sont vidés, mais 4 d'entre eux nécessitent une réfection complète ; l'aciérie a été dépouillée de tout son matériel, il ne reste guère que les bâtiments ; les trains de laminoirs ont été brisés et expédiés comme ferraille (on retrouvera cependant le blooming démonté à la fenderie de Hayange) ; toutes les matières premières ont été enlevées ; des usines de Messempré, Osnes et Fenderie, il ne reste guère que quelques vestiges.
D'une guerre à l'autre (1918-1945) Prise en main par les Wendel