La magie et symbolique du clou représentent un riche ensemble de traditions issues du monde entier sur un objet ancien, usuel et banal, mais chargé d'un imaginaire puissant, notamment en raison de sa forme pointue et de sa capacité à passer d'un état libre à une fixation presque définitive. Depuis l'Antiquité le clou est très utilisé dans les rituels magiques pour « fixer » les sorts, mais aussi protéger des malédictions. Ce fut en particulier le cas au cours de l'Antiquité romaine, avec de nombreux exemples archéologiques retrouvés de malédictions magiques utilisant le clou. Dès lors, le clou occupe une place importante dans le folklore européen et mondial jusqu'au début du avec, par exemple, la survivance des arbres à clous, notamment en Belgique. Certains clous particuliers, comme les clous de cercueils et, plus encore, les clous de la Crucifixion chrétienne entretiennent une proximité avec la mort et les influences occultes.
Origine du clou Le clou accompagne l'humanité depuis longtemps, peut-être le paléolithique avec de possibles clous en os. Il est présent au moins depuis le IIIe millénaire av. J.-C. avec des objets en cuivre et en bronze, retrouvés dans le Moyen-Orient ou le monde grec. Heinrich Schliemann en retrouve sur le site de Troie, et en Grèce. La métallurgie du fer, matière plus résistante que le bronze, va stimuler la production de clous, qui deviennent dès lors un élément essentiel des charpentiers et de leurs constructions en bois. Les Romains utilisent de très grands clous de fer, parfois de près d'un mètre, dont le passage est probablement préparé par un trou de mèche.
Depuis leur création, le clou de fer est d'abord forgé au marteau et présente le plus souvent une section carrée, avant que sa fabrication et sa forme ne changent au vers une section désormais habituellement ronde.
Le Clou dans l'antiquité Clou de fondation en Mésopotamie
Les fouilles des édifices de la Mésopotamie antique ont permis de retrouver de nombreux « clous de fondation », de forme pointue, le plus souvent en terre cuite, parfois métalliques. Certains clous de fondation en cuivre représentent une figurine anthropomorphe ou animale cité in . Ils étaient placés dans la partie basse des édifices, sous le dallage ou vers le pied des murs. Ils étaient parfois logés dans une petite niche ménagée au milieu du mur par la suppression d'une brique. Ces clous comptent parmi les plus anciens documents historiques connus. Le texte gravé sur ces cônes est commémoratif et religieux.
À Mari par exemple, quatre dépôts de fondation sont retrouvés aux angles du temple de Ninhursag, identifié grâce aux plaques de bronze inscrites. Celles-ci étaient régulièrement percées du clou rituel, qui les liait symboliquement à la brique crue sur laquelle elles étaient immédiatement placées. Ces types de clous peuvent être en bronze, comme dans le temple de Magan à Mari. Toujours à Mari, d'autres clous de fondation en cuivre se présentent sous une forme allongée simple, sans représentation figurée, ou avec une tête en forme d'anneau semi-circulaire plat (« anneau à tige »). Dans le dépôt, ils sont disposés d'une manière particulière : le clou simple est enfoncé de façon perpendiculaire dans l'anneau du clou de second type.
Ces objets évoquent un rite de magie sympathique pour protéger le bâtiment qui va être construit, en le reliant au sol.
Dans l'Ancien Testament Plusieurs termes sont traduits par « clou » dans l'Ancien Testament : Vav : qui désigne soit des clous, soit des crochets, crampons ou pitons en or ou en argent. Masmèr ou Macmer : clou de fer ou d'or, employé aussi dans la fabrication des idoles. yatked : clou solidement planté dans un mur, image du bon serviteur inébranlable, le mauvais serviteur étant comme le clou arraché avec tout ce qu'il soutenait.
Antiquité grecque Planter un clou était un acte auquel une croyance générale dans l'antiquité attachait une idée de préservation, en même temps qu'on y voyait le symbole de ce qui était désormais nécessaire et irrévocablement fixé. Ainsi, sur un miroir étrusque, on voit la Parque, Atropos tenir d'une main un marteau et de l'autre le clou qui va marquer l'heure inévitable où Méléagre doit mourir. Dans plusieurs représentations antiques, et pour exprimer de même un évènement accompli et désormais immuable, la Victoire est figurée debout en train de planter un clou. Au sommet des trophées grecs était planté un clou qui fixait les influences néfastes déchaînées sur le champ de bataille.
Monde Gaulois Sur la statue d'un dieu gaulois barbu trouvé à Viège, un énorme clou est appliqué sur la poitrine, de la gorge à la taille. On y a vu le symbole de la foudre.
Antiquité romaine Le clou est très présent dans l'imaginaire du monde romain, dans des rites officiels, dans la tradition populaire par des recettes thérapeutiques ou la préservation des morts, mais aussi lors des rites secrets de malédictions.
Clavus annalis romain
La lex de clavo pangendo est une loi romaine archaïque affichée dans le temple de Jupiter capitolin sur le mur séparant la de Jupiter de celle de Minerve. Elle prescrivait au praetor maximus de planter chaque année un clou aux ides de septembre. Il s'agissait probablement d'un vieux rite d'origine étrusque, repris par Marcus Horatius Pulvillus, un des premiers consuls romains à la naissance de la République romaine au , ainsi que le rapporte Tite-Live.
Le rite tombe ensuite en désuétude, peut-être parce qu'il s'agit d'un rite trop associé à un apport étrusque étranger à Rome. En effet, toujours d'après Tite-Live, la clavifixion (plantage du clou rituel) annuelle était un rite d'origine étrusque, qu'on retrouve à Velzna dans le temple de la déesse Nortia.
Mais la tradition de planter un clou par un dictateur spécialement nommé (appelé « dictator clavi figendi causa ») est parfois réactivée à l'occasion d'une catastrophe, en un acte apotropaïque. Tite-Live rapporte le cas lors d'une épidémie de peste en -363 et à l'occasion d'une affaire d'empoisonnement supposée en -331. Quand le clou magique est arraché, la maladie est libérée et reprend ses ravages. La grande peste antonine passait pour avoir été imprudemment délogée par des soldats romains de la prison où elle avait été enfermée par l'art des mages chaldéens dans la cité de Séleucie.
André Magdelain fait remarquer que
En 2 av. J.-C. Auguste restaure le rite du clou avec la lex templi, en le transférant du temple de Jupiter Capitolin au temple de Mars vengeur. C'est désormais l'empereur qui officie ; il n'est plus annuel, mais consécutif à la cérémonie purificatrice du lustre, bien plus rare.
Dans le langage populaire et en littérature, la clavifixion est souvent un symbole de la fortune, mais elle tend à perdre son rôle magique au profit de l'idée plus banale de fixité.
Défixion et clous magiques
Le clou occupe une place centrale dans la pratique magique des tablettes de defixion romaines, aussi appelées tablettes d'exécration. Il s'agit de tablettes magiques en plomb, le plus souvent malveillantes, contenant des formules magiques orientées vers la personne visée. La lame de plomb, une fois recouverte de son inscription et dûment pliée, est fixée contre une paroi ou un objet quelconque au moyen d'un gros clou qui la traverse de part en part. La tablette est parfois roulée autour d'un autre élément, cheveux ou bout de tissu, ayant été en contact avec la personne à envoûter, le tout éventuellement scellé par le clou ayant servi à la gravure, qui est planté à travers.
Le principe magique du clou dans la malédiction est ainsi défini :
Comme l'écrit John Scheid, . Et s'il s'agit bien de soumettre une autre personne au pouvoir d’une divinité et du sorcier avec la volonté d’immobiliser complètement son ennemi. Il est probable que les clous ne transpercent pas que des lames de plomb.
Sur un clou magique trouvé en 1845 et plusieurs fois cité, un texte est gravé en latinTER DICO TER INCANTO IN SIGNV DEI ET SIGNV SALOMONIS ET SIGNV DE NOSTRA ARTMIX traduit par : , reflétant un étonnant syncrétisme de trois religions, chrétienne, juive et romaine, pour renforcer la force de la magie négative.
Les clous magiques présentent souvent des inscriptions magiques et des signes et images, souvent d'animaux.
On retrouve très souvent les trois lettres grecques IAW (Iaô) (forme hellénisée du nom du dieu juif Yahweh, parfois accompagné de la formule ΙΑω CABAωθ (Iaô Sabaôth) (signifiant « Seigneur des armées ». C'est une formule que l'on retrouve sur de nombreux objets magiques de l'époque romaine.
On a également mis au jour dans l'Asklepeion de Paros un clou avec l'inscription πυρ, destiné sans doute à tenir le feu en respect.
Clous votifs Plusieurs ensembles de clous ensevelis ont été mis au jour et identifiés comme des offrandes votives. Dans une cachette étrusque de l'époque de Villanova (900-700 av. J.-C.), clous en bronze ont été retrouvés. Ils étaient destinés à servir d'offrande à la divinité, pour exprimer un vœu.
De nombreux clous en bronze à tête de champignon ou en écusson ont été retrouvés dans un temple dédié à Mater Matuta, et d'autres clous analogues près du lac de Nemi, ou encore près de Pérouse. Certains des clous ainsi découverts dans des nécropoles ou des temples, sont ornés de signes magiques. Ces clous semblent dédiés à deux sortes de divinités : d'une part des divinités chthoniques, protectrices du monde souterrain, et d'autre part des divinités dispensatrices de fortune.
Clous dans les sépultures romaines De très nombreux clous ont été retrouvés dans les sépultures romaines. Ils sont parfois simples, d'autres fois ornés de figures bizarres ou d'inscriptions. On y a vu une façon de protéger les morts.
À Vercelli, une urne funéraire était entièrement entourée de clous. Dans une sépulture d'enfant du à Sucidava en Dacie, on avait placé un clou de fer magique.
Une communication de 2023 présente une sépulture romaine fouillée Sagalassos où les archéologues ont mis au jour plusieurs dizaines de clous en fer. Une partie d'entre eux avaient la tête écrasée et étaient pliés à 90°, d'autres étaient pliés et tordus. Leur étude a révélé que les clous n'étaient pas fonctionnels et qu'ils n'étaient pas utilisés dans le cadre funéraire en termes pratiques. Les chercheurs ont là aussi conclu en une fonction protectrice des clous. Ils auraient servi à enfermer le défunt dans sa tombe et à empêcher qu’il ne soit dérangé par des forces maléfiques ou des profanateurs.
Clous dans les recettes folkloriques romaines Pline l'Ancien rapporte quelques superstitions romaines concernant le clou : . .
Reliques judéo-chrétiennes Clous de la passion
Comme tous les objets de la Passion du Christ, les clous de la crucifixion font l'objet d'une vénération des chrétiens. Mais ils tiennent sans doute une place particulière par l'évocation de la violence directe subie par le crucifié et leur contact avec sa chair. Ils n'ont pas échappé au vaste marché des reliques : En 1868, l’historien et théologien allemand Franz Xaver Kraus recensait en Europe 36 lieux prétendant posséder des reliques des saints clous de la Passion. Ces reliques multiples peuvent être interprétées comme des faux ou comme des reliques secondaires (clous refondus pouvant contenir une partie d'une relique plus authentique) ou même tertiaire (clous mis en contact avec un saint clou) qui peuvent acquérir ainsi un statut sacré.
Quelle que soit l'authenticité de ces divers objets, ils ont été l'objet d'une intense dévotion dont la valeur symbolique n'a pas échappé aux puissants : la fameuse couronne de fer des rois lombards puis des empereurs germaniques passait pour contenir un de ces clous sacrés, après avoir orné le diadème de Constantin.
Autres clous reliques À part les clous de la Passion, un « clou de l'Arche de Noé », a été conservé dans une ancienne collection tchèque.
Cadavres percés de clous