« L'affaire Iangoulbaïev » est le nom communément donné au scandale socio-politique qui a éclaté en Russie en , lorsqu'Aboubakar Iangoulbaïev, avocat et défenseur des droits d'origine tchétchène, travaillant au sein du « Comité contre la torture » a annoncé la disparition de plusieurs dizaines de ses proches en Tchétchénie.
À la suite de cet événement, les forces de sécurité tchétchènes ont emmené de force sa mère Zarema Moussaïeva (épouse de l'ancien juge fédéral, Sayda Iangoulbaïev) de Nijni Novgorod à Grozny, où elle a été mise en cause dans une affaire pénale, détenue dans un centre de détention provisoire et condamnée à purger 4 ans et 9 mois dans une colonie pénitentiaire en Tchétchénie. Le frère d’Aboubakar, Ibrahim Iangoulbaïev, a été inscrit sur la liste fédérale des personnes recherchées. Leur père et leur sœur, Aliya Iangoulbaïeva ont rapidement été évacués de la fédération de Russie.
Contexte La famille Iangoulbaïev appartient au taip tchétchène Keloy . Saida Iangoulbaïev a fait carrière au sein des organes d'enquête et judiciaires de la République tchétchène : il est devenu membre de la Cour suprême de Tchétchénie. Le fils cadet, Ibragim Iangoulbaïev, a dirigé un canal Telegram sur les réseaux sociaux où il écrivait sur l'histoire de la Tchétchénie et dénonçait les violations des droits de l'homme commises sur le territoire de la république, principalement par les autorités du président pro-russe, Ramzan Kadyrov. Le canal Telegram, "1ADAT", devenu rapidement populaire sur Internet, a réuni plusieurs millions de lecteurs, d'auditeurs et de soutien financier.
En , selon le fils aîné du juge, Aboubakar Iangoulbaïev, leur père, lui-même et son frère cadet, ont été emmenés de force à la résidence présidentielle du chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov. De nombreuses personnes de l’entourage de Kadyrov étaient présentes. Kadyrov a exprimé ses griefs à l'égard des publications en ligne d'Ibrahim et notamment des critiques virulentes émises contre le régime. Sayda Iangoulbaïev témoigne que la tension est rapidement montée, l'entourage de Kadyrov ayant commencé à battre son fils cadet, Ibragim. Une bagarre s'ensuit. Après ce premier passage à tabac, selon Aboubakar Iangoulbaïev, Kadyrov et son entourage leur aurait intimer de lécher leur propre sang répandu sur le sol, mais le père et les frères refusent de s'exécuter. À la suite de quoi ils sont de nouveau battus. Selon le fils aîné, c'est seulement à ce moment-là que Kadyrov a exigé qu'on cesse de les frapper. Le père et le fils aîné ont été libérés, mais Ibrahim a été retenu à la résidence de Kadyrov. Saida Iangoulbaïev a été poussé à démissionner, sous peine de ne plus revoir son fils. La famille n'a pas eu de nouvelles d'Ibragim pendant six mois. Il s'est avéré qu'il avait été détenu illégalement tout ce temps, dans le sous-sol du bâtiment local du SOBR. Il a finalement été libéré en raison de l'aggravation de son état de santé (appendicite) .
En 2017, Ibragim a été mis en cause dans une affaire pénale d'incitation à la haine interethnique. Il a passé un an et demi en détention provisoire, mais après la dépénalisation de cet article du Code pénal de la fédération de Russie. La même année, la famille Iangoulbaïev a quitté la Tchétchénie pour Nijni Novgorod, capitale de l'oblast de Nijni Novgorod, à 400 kilomètres au nord-est de Moscou.
Aboubakar Iangoulbaïev est devenu militant des droits humains et avocat au sein du Comité contre la torture, organisation non-gouvernementale russe menant des enquêtes publiques concernant des actes de torture en s’appuyant sur les mécanismes étatiques internes de protection des victimes. Il a régulièrement fait des déclarations acerbes sur les dirigeants de la Tchétchénie et sur les persécutions dont lui et sa famille ont fait l'objet. Il a été soupçonné d'avoir dirigé le canal-Telegram d'opposition « 1ADAT », dont un certain nombre de publications, selon les conclusions de l'Institut de criminalistique du Centre de technologie spéciale du Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, visaient à justifier le terrorisme et la propagande en faveur du séparatisme. En conséquence, en , le tribunal de Zavodskiy à Grozny, a fait droit à la demande du procureur et a reconnu qu'un certain nombre de publications du canal-Telegram « 1ADAT » constituaient un caractère jugé extrémiste en Russie et les a interdites. Le procès a été examiné en l'absence du défendeur, qui a été remplacé par le commissaire aux droits de l'homme, Nourdi Noukhajiyev, qui ne s'est pas présenté au tribunal. La même année, celui-ci a remis une médaille portant la mention "Défendeur des droits de l'homme honoré de la République tchétchène" à Ramzan Kadyrov.
En , Aboubakar Iangoulbaïev a signalé la disparition de ses proches en Tchétchénie. Il a déclaré qu'il comptait une quarantaine de parents disparus. En , il a déclaré qu'ils étaient finalement une cinquantaine. Il a accordé plusieurs interviews aux médias, dans lesquelles il a dit attribuer les événements aux critiques formulées par les membres de sa famille contre Ramzan Kadyrov. Lorsque le chef de la Tchétchénie lui-même a été interrogé lors d'une conférence de presse fin décembre sur la disparition des proches des opposants, il a fait état d'une vendetta ouverte contre la famille Iangoulbaïev.
Quelques jours après qu'Aboubakar Iangoulbaïev ait signalé la disparition de ses proches, son domicile à Pyatigorsk a été perquisitionné fin par des membres des forces de l'ordre du président. Peu après, Aboubakar Iangoulbaïev a quitté la Russie pour des raisons de sécurité.
Détention et affaire pénale de Zarema Moussaïeva Dans la soirée du , des hommes masqués, se présentant comme des policiers tchétchènes se sont présentés à l'appartement de Sayda Iangoulbaïev à Nijni Novgorod. Leur appartement était encerclé et surveillé depuis plusieurs jours. Les représentants du Comité contre la torture, Sergueï Babinets et Oleg Khabibrakhmanov étaient présents ce soir-là à l’appartement des Iangoulbaïev, accompagnés d'une avocate et d'autres membres de l'ONG. Les hommes masqués ont présenté un avis de l'enquêteur du département de la République de Tchétchénie du ministère de l'Intérieur de la fédération de Russie exigeant que Sayda Iangoulbaïev et son épouse Zarema Moussaïeva soient interrogés en tant que témoins dans une affaire de fraude faisant l'objet d'une enquête à Grozny. L'ancien juge et les représentants du Comité contre la torture, ont indiqué à la police qu'un interrogatoire, si nécessaire, pouvait avoir lieu sur place. Mais les hommes ont violemment fait irruption dans l'appartement, bousculant les représentants et les avocats dans une pièce, Sayda Iangoulbaïev et sa fille dans une autre. Finalement, Zarema Moussaïeva, qui s'était réfugiée dans une armoire de l'appartement, a été traînée de force hors de l'appartement, inconsciente, sans chaussures ni manteau. Sayda Iangulbaev, quant à lui, ne pouvait être emmené en raison de l'immunité que lui confère son statut de juge fédéral, signé personnellement par le président russe Vladimir Poutine. Zarema Moussaïeva souffre de diabète et son état nécessite un suivi médical constant et des injections régulières d'insuline, sous peine de provoquer un coma diabétique. En outre, elle avait été contrôlée positive à la COVID-19 le jour-même. En effet, la famille Iangoulbaïev terminait les derniers préparatifs avant son départ de Russie qui était prévu dans les jours qui suivaient. Le Comité contre la torture est chargé de la protection, la défense et l'évacuation de la famille Iangoulbaïev depuis 2017. L'évacuation devait être organisée depuis , date à laquelle les deux frères cadets de la famille, Ibragim et Baisangur, ont réussi à fuir le pays, in-extremis. Ce n'est qu'après l'enlèvement d'une cinquantaine de membres de la famille Iangoulbaïev et la perquisition de l'appartement d'Aboubakar Iangoulbaïev en , que l'ONG a finalement entamé le processus d'évacuation des restes des membres de la famille. Les médicaments que les représentants de l'ONG ont tenté de remettre aux policiers n'ont pas été pris par ces derniers. Dans l'enregistrement de l'enlèvement de Zarema Moussaïeva, on peut notamment entendre le policier crier en langue tchétchène : "Je jure au nom du Coran que tu vas venir avec nous ! Tu es une femme, lèves-toi (...) Trainez-là même si elle meurt ! emmenez-là, emmenez-là ! (...)". Ce à quoi Zarema Moussaïeva lui répond : "N'as tu donc pas de mère ? (...) Laissez-moi donc prendre mon traitement (...) ". Le policer réplique en retour : "Je ne te laisserais pas ! Sois-tu maudite ! Je ne te laisserais pas le prendre ! Lèves-toi, putain!"
Zarema Moussaïeva a été emmenée en Tchétchénie, où elle a été condamnée à 15 jours d'arrestation administrative pour « léger hooliganisme ». Le chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, a par la suite affirmé que Zarema Moussaïeva avait attaqué et presque mutilé un policier à Grozny. Zarema Musayeva a été inculpée en vertu de la partie 2 de l'article 318 du Code pénal de la fédération de Russie (recours à la violence contre un représentant des autorités) et le tribunal du district Staropromyslovsky de Grozny a pris, le , une mesure de contrainte sous la forme d'un placement en détention provisoire.
Zarema Moussaïeva a ensuite été accusée de complicité de fraude, pour avoir aidé et encouragé une ressortissante tchétchène, Madina Azimova, qui avait organisé frauduleusement des prêts à la consommation d'un montant total de près d'un million de roubles pour des emprunteurs insolvables afin d'acheter des appareils électroménagers, qu'elle a ensuite revendus. Azimova, qui avait été arrêtée par les autorités tchétchènes, a témoigné que Sayda Iangoulbaïev et Zarema Moussaïeva lui auraient présenté des individus au nom desquels elle aurait pu obtenir des prêts. Après ce témoignage, la mesure préventive prise contre Azimova a été commuée en assignation à résidence. Zarema Moussaïeva quant à elle, a été maintenue en détention provisoire. Le procès de l'affaire Moussaïeva a débuté en au tribunal du district Leninsky de Grozny.
Le , un tribunal de Grozny a condamné Zarema Moussaïeva, la déclarant coupable de « fraude » et de « recours à la violence contre un représentant des forces de l'ordre ». Moussaïeva a été condamné à 5,5 ans de prison. Le même jour, des inconnus ont attaqué la journaliste de Novaïa Gazeta, Elena Milashina et l'avocat Alexandre Nemov, arrivés à Grozny pour assister au procès de Zarema Moussaïeva. La voiture dans laquelle ils se trouvaient a été arrêtée par des hommes masqués. La journaliste et l'avocat ont été roués de coups de matraque et de coups de pied, notamment au visage. Leurs téléphones ont été confisqués, leur équipement et leurs documents ont été détruits, a rapporté Novaïa Gazeta. Un examen médical a révélé que Milashina souffrait d'un traumatisme crânien et de fractures aux doigts. Nemov a également été blessé, notamment par un coup de couteau. Plus tôt, les dirigeants tchétchènes avaient déjà proféré des menaces contre Elena Milashina dans le cadre de l'affaire Zarema Moussaïeva. Le chef de la république, Ramzan Kadyrov, a qualifié début 2022 la journaliste de Novaïa Gazeta et le défenseur des droits, Igor Kaliapin de «terroristes» et de «complices de terroristes», exhortant les forces de l'ordre à les arrêter.