Juan Felipe Ibarra est un militaire et homme politique hispano-américain, né le à Villa Matará, dans la province de Santiago del Estero, vice-royauté du Río de la Plata, alors une partie de l'empire espagnol, mort le à Santiago del Estero, devenue une ville de la Confédération argentine. À l'issue des guerres d'indépendance hispano-américaines, il est un des caudillos qui s'affrontent dans les guerres civiles argentines. Il est gouverneur de la province de Santiago del Estero de 1820 à 1830 et de 1832 à sa mort. Allié des fédéralistes, il se soumet au dictateur Juan Manuel de Rosas. En 1840, il réprime férocement un soulèvement contre son pouvoir. Il mène une politique protectionniste et fait peu pour développer l'économie ou la culture de sa province.

Biographie Origines et premières années vignette|gauche|redresse=0.7|Cavaliers abipons du Gran Chaco, illustration de Martin Dobrizhoffer, Vienne, 1784. Juan Felipe est le fils de Felipe Matías Ibarra y Argañarás, sargent mayor (équivalent de commandant) du fortin de Villa Matará sur le Río Salado del Norte, à la limite des territoires indiens insoumis du Chaco. Sa mère, María Andrea Antonia de Paz y Figueroa Luna, est la nièce de la religieuse María Antonia de Paz y Figueroa. Il est orphelin de père de bonne heure et élevé par son oncle maternel Juan Antonio de Paz, curé de la paroisse, qui lui apprend les lettres et le latin. Dans une région exposée aux attaques indiennes, il devient adroit dans l'équitation et le maniement du lasso, des bolas et du sabre. Il est envoyé étudier au collège de Montserrat à Córdoba : élève indiscipliné et peu assidu, il est finalement renvoyé sans avoir terminé ses études.

En 1806, à 19 ans, il est mobilisé dans la compagnie des soldats santiaguègnes pour combattre les invasions britanniques du Río de la Plata et reprendre Buenos Aires. Il est sergent dans la compagnie de volontaires de cavalerie. Cependant, sa troupe arrive trop tard pour prendre part aux combats, les Britanniques ayant déjà été repoussés par le vice-roi Jacques de Liniers. vignette|Bataille de Salta (20 février 1813) : victoire décisive des indépendantistes sur les royalistes. En 1810, alors que la métropole espagnole combat l'occupation napoléonienne, les provinces du Río de la Plata commencent à se rendre indépendantes de la vice-royauté du Pérou. La révolution de Mai (18-) marque le point de départ de la guerre d’indépendance de l’Argentine. Juan Felipe Ibarra, avec le grade d'alférez, fait partie du bataillon des Patriciens santiaguègnes commandés par Juan Francisco Borges, unité de l'armée du Nord partie pour libérer le Haut-Pérou (actuelle Bolivie). La bataille de Suipacha () est le premier succès des indépendantistes. Juan Felipe Ibarra est promu sous-lieutenant le . gauche|vignette|Cavalerie gaucha, peinture de Carlos Morel (1813-1894). L'armée du Nord est défaite par les royalistes à la bataille de Huaqui () et, après cinq heures de combat, la compagnie d'Ibarra doit suivre l'armée dans sa retraite de Potosí à Jujuy : la troupe est reprise en main par le général Manuel Belgrano et, pour la première fois, prête serment sur le drapeau argentin. Ibarra participe à la bataille de Las Piedras, à celle de Salta et celle de Tucumán. Ibarra, élevé au grade de capitaine, est chargé de l'instruction des recrues à Jujuy et ne participe pas aux batailles de 1813 mais envoie des soldats entraînés et équipés à l'armée de José de San Martín. En , l'armée royaliste, victorieuse dans le Haut-Pérou, marche vers Jujuy : les femmes évacuent la ville tandis que les volontaires indépendantistes, surtout des gauchos, livrent des actions de harcèlement (la ). En , Ibarra est rattaché l'état-major de San Martín ; le général s'efforce d'améliorer la formation des officiers en discipline et mathématiques pour préparer sa campagne de libération du Chili. L'armée du Nord, commandée par le général José Rondeau, subit une lourde défaite dans la troisième campagne du Haut-Pérou à Sipe-Sipe () : Manuel Belgrano en reprend le commandement en et choisit Ibarra comme aide de camp.

Juan Felipe Ibarra ne participe pas à la révolution autonomiste qui se déroule dans sa province natale et porte au pouvoir le lieutenant-colonel Juan Francisco Borges. Le , San Martín élève Ibarra au grade de lieutenant-colonel et le nomme commandant du fort des Abipons, dans l'actuel département de Quebrachos, position défensive à la lisière du territoire indien du Chaco.

En 1820, l'armée du Nord est alors désorganisée par la mutinerie d’Arequito : Ibarra, sans y participer directement, s'aligne sur le chef du soulèvement, le colonel-major . Le soutien d'Estanislao López, gouverneur de la province de Santa Fe, permet à Ibarra de traverser la crise sans dommage. Les élites santiaguègnes se rallient de plus en plus à Ibarra qui, à la tête de la garnison du fort des Abipons, détient la principale force armée de la provinceAlfredo Gargaro, Los orígenes de la autonomía santiagueña (1815/1820) Santiago del Estero, 1948..

Premier gouvernement à Santiago del Estero thumb|Cabildo (conseil provincial) de Santiago del Estero au s. Dès 1820, Santiago del Estero fait sécession de la , fédération peu durable des provinces de Tucumán, Catamarca et Santiago del Estero. Le colonel , chef de cette République, ordonne à Ibarra de se soumettre dans les termes les plus méprisants, ce qui amène Ibarra et la province de Santiago à demander l'appui de Bustos, proclamé gouverneur de la province de Córdoba. Les années 1820 sont marquées par des jeux d'alliances très instables entre les cités et les provincesGeneviève Verdo, L’indépendance argentine entre cités et nation (1808-1821), Sorbonne, 2020, p. 316-317 . Le , Ibarra, sortant à la tête de la garnison du fort des Abipons, se dirige vers Santiago del Estero et adresse un ultimatum au commandant de la garnison tucumane qui prend la fuite après un bref combat.

Le , la province de Santiago del Estero proclame son autonomie au sein des Provinces-Unies du Río de la Plata et Ibarra est élu gouverneur. Il forme un gouvernement avec Pedro Pablo Gorostiaga comme ministre du Trésor. Une de ses premières actions est de réclamer la libération des deux prêtres et Pedro Francisco de Uriarte, députés au Congrès de Tucumán, retenus prisonniers à Buenos Aires après la dissolution du Congrès et la chute du Directeur suprême, le général José Rondeau.

Le au combat de Los Palmares, Ibarra repousse une tentative d'invasion du général Gregorio Aráoz de Lamadrid, envoyé par le Président suprême Bernabé Aráoz comme chef militaire de la République de TucumánCOMBATE DE LOS PALMARES (05/02/1821), El arcón de la historia Argentina mais, le , Ibarra est battu par les troupes du colonel Abraham González, gouverneur de Salta. La guerre se termine par lassitude générale et, le , la fédération de Tucumán accepte de reconnaître l'autonomie de Santiago del Estero.

Le mandat d'Ibarra tirant à sa fin, il le prolonge arbitrairement en intimidant le Congrès provincial. Le premier gouvernement d'Ibarra n'est marqué par aucune réalisation notable dans les institutions, l'économie ou l'enseignement. Il se contente d'entretenir les routes et de défendre les frontières contre les ennemis, notamment les Indiens du Chaco, et de fournir quelques troupes aux Provinces-unies de la Plata dans la guerre contre le Brésil. vignette|gauche|upright=0.7|Juan Facundo Quiroga, lithographie de César Bâcle, 1831. En 1826, l'élection de Bernardino Rivadavia à la présidence des Provinces-Unies marque la victoire du Parti unitaire. Ibarra, comme la plupart des gouverneurs de provinces, refuse la Constitution de décembre 1826 et se range dans le Parti fédéraliste contre l'État central. Rivadavia charge le général Gregorio Aráoz de Lamadrid de soumettre les gouverneurs fédéralistes mais celui-ci est battu à El Tala () par le fameux Juan Facundo Quiroga, gaucho devenu caudillo de la province de La Rioja. Ibarra, allié de Quiroga, arrive trop tard pour prendre part à la batailleCOMBATE DE EL TALA - 27 de octubre de 1826. Lamadrid reconstitue ses forces et, en , envoie le colonel Francisco Bedoya soumettre la province de Santiago.

Ibarra applique la tactique de la terre brûlée qui lui réussira à plusieurs reprises : il fait évacuer sa capitale, combler les points d'eau, empoisonner les puits, détruire les fourrages. Bedoya, à court de ressources, doit évacuer la ville sans combat le . Le , Ibarra reçoit les émissaires de Rivadavia venus le prier d'accepter la Constitution unitaire: il les reçoit vêtu en gaucho, en tunique, bottes de cheval, un bandeau rouge sur le front, et répond qu'il ne l'acceptera jamais et leur donne 24 heures pour s'en allerAntonio Virgilio Castiglione, Aportes y méritos de Santiago del Estero a la formación de la Nación Argentina, Santiago del Estero, 2018.. Le , à la bataille de Rincón de Valladares, les forces réunies d'Ibarra et Facundo Quiroga infligent une défaite aux troupes unitaires de LamadridAntonio Zinny, Historia de los gobernadores de las Provincias Argentinas, Ed, Hyspamérica, 1987, p. 277-278..

En 1827, Ibarra fait arrêter le diplomate britannique Percy S. Lewis, soupçonné de trafic d'armes avec les unitaires. En outre, il était le frère du médecin Guillermo Lewis, marié à Modesta Ávila, de Santiago, qui avait soigné les blessures du général Lamadrid, adversaire d'Ibarra. Celui-ci garde Percy Lewis en détention pendant deux ans, lui confisque la somme de mille pesos et s'empare des biens de Guillermo Lewis. Il finit par les relâcher sur protestation de l'ambassadeur britanniqueAndrés A. Figueroa, La autonomía de Santiago del Estero, p. 105..

Rivadavia est chassé du pouvoir en 1827. La paix avec le Brésil ramène l'armée dans les provinces centrales, ce qui permet au colonel général José María Paz d'entreprendre une campagne contre les fédéralistes. Ibarra est encerclé par une coalition des forces de Tucumán et de Salta ; il se résigne à envoyer sa lettre de démission à l'Assemblée législative le et, avec 600 hommes, se réfugie à Santa Fe chez son ancien ami Estanislao López tandis que son frère Francisco Antonio Ibarra engage une guérilla contre les unitairesJacinto R. Yaben, Biografías argentinas y sudamericanas, t. 1, Buenos Aires, C. E. Escobar Tirado y D. E. Osorio Correa, 1938, p. 69..

Retour au pouvoir et second gouvernement Cependant, Quiroga, après un exil forcé à Buenos Aires, revient prendre le commandement des provinces fédéralistes et remporte une série de victoires sur Lamadrid, en dernier lieu à la bataille de La Ciudadela. Juan Felipe Ibarra, à la tête de la cavalerie santiaguègne, contribue à la déroute de Lamadrid et à la dissolution de la Ligue unitaire. vignette|Une pulpería, aquarelle de Pancho Fierro (v. 1807-1879). Le , Ibarra est de nouveau élu gouverneur de Santiago del Estero pour trois ans. Le , il crée un office de police. Le , il dissout le Cabildo (conseil provincial) et supprime plusieurs dispositions du Règlement d'organisation politique de 1830 : il abolit l'indépendance de la justice en se donnant le droit de juger personnellement certains cas. Le , il ordonne la prohibition de vente de l'eau-de-vie et de l'aloja (alcool tiré des fruits de Prosopis alba ou de Prosopis nigra), n'autorisant qu'un débit limité dans les à certaines heures. Il interdit l'entrée de la province aux personnes sans profession et ordonne la relégation sur les frontières des alcooliques et des vagabonds. En , il fait prolonger son mandat d'un an et, en 1835, prend une série de mesures qui font de lui un gouverneur à vie.

Ibarra ne prend pas part à la qui, en 1837-1839, oppose les provinces argentines à la Confédération péruvio-bolivienne, par crainte de renforcer le pouvoir du colonel-major Alejandro Heredia, gouverneur de Tucumán, devenu hégémonique dans les provinces du Nord. Ibarra se maintient au pouvoir en reconnaissant la souveraineté de Juan Manuel de Rosas, dictateur de Buenos Aires.

Soulèvement de 1840 et répression