L'évacuation de l'or de la Banque de France est un épisode de la Seconde Guerre mondiale durant laquelle les autorités de la Banque de France ont, sur ordre du ministère de l'Intérieur, procédé à une évacuation du contenu du coffre-fort souterrain de la Banque, la Souterraine. Réalisées entre septembre 1939 et juin 1940, date de l'arrivée des troupes allemandes sur le sol français, ces opérations ont permis la préservation quasi intégrale des réserves d'or françaises.
Histoire Prémices et préparation de plans d'évacuation (1930-1938) La Banque de France a craint pour l'intégrité des réserves dont elle a la gestion lors de la guerre franco-allemande de 1870 puis lors de la Première Guerre mondiale.. La construction de la Souterraine est une première réponse au besoin de sécurisation de ses stocks métalliques. Ces expériences préoccupent toutefois les autorités de la Banque..
Au début des années 1930, la France se prépare à une nouvelle éventualité d'invasion par l'Allemagne.. Le , une instruction générale du ministère de l’Intérieur (et notamment son Deuxième bureau) détaille les mesures de sauvegarde à prendre en cas de guerre dans les parties du territoire exposées aux atteintes de l’ennemi. En 1932, une note interne du gouverneur de la Banque de France prescrit de dans une zone limitée au Nord par la Loire, à l’Est par le Rhône, au Sud par les Pyrénées.
Le , une copie de cette instruction est adressée au secrétaire général de la Banque de France dans le contexte de montée des tensions après l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir. Il est procédé, dès le printemps 1933, à l’évacuation d’une partie de l’or des succursales frontalières et de Paris vers les comptoirs du Mans, de Mont-de-Marsan, Poitiers, Rodez, Aurillac, Flers, L’Aigle et Lisieux. Le convoyage se fait par camions : une soixantaine de convois de cinq véhicules (soit ).
Cette première expérience entraîne la création au niveau du secrétariat général de la Banque de France d’une « sous-commission d’évacuation et de repliement » présidée par le contrôleur général Gaston Rousseau. Ainsi, en , la sous-commission entérine la création d’une deuxième zone d’évacuation dite « zone de sécurité » proche des ports de la Manche et de l’Atlantique dans l’éventualité d’une évacuation par mer. La zone comprend une cinquantaine de succursales de l’ouest et du centre de la France. La sous-commission se charge de régler dans les moindres détails les opérations d’évacuation proprement dites : procédures de sécurité, itinéraires, liens avec les services de l’État, caractéristiques des caisses, moyens de transport, etc. À partir de 1934, les réserves d’or et de monnaies sont systématiquement transférées vers la zone de sécurité.
Dès 1936, tout l’or des succursales de province de la Banque de France est stocké dans la zone de sécurité. Mais ce n’est pas le cas pour Paris, qui conserve une bonne part de son or : il n’est prévu de l’évacuer qu’une fois une guerre déclarée. Et même alors, une partie du stock devra rester à Paris.
Renforcement de l'alerte après la crise des Sudètes (1938-août 1939) En 1938, une nouvelle montée de tensions a lieu lors de l'invasion des Sudètes par le Troisième Reich. En et , et de acheminent les réserves conservées dans la Souterraine jusque vers la zone de sécurité. Il ne reste alors plus à Paris que de francs-or, sur 34 milliards de francs-or. Ainsi, un an avant la guerre, l’or français se trouve réparti de telle manière qu’il puisse faire l’objet d’une évacuation rapide en cas de besoin : au , sur une encaisse totale de de francs-or, sont dans la zone de sécurité.
Le stock d’or de la Banque de France fin 1938 s’élève à ...
Les opérations pendant la drôle de guerre (septembre 1939 - mars 1940) À partir du , d’or polonais sont évacuées vers Lublin et de là en chemin de fer jusqu’à Constanța en Roumanie. Quatre tonnes iront à Bucarest où elles seront stockées à la Banque nationale de Roumanie. Le reste est chargé sur le pétrolier britannique Eocene à destination d'Istanbul où l’or est chargé sur des wagons le et convoyé par voie ferrée jusqu’à Beyrouth (sous mandat français) où il arrive vers la mi-septembre...
Le , le torpilleur part de Marseille vers Ajaccio avec huit caisses contenant de francs en billets destinés à la Banque de Syrie et du Grand Liban. À Ajaccio, l’argent est transféré sur le croiseur qui arrive à Beyrouth le . Là, on lui confie l’évacuation de d’or polonais. Cet or est transporté jusqu’à Toulon sur le croiseur Émile Bertin, et les contre-torpilleurs et : le croiseur Émile Bertin parvient à Toulon le , les deux contre-torpilleurs une semaine plus tard. L’or est alors transporté jusqu’à la succursale de Nevers où il reste jusqu’en , sous la surveillance d’employés de la Banque nationale de Pologne. Ce stock fera partie du convoi qui partira de Lorient le à destination de Casablanca puis Dakar.
Le entre en vigueur la clause « cash and carry » qui permet aux nations alliées (France et Royaume-Uni pour l’essentiel) de recevoir une aide matérielle de la part des États-Unis : elle oblige les bénéficiaires à payer et à assurer eux-mêmes le transport avec la contrainte de ne pas stationner plus de dans un port américain. D’où le choix du port de Halifax... au Canada, où le matériel arrive des États-Unis par voie ferrée.
Une « task force » est mise en place au départ de Toulon : la « Force Z ». Elle comprend un cuirassé (la ), deux croiseurs (la et le ) et des contre-torpilleurs et torpilleurs d’escorte. Le contrôleur général Pierre Rousseau va suivre l’opération jusqu’à Halifax. Le , elle part de Toulon chargeant sur la Lorraine, 550 sur la Marseillaise et le Jean de Vienne. L’escorte est constituée des contre-torpilleurs (qui ouvre la route) et , et des torpilleurs , et . 19/11/1939 : passage de Gibraltar ; 27/11/1939 : arrivée aux Bermudes ; 01/12/1939 : arrivée à Halifax. De là, l’or est transféré dans un train blindé jusqu’à la Federal Reserve Bank of New York... Pierre Rousseau accompagne le convoi : il restera aux États-Unis jusqu’à la fin de la guerre. La Force Z repart vers la France avec du matériel de guerre.
Le , les autorités belges décident d’évacuer une partie de leur or vers la France. : les 235 tonnes d’or concernées sont à Bordeaux et Libourne au début de l’année 1940.
En , on décide d’un deuxième convoi de d’or français au départ de Brest, qui seront déposées sur le compte ouvert au nom de la Banque de France à la Federal Reserve Bank de New York. provenant des succursales bretonnes sont transportées jusqu’à Brest où elles sont chargées sur le cuirassé qui appareille le . Le représentant de la Banque de France est Henry de Bletterie. L’escorte est constituée des contre-torpilleurs , , , et , et du croiseur . Le , le Dunkerque arrive à Halifax, où Pierre Rousseau prend l'or en charge.
Au total, ce sont alors d’or qui ont gagné les États-Unis.
Le un convoi de d’or (dont français et britannique) est envoyé vers Beyrouth par trois bâtiments au départ de Toulon : le croiseur et les contre-torpilleurs et . Il arrive à Beyrouth le et est transporté en train jusqu’à Istanbul.
En , d’or à destination de Halifax (, environ de francs-or) est transporté au départ de Toulon par la « Force X » composée de quatre cuirassés et croiseurs (la , le , l' et le Victor Schœlcher). Pol Gargan représente la Banque de France. 07/03/1940 : le convoi part de Toulon en direction de Mers el-Kébir avec 3000 caisses dans les soutes de la Bretagne. 10/03/1940 : passage de Gibraltar ; 14/03/1940 : Madère ; 22/03/1940 : arrivée à Halifax. Puis la « Force X » repart vers Brest avec son lot de pièces et matériel militaire.
Ainsi, fin , d’or ont gagné les États-Unis et le système d’évacuation est rodé : la Banque de France, la gendarmerie, les autorités locales et la Marine nationale ont appris à coopérer.
Accélération des opérations (mai 1940) Les autorités de la Banque de France s'activent à partir du et de l’offensive éclair de la Wehrmacht vers les Pays-Bas, la Belgique et la France. Le , la décision est prise d’évacuer tout l’or français hors de l’Hexagone. Le ministre des Finances Lucien Lamoureux confie la tâche au gouverneur de la Banque, Pierre Fournier, de piloter l'opération. L'or toujours présent sur le territoire français devra être évacué par les trois ports suivants : Brest, Le Verdon et Toulon. La supervision est réalisée en lien avec l’Amirauté, et exécutée par le secrétaire général René Favre-Gilly. Les opérations vont alors devoir se dérouler dans l’urgence, sur des routes et dans des ports souvent encombrés par les réfugiés civils et les troupes en retraite.
Le , l'ordre est donné d’évacuer à partir de Toulon et Brest. Le regroupement de l’or vers Toulon se fait sans incident majeur et s’achève le au matin. Le soir même, les sont chargées sur le porte-avions . C’est le contrôleur général Barreau qui supervise l’opération et accompagne le chargement. Le , le porte-avions Béarn escorté par les torpilleurs et prend la mer, direction Casablanca, puis Madère (point de ralliement avec le convoi de Brest) et enfin Halifax.
À Brest, c’est le contrôleur général Jean Faure qui supervise l’opération et accompagne le chargement. Le regroupement de l’or, en provenance de Vannes, Quimper, Morlaix, Rennes et Paris s’avère compliqué dans une France du Nord déjà menacée par l’invasion allemande. Malgré tout, le ce sont d’or () qui ont été regroupées dans la succursale de Brest. Elles sont chargées sur les croiseurs et qui prennent la mer le .
Le , le convoi de Brest retrouve le convoi de Toulon au large de Madère : ils mettent dès lors le cap vers Halifax où ils parviennent le . De là, l’or est chargé dans un train blindé qui le mène à la Federal Reserve Bank de New York. Le Béarn reste à quai pour prendre livraison d’avions et matériel militaire. L’ repart vers Brest dès le lendemain .
Le , on confie à Charles Moreton, directeur de l’office des changes de Paris, la mission d’organiser le transfert de plus de d’or au départ de Bordeaux, en provenance d’une dizaine de succursales du Centre de la France (transport par wagons : de Périgueux, Brive, Tulle, Libourne, Rodez, Villefranche). Le lendemain, il est à pied d‘œuvre à Bordeaux aidé par cinq gardes mobiles et (dont cinq gradés). Le , l’or est transbordé au port de Pauillac sur le Ville d’Oran. La destination finale prévue est Halifax. Le navire appareille le lendemain, , direction Le Verdon, puis au large de La Pallice. Ce n’est que le qu’ordre est reçu d’appareiller vers Casablanca. : arrivée à Casablanca où l’or est débarqué. C’est finalement sur le croiseur américain USS Vincennes que l’or est chargé le . Le navire appareille le , direction New York. Charles Moreton repart vers la France le et arrive au Verdon le . Sur place, c’est le chaos. Mais il va se voir confier une nouvelle mission.
Le , la succursale de Brest a réceptionné d’or. Le contrôleur général Jean Poisonnier supervise l’opération et accompagne le chargement. Le tout est chargé sur le paquebot qui prend la mer le au soir, escorté (jusqu’au ) par les contre-torpilleurs et . Le Pasteur parvient à Halifax le 7 juin 1940 : l’or est déchargé et prend la direction de la succursale de la Banque royale du Canada à Ottawa où il sera stocké.
Évacuation vers les Antilles (juin 1940)