Vénus anadyomène est un sonnet d'Arthur Rimbaud. Il fait partie des vingt-deux poèmes remis par Rimbaud en 1870 à son ami Paul Demeny à Douai, et qui constituent ce qu'on appelle parfois le Recueil Demeny ou Cahier de Douai. Le sonnet est porté à la connaissance du public en 1891 dans le volume Reliquaire, dont il est le deuxième poème.
Vénus anadyomène signifie « Vénus sortie des eaux ». Le poème fait en effet référence au mythe antique de la naissance de Vénus, déesse de l'amour et de la beauté, née de l'écume de l'Océan. Ce mythe, abondamment illustré par une longue tradition artistique, est abordé par Rimbaud d’une manière déconcertante et provocatrice. Le jeune poète décrit minutieusement, à la manière d'un blason, de la tête au fondement, une femme laide ― généralement associée à une prostituée ―, alors qu'elle sort de son bain. Celle-ci est tatouée de l'inscription latine () et est affectée d'un ulcère à l'anus.
Le poème a fait l'objet de multiples interprétations parfois contradictoires. Ce contre-blason, sorte d'éloge à Vénus inversé, est traditionnellement perçu comme une réponse misogyne du poète à ses premiers poèmes parnassiens. D'autres critiques, en particulier Steve Murphy, y voient au contraire une dénonciation de sous le Second Empire.
Contexte historique et culturel
Arthur Rimbaud et le Parnasse Vénus anadyomène est souvent perçu comme un contrepoint à l'esthétique du Parnasse, une école littéraire de la seconde moitié du .
Ce courant littéraire tire son nom du mythique mont Parnasse, où, selon la mythologie grecque, régnaient les divinités des arts et de la beauté, Apollon et les neuf Muses. Animé par des poètes réunis à partir de 1866, à Paris, autour de la revue Le Parnasse contemporain, ce mouvement prône , une mise à distance des sentiments personnels, de l'engagement politique, du lyrisme, au profit de . Pendant les dix ans de sa publication, le Parnasse contemporain publie trente-sept poètes dont Théophile Gautier, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Catulle Mendès, Charles Baudelaire, Sully Prudhomme et Stéphane Mallarmé.. L'esthétique parnassienne se caractérise notamment par un retour à l'Antiquité grecque (et à ses mythes) que le romantisme avait congédiée au profit du Moyen Âge..
À Charleville, le jeune Arthur Rimbaud (1854-1891) le Parnasse contemporain. En mars 1870, âgé de quinze ans, il a déjà lu la première livraison de la revue, chez son professeur de rhétorique Georges Izambard.. Selon le témoignage d'Ernest Delahaye, Rimbaud aime à déclamer le poème Les Fleurs de Mallarmé, qu'il a lu dans la revue.. Le , l'adolescent écrit une lettre au Théodore de Banville. Il y affirme que sont et joint trois poèmes : Sensation, Credo in unam et Ophélie, dans l'espoir d'être publié.. Selon l'écrivain René Guitton, Banville répond à la lettre de Rimbaud fin juin ou début juillet, mais n'accepte pas de publier ses poèmes.
Dans sa lettre à Banville, Rimbaud écrit . L'expression est demeurée pour désigner les premiers poèmes, d'inspiration parnassienne, d'Arthur Rimbaud, notamment les trois joints à la lettre à Banville. Certains critiques voient dans Vénus anadyomène un poème dont l'esthétique le situe à rebours de ces premiers poèmes. Ils l'opposent fortement à Credo in unam, un autre poème dans lequel apparait la déesse de l'amour. Pour eux, Credo in unam est un éloge de la femme, tandis que Vénus anadyomène serait une réponse rageuse et misogyne aux poèmes parnassiens. D'autres commentateurs, au contraire, comme le poète Yves Bonnefoy, classent Vénus anadyomène parmi les poèmes de printemps. Ce choix est, selon le critique Pierre Brunel, légitimé par la date de composition du premier manuscrit, mais aussi par le fait que l'. En outre, Rimbaud a pu trouver pour son poème des inspirations chez les Parnassiens eux-mêmes, notamment chez François Coppée et Albert Glatigny.
La vogue de Vénus au et la naissance d'une esthétique de la laideur
La représentation de Vénus fait fortune au . La découverte en 1820 de la Vénus de Milo et son transfert vers la France marque fortement les poètes français. Le poète Théophile Gautier évoque cette statue antique dans ses articles critiques, et la déesse statufiée devient un thème typiquement parnassien. : les poètes Théodore de Banville, Louis-Xavier de Ricard et Alexis Martin ont chacun écrit des poèmes intitulés « À Vénus de Milo »... On doit également à Leconte de Lisle un « Vénus de Milo » dans ses Poèmes antiques de 1852, tandis qu'une lettre de Stéphane Mallarmé montre que celui-ci partage cet engouement.
Dans le même temps où la Vénus de Milo, exposée à Paris au musée du Louvre, reproduite et diffusée partout en Europe, devient , se développe en Angleterre, en Allemagne et en France une , notamment chez les romantiques, chez Charles Baudelaire et ses Fleurs du mal en 1857, chez le philosophe allemand Karl Rosenkranz qui publie Esthétique de la laideur en 1853, comme chez Rimbaud, qui écrira dans Une Saison en enfer, quelque temps après Vénus anadyomène. :
Le contexte politique et idéologique Le poème de Rimbaud est écrit à la fin du Second Empire, pendant la guerre franco-prussienne, déclarée le . L'empereur Napoléon III, ayant mis fin à la République lors du coup d'État de décembre 1851, règne alors depuis dix-neuf ans. En tant que chef des armées, il rejoint ses troupes sur le champ de bataille et remet à l'impératrice Eugénie le titre de régente par un décret publié au Journal officiel le , soit précisément la date inscrite par Rimbaud au bas de la première version du sonnet. En faisant remarquer cette concomitance, le critique Christophe Bataillé propose de resituer le poème dans ce contexte, et de reconnaître dans les traits de la femme décrite un portrait satirique de l'impératrice. Pour Bataillé, l'anti-bonapartisme est un des thèmes principaux du recueil Demeny. Plusieurs sonnets, comme Rages de Césars, , mais également du jeune prince, Louis, qui apparaîtrait dans L'Éclatante Victoire de Sarrebrück :
Bataillé explique également qu'Eugénie était souvent décrite comme une nymphomane, voire une prostituée, dans les pamphlets et caricatures anti-bonapartistes, et donne l'exemple d'une caricature du dessinateur Alfred Le Petit, intitulée La Vénus Espagnole et le Prince de Joinville, qui selon lui .
Les critiques Steve Murphy et Nathalie Ravonneaux voient plutôt dans la femme décrite par le poème une anonyme prostituée prolétarienne. Pour Murphy, il faut pour comprendre le sonnet. Quand Rimbaud écrit à Banville qu'il jure , la déesse Liberté est . Dès Credo in unam, Rimbaud, , dénonçait . Vénus anadyomène contiendrait comme Credo in unam . Ce sous-texte invite à réfléchir aux raisons pour lesquelles au lieu de rendre Rimbaud responsable de cet abaissement.
Le Second Empire est marqué, selon Murphy, par une contradiction entre les discours officiels et la réalité sociale : au s'opposent des politiques aux .
vignette|Toulouse-Lautrec, Femme de maison blonde, 1894.|alt=Portrait d'une prostituée Pour Nathalie Ravonneaux, on peut, pour comprendre le poème, tenir compte de certaines pratiques dans les maisons closes au :
Louis Fiaux rapporte entre autres exemples celui d'une « chambre aux statues », datant de la Restauration, décrite par le chef de la sûreté Louis Canler : selon le témoignage du policier, un riche comte, déguisé en Pygmalion, y à une prostituée déguisée en Galatée sur un piédestal... Pour Ravonneaux, il n'est .
Texte et variantes Il existe deux manuscrits autographes du poème. Le premier manuscrit du poème, donné à Georges Izambard, est daté du . Ce manuscrit appartient aujourd'hui à une collection particulière ; un fac-similé se trouve dans le catalogue de vente Guérin du 17 novembre 1998. Le deuxième manuscrit, non daté, fait partie des poèmes confiés à Paul Demeny en , dans ce qui constitue le Recueil Demeny ou Cahier de Douai. Ce manuscrit est conservé à la British Library, collection Zweig, ...
On observe quelques variations entre les deux manuscrits : les vers 7 et 8 sont intervertis, et les trois points de suspension à la fin du onzième vers deviennent six dans le manuscrit Demeny.
Publication
Le poème est publié pour la première fois dans le volume Reliquaire, poésies en 1891. Il en est le deuxième poème, l'ordre des premiers poèmes dans cette édition correspondant à celui du manuscrit tel que l'a relié le collectionneur Pierre Dauze et à celui indiqué par Paul Demeny...
Sources et modèles
Le mythe antique de la naissance de Vénus vignette|gauche|alt=Une femme représentant la déesse Vénus se tient debout, nue, dans une immense coquille Saint-Jacques, flottant sur la mer. La déesse cache son sexe avec sa chevelure de sa main gauche, et sa poitrine de sa main droite. À gauche, deux personnages ailés soufflent sur la déesse en s'enlaçant. À droite, sur le rivage, un personnage féminin, s'approche de la déesse en portant un grand drap rouge à motifs noirs|La Naissance de Vénus de Botticelli ( 1484) représente plusieurs éléments du mythe : on distingue à gauche Flore et Favonius (Chloris et Zéphyr), qui souffle sur Vénus au centre. À droite, une des Heures s'apprête à l'accueillir sur la terre ferme et à l'habiller.|redresse=1.6
Vénus est la déesse latine correspondant à Aphrodite, déesse de l'amour et de la beauté dans la mythologie grecque. L'adjectif « anadyomène » est un emprunt au nom latin , nom lui-même emprunté au grec , désignant Aphrodite sortant de l'eau, signifiant en haut, et , aller..
Selon le mythe, Vénus (Aphrodite), déesse de l'amour, est née des parties génitales du dieu Uranus, coupées par son fils Saturne puis jetées à la mer. La déesse, née de l'écume blanche qui jaillit du sexe mutilé, fut transportée sur un coquillage par Zéphyr, dieu du vent d'ouest, jusqu'à la terre ferme, et accueillie par les Heures, déesses des saisons, qui l'habillèrent et la conduisirent à la demeure des dieux...
Le mythe est rapporté en ces termes dans la Théogonie (Hésiode) d'Hésiode :
Ce mythe fait l'objet de représentations artistiques dès l'Antiquité. Apelle, un artiste du , peintre grec le plus illustre selon Pline, réalise une Aphrodite anadyomène qui deviendra si réputée qu'elle sera achetée plus tard par Auguste pour le temple de César..
La Vénus anadyomène comme tradition artistique européenne vignette|redresse|Vénus anadyomène est le titre de plusieurs tableaux, comme celui-ci, réalisé par Ingres entre 1808 et 1848.
Le mythe de la naissance de Vénus est représenté à la Renaissance dans un très célèbre tableau de Sandro Botticelli, qui a pu inspirer Arthur Rimbaud..
Outre Botticelli, de nombreux peintres et sculpteurs, de Raphaël à Ingres, ont illustré le mythe. Ces représentations ont abouti à un , que Rimbaud . Plusieurs représentations de Vénus inscrites dans la tradition de Botticelli peuvent ainsi servir de point de comparaison avec le poème de Rimbaud, parmi lesquelles La Naissance de Vénus de William Bouguereau, ou le tableau du même nom d'Alexandre Cabanel.
Pour l'universitaire américain Tom Conley, le tableau de Cabanel peut être considéré au sonnet de Rimbaud, lequel . Il est très improbable qu'Arthur Rimbaud, vivant alors loin de Paris, ait vu le tableau de Cabanel, présenté lors du Salon de 1863. Peut-être en a-t-il vu une reproduction dans une revue illustrée. Pour Conley, cette incertitude a peu d'importance, et n'empêche pas d'affirmer que , dans la mesure où .
Selon lui, Pour Conley, .