L'effacement des femmes, également appelé invisibilisation des femmes, cryptogynie ou mentrification, est le phénomène récurrent, à travers l'histoire et dans la plupart des cultures, consistant à cacher, effacer, invisibiliser les femmes et les références féminines dans différentes sphères de la société, en particulier les plus prestigieuses.

Ce processus s'applique dans l'espace public, mais aussi dans les mémoires. Il décrit les disparitions dans les récits historiques des femmes marquantes, ayant excellé dans certains domaines prestigieux (arts, sciences, techniques, pouvoir).

Parfois, cet effacement de leur contribution est au profit d'hommes, ce que décrit plus spécifiquement la mentrification. Ce phénomène d'appropriation est désigné dans le domaine des sciences comme l'effet Matilda et s'applique également aux domaines des arts et des techniques.

La dissimulation des réalisations des femmes ou leur sous-estimation est une violence symbolique, liée à la domination masculine, qui perdure dans le temps.

Conceptualisation vignette|Résumé graphique de l'effet Matilda concernant le déni des contributions des femmes dans le domaine scientifique. L'étude de l'invisibilisation des femmes dans des sphères variées (scientifiques, techniques, artistiques, politiques) s'accélère depuis les années 2010. Plusieurs concepts ont été créés parallèlement pour désigner ce phénomène : « cryptogynie », plutôt dans la sphère hispanophone, « mentrification » dans les sphères anglophone et francophone, et « invibilisation » dans la sphère francophone. Ces phénomènes proches peuvent prendre plusieurs formes dans plusieurs domaines prestigieux.

Cryptogynie En février 2020, la poétesse et philologue et le philologue Carles Padilla, professeurs titulaires à l'Université de Valence, ont inventé le terme et l'ont diffusé pour la première fois, dans un journal numérique. En novembre, l'Académie valencienne de la langue a approuvé son incorporation au Dictionnaire Normatif Valencien. En mars 2021, le dictionnaire basque Elhuyar Hiztegia a inclus l'adaptation basque . Dans d'autres langues, comme l'espagnol, l'anglais et le français, le terme n'est pas encore officialisé, mais il est déjà utilisé dans les domaines académiques et sur les réseaux sociaux, respectivement sous les formes , et . En France, au cours de l'année universitaire 2021-2022, un séminaire interuniversitaire sur la littérature catalane a été organisé sous le titre « », sur les autrices catalanes Felícia Fuster et Carmelina Sánchez-Cutillas.

Le terme « cryptogynie » est composé de deux Lexèmes grecs, crypto () et gyné () qui font partie d'autres mots, en catalan et dans d'autres langues. En fait, l'équivalent italien (le nom et l'adjectif correspondants : cryptogynie ou « crittogynie » et « criptogina ») peut être trouvé dans certains textes de biologie, en référence à des espèces chez lesquelles les organes femelles ne sont pas visibles de l'extérieur. Par exemple, la cochenille Suturaspis archangelskyae est décrite comme et le dictionnaire Panlessico Italiano de 1839 a inclus le terme crittogynie (avec le synonyme cryptogynie) pour décrire une fougère aquatique dans laquelle le sporange est caché.

En inventant ce terme, Pozo-Sánchez et Padilla-Carmona voulaient nommer un phénomène connu dans l'histoire des sciences et dans l'histoire des femmes, car . Ils considèrent que la dissimulation des réalisations des femmes ou leur sous-estimation a été une violence symbolique qui a perduré dans le temps.

Mentrification vignette|L'écrivaine Van Badham en 2014. Le terme est né en 2018 sur un forum de fans de Star Trek. C'est un néologisme qui s'appuie sur la construction des termes et (, en anglais). Il pointe non seulement l'effacement des femmes, mais aussi la confiscation, l'appropriation de leurs œuvres par des hommes. Le terme est popularisé et développé par l'écrivaine australienne Van Badham en 2019 dans un article du Guardian titré ‘Mentrification’: how men appropriated computers, beer and the Beatles (« Mentrification » : comment les hommes se sont approprié les ordinateurs, la bière et les Beatles)...

Elle dénonce la mentrification par des hommes de larges domaines. Les uns techniques (l'informatique, les sciences en général), les autres dans la culture de masse : football, rock, cinéma ou politique. Les femmes en sont rejetées, notamment lorsque ces domaines deviennent rentables..

Invisibilisation vignette|Lauren Bastide.|gauche L'invisibilisation des femmes est un concept proche des deux précédents (cryptogynie et mentrification). Marguerite Nebelsztein, une des autrices du collectif Georgette Sand, à l'origine de l'ouvrage Ni vues ni connues. Panthéon, Histoire, mémoire : où sont les femmes ? (2017), définit l'invisibilisation comme .

Lauren Bastide, créatrice du podcast féministe La Poudre, décrit ce phénomène comme . Le terme a été également utilisé spécifiquement pour décrire l'invisibilisation des femmes dans les symboles de la nation.

Dans l'espace public Les observations relèvent un effacement global et systématique des femmes dans l'espace public.

Les cours d'école excluant les filles vignette|Une cour de récréation dans l'Ohio (États-Unis) vers 1989. L'exclusion des filles de l'espace public commence dès la cour de récréation... Un espace principal et central est occupé par les garçons, généralement autour du football, tandis que les filles sont reléguées dans les marges et moins visibles.

La rue, territoire hostile aux femmes De nombreuses études montrent que l'espace public est globalement hostile aux femmes. Une étude publiée en 2014 en France démontre ainsi que .

Questions vestimentaires

gauche|vignette|Femmes en burqa avec leurs enfants à Hérat en Afghanistan, 2009. Le port du voile, qui couvre les cheveux des femmes, mais aussi certaines parties de leur corps, a répondu à plusieurs impératifs, religieux et non religieux dans de nombreuses civilisations. Ils ont souvent été symboles de pudeur, de modestie ou de soumission à l'homme. Ces questions sont débattues depuis plusieurs années, en se focalisant surtout sur les différents voiles religieux liés à l'islam, ou prétendument liés à lui. Dans des versions extrêmes, et notamment en Afghanistan sous le régime des talibans, des voiles intégraux cachent entièrement certaines femmes, avec, parfois, une interdiction d'entendre leur voix'..

Noms de rue En France, selon une enquête partielle réalisée en 2014, 6 % des noms de rue correspondant à des personnalités seraient féminins, soit 2 % du nombre total de rues. La proportion par rapport au nombre total de rues serait monté à 6 % en 2022.

Une autre enquête montre que, dans trente grandes villes d'Europe, les rues portant des noms d'hommes représentent 91 % du total. Des noms d'homme sont donnés aux rues et places les plus fréquentées, les rues portant des noms de femme sont situées en périphérie.

Dans l'histoire et l'historiographie De nombreux chercheurs constatent que l'historiographie a régulièrement occulté les figures féminines. De manière générale, les périodes les plus oppressives pour les femmes sont celles ayant engendré le plus d'effacement des femmes des périodes antérieures.

Les femmes actives et créatives dans tous les domaines tout au long de l'Histoire vignette|Michelle Perrot en juin 2016. Michelle Perrot, dans Mon Histoire des femmes, sorti en 2006, démontre la place des femmes dans des domaines où elles étaient jusque là peu représentées. Elle continue de vulgariser ceci en 2026 avec le roman graphique La Marche des femmes, coécrit avec Sophie Couturier, Annick Cojean et Marie-Ange Rousseau.

Dans l'ouvrage collectif La plus belle histoire des femmes, Françoise Héritier, Michelle Perrot, Sylviane Agacinski et Nicole Bacharan explicitent le long combat des femmes dans l'histoire pour être respectées et entendues. La bande dessinée Histoire de France au féminin, de Sandrine Mirza et Blanche Sabbah participe de la même dynamique.

En 1984, l'anthropologue et ethnologue Françoise Héritier montre, dans Le sang des guerriers et le sang des femmes, la diversité des types de société des peuples de chasseurs cueilleurs. La plupart connaissent une domination masculine, (certains beaucoup moins que d'autres), et pratiquent, par exemple, une forme de fonctionnement matrilinéaire (environ 15 % des sociétés humaines au milieu du ).

Claudine Cohen, dans Femmes de la Préhistoire, montre que les femmes de la préhistoire faisaient relativement peu d'enfants (un tous les trois ou quatre ans). Elles n'étaient donc pas complètement assujetties aux soins et participaient aux tâches du groupe.

gauche|vignette|upright|Femmes guerrières médiévales défendant la ville contre une attaque. Illustration du . La forte représentation des Vénus, formes féminines et sexes féminins dans l'art pariétal, a été beaucoup étudiée. Marija Gimbutas y voit, dans les années 1970, le signe d'une mythologie vénérant la féminité. L'archéologue Carole Fritz arrive à la même conclusion.

De nombreux chercheurs et chercheuses ont montré une division très répandue des tâches : les activités de chasse faisant couler le sang, étaient réservées aux hommes pour des questions symboliques. Paola Tabet et Alain Testart ont observé que cette division s'est ensuite amplifiée dans le temps. Les domaines visibles, valorisés et les avancées technologiques étaient pour les hommes, les tâches répétitives et domestiques pour les femmes.

Une équipe de l'université de Seattle, dans une étude de juin 2023, démontre que les femmes chassaient dans près de 80 % des sociétés anciennes.

Le passage au néolithique marque une régression pour les femmes : la société devient patriarcale, et les divinités davantage masculines.

Paradoxalement, les périodes historiques jugées les plus prestigieuses (antiquité gréco-romaine, Renaissance, Lumières, ) ont été les plus oppressives pour les femmes. Elles ont engendré le plus d'effacement des figures féminines antérieures. À l'inverse, le Moyen Âge, souvent présenté comme une période obscure, a donné aux femmes davantage de place. Cela s'illustre notamment par un vocabulaire féminisé des fonctions et des métiers. Il s'est ensuite perdu, au profit de la forme masculine uniquement : autrice, chevaleresse, artisane, seigneuresse, médecine…

Processus d'effacement et d'invisibilisation des femmes dans l'histoire Les processus d'effacement des femmes ont été constatés dès le . Dans les années 1980, le constat s'amplifie. L'historienne Micheline Dumont explique qu'. vignette|upright|Titiou Lecoq au Salon du livre de Paris en mars 2015. Titiou Lecoq publie en 2021 l'ouvrage Les Grandes Oubliées. Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes, préfacé par Michelle Perrot, chez L'Iconoclaste'..

En 2023, elle publie une édition adaptée aux enfants, Les Femmes aussi ont fait l'Histoire, chez Les Arènes.

Dans ces livres, elle étudie les mécanismes d'invisibilisation et d'effacement des femmes dans l'histoire. Elle démontre que ces effacements ont été cycliques et le fruit de la domination masculine. Elle étudie des figures féminines ayant marqué leur époque, mais progressivement effacées : Enheduanna, , Julie-Victoire Daubié, Émilienne Moreau-Évrard. Elle remonte jusqu'à la préhistoire : les historiens du y ont imaginé un monde d'hommes, tourné vers les découvertes, la chasse, l'art pariétal, pendant que les femmes auraient veillé sur le foyer et les enfants. Pourtant, rien ne permet de démontrer cette division. Des femmes chasseuses, dans des postes de pouvoir, résistantes et guerrières ont existé à toutes les périodes. Mais elles ont disparu progressivement des imaginaires et des récits. Titiou Lecoq démontre que ces processus d'effacement ont été, la plupart du temps, volontaires et conscients chez les historiens et les hommes politiques.