Le Panorama de la bataille de Morat, en allemande Murtenpanorama, est une peinture circulaire de grandes dimensions conservée en Suisse, mais non directement accessible au public. C'est l'une des rares peintures géantes à l'huile sur toile en vogue au à avoir été préservée jusqu'au .
Réalisée par le peintre allemand Louis Braun en 1894 sur commande d'une société suisse de 1893, elle représente un épisode des guerres de Bourgogne, la bataille de Morat, livrée le .
Présentée au public après avoir été restaurée lors de l'Exposition nationale suisse de 2002, cette œuvre a fait l'objet en 2024 d'une numérisation de haute résolution par l'EPFL.
Contexte historique
Les panoramas peints, premiers média de masse
En 1787, l'Irlandais Robert Parker invente le procédé de représentation des paysages à 360°, qu'il nomme Nature at glance (la nature en un coup d'œil). Ce mode de représentation réaliste dans lequel le ciel et terre se rencontrent, créant un effet d'infini reçoit ensuite le nom de panorama. Le procédé est ensuite transposé en divers formats – du panorama de poche au papier peint panoramique ou au grand panorama – et aux sujets les plus variés. Pendant quelque temps, le panorama allait constituer un média privilégié, considéré comme le premier média de masse.
Durant la première vague dans la première moitié du siècle, les grands panoramas montraient avant tout des villes ou des contrées lointaines. Une deuxième vague suivit à partir de 1880, où l’on représenta essentiellement les grandes batailles de la guerre franco-allemande. Cette phase fut de courte durée, car avec l’apparition des images mouvantes du cinéma, le panorama avait fait son temps. Les toiles géantes furent rangées dans des dépôts, oubliées ou détruites, les rotondes démolies ou reconverties à d’autres usages. La rotonde-atelier de Braun sur la Theresienhöhe à Munich disparut dans un incendie volontaire en 1915 – et avec elle sans doute aussi plusieurs panoramas de Braun. Puisque les panoramas étaient montrés partout dans le monde occidental, Amérique comprise, il est évident que l’on souhaitait des tailles et équipements standard. Les sociétés internationales qui, pour des raisons de spéculation, souhaitaient atteindre un vaste public et voyageaient avec ces toiles, avaient tout intérêt aux solutions standardisées. Pour les panoramas de 100 m de long et 10 m de haut, il fallait une rotonde avec un espace d’exposition d’au moins 32 m de diamètre et 10 m de haut. Elle devait posséder un toit vitré pour éclairer la toile par le haut et une plate-forme pour les visiteurs à hauteur de l’horizon du tableau. Au-dessus de la plate-forme, un auvent en tissu, dit vélum, devait protéger les visiteurs de la lumière directe venant du toit. Les plans du panorama de Genève de 1880 (publiés dans le Moniteur des architectes, 1883) et du panorama de l’Utoquai de Zurich (1893, reconstitution de Heinz Schwarz, 1996) correspondent à ce standard.
Les panoramas du 19e siècle en Suisse Parmi la quinzaine de panoramas peints du 19e siècle conservés dans le monde, la Suisse dispose de 3 oeuvres originales et d'une réplique, en plus du Panorama de la bataille de Morat, il s'agit de : 1. Le «Panorama de Thoune et de ses alentours» de Marquard Wocher. Inauguré à Bâle en 1814, il fut remis en 1899 au syndicat d’initiative de Thoune. Resté longtemps enroulé, il est à nouveau exposé depuis 1961 au parc de Schadau. Le panorama de Thoune est le plus ancien grand panorama connu au monde.
2. Le «Panorama Bourbaki» de Édouard Castres (1881); en fait intitulé « Entrée des Français aux Verrières », montre l’entrée de l’armée française de l’est en Suisse aux Verrières en 1871, sous le commandement du général Bourbaki. Le mandant Benjamin Henneberg le présenta tout d’abord à Genève, puis le fit transporter en 1889 à Lucerne, où il lui fit construire une rotonde à côté du monument du lion et du jardin des glaciers. Même si l'on coupa par la suite 5 m de la toile au-dessus de l’horizon et transforma l’édifice à plusieurs reprises, l’un et l’autre sont restés conservés au même endroit. vignette|Dessin du projet de rotonde pour le panorama de la bataille de Sempach (Lucerne, 1885). Image publiée par la Fondation du Panorama de la Bataille de Morat (site Internet, 2002)3. La «Crucifixion du Christ» à Einsiedeln, peinte en 1892/93 par les peintres Carl Frosch, Josef Krieger et Leigh sur commande des frères Gyr, fut entièrement détruite par un incendie en 1960, mais repeinte en 1962. Il s’agissait d’une copie du panorama de Bruno Piglhein également détruit par un incendie en 1892 à Vienne, et auquel Frosch et Krieger avaient participé. Krieger peignit aussi le ciel du «panorama de Morat». D'autres panoramas ont été réalisés en Suisse, mais ont été perdus, notamment, celui des «Alpes bernoises» qui présentait le plus grand intérêt artistique. Préparé en 1891 par Auguste Baud-Bovy et Auguste Furet, toujours sur commande de Henneberg, il fut réalisé l’année suivante par huit peintres à Vincennes. Il connut une fin dramatique, déchiqueté par une tempête à Dublin après avoir été exposé à Chicago, Anvers, Genève et Paris. Il joua un rôle important pour le tourisme alpin. Les plans plus anciens d’une société lucernoise pour un panorama de la «bataille de Sempach» (1885), en vue duquel Braun avait également été contacté, et le projet de Giovanni Segantini d’un panorama «Engadin» destiné à être présenté en 1900 à l’Exposition universelle de Paris, échouèrent par manque de fonds.
L'événement, la bataille de Morat
Au , les Confédérés interviennent pour la première fois à grande échelle dans la politique européenne, devenant des alliés et mercenaires convoités et agissant parfois – notamment le Conseil de Berne – par intérêt territorial. Leur première grande confrontation les oppose au duc de Bourgogne Charles le Téméraire dont le territoire forme alors une bande interrompue entre la France et le Saint-Empire romain germanique. Charles aspire à faire de ses états de Bourgogne un domaine continu de la mer du Nord aux Alpes. Il exerce donc une forte pression sur les territoires voisins de Lorraine et de Savoie, en même temps que sur le duc Sigismond d'Autriche, après avoir pris possession en 1469 des terres des Habsbourg en Forêt-Noire et Haute-Alsace. Se sentant menacés, le roi de France Louis XI et l'empereur d'Allemagne Frédéric III entendent tirer profit du conflit entre le souverain redouté, le mieux armé d'Europe et les Confédérés, au premier rang desquels Berne qui souhaite s'agrandir en direction du pays de Vaud savoyard et du pied du Jura. Le déjà, à Grandson les Confédérés avaient eu le dessus sur une armée bourguignonne de 20'000 hommes, s'emparant d'un riche butin.
Le à Morat les Suisses et leurs alliés remportent leur deuxième victoire sur Charles de Bourgogne. Ce dernier dispose pourtant d'une armée performante équipée de matériel ultramoderne, qu'il entend mettre en œuvre dans le cadre d'une tactique inédite. Mais une attaque surprise des Confédérés fait échec à tous ses plans et déclenche la débâcle : seule une petite partie de son armée prendra part au combat, alors que le gros de ses troupes est surpris dans le camp et se fait mettre en pièces en tentant de fuir. Charles le Téméraire périra au début de l'année suivante à la bataille de Nancy (). Ces événements permettront aux Confédérés de renforcer leur indépendance, posant des jalons décisifs pour l'histoire de l'Europe.
Création
Société zurichoise des panoramas gauche|vignette|Carton d'invitation pour Louis Braun de la Société Suisse de Panorama, 1894 La Société zurichoise des panoramas est fondée par les frères Adelrich et Martin Gyr d’Einsiedeln. L’inspiration venait de l’entrepreneur Benjamin Henneberg, qui avait fait construire des rotondes de panorama à Genève (1880) et à Lucerne (1889), où il présentait le panorama Bourbaki. À partir de 1893, Henneberg exposa à divers endroits le panorama «Alpes bernoises» d’Auguste Baud-Bovy. Il coopéra au début avec des sociétés belges jouant un rôle majeur dans le domaine des panoramas en France et en Allemagne.
Les frères Gyr participèrent à partir de au projet de panorama «Crucifixion du Christ» d’Eckstein & Esenwein, Stuttgart, pour le lieu de pèlerinage d’Einsiedeln, et reprirent bientôt la majorité des actions. Inauguré le , ce panorama allait attirer jusqu'en 1898, 40'000 à 100'000 visiteurs par an.
Cinq mois avant l’ouverture de la rotonde d’Einsiedeln, les frères Gyr lancèrent le projet du «Panorama de la bataille de Morat» avec le peintre Louis Braun. Les résistances à Zurich purent être éliminées grâce au soutien de l’influent «comité Waldmann». L’autorisation fut octroyée le , et les plans de construction approuvés le . Le panorama arriva de Munich début et fut inauguré le même mois encore, le .
Selon le contrat conclu avec la ville, le panorama de la bataille de Morat allait être exposé pendant trois ans à Zurich. Il fut ensuite montré de 1897 à au moins 1904 au Grand Panorama de la Jonction à Genève. Il revint au plus tard en 1907.
Après la dissolution de la Société des panoramas en 1918, la rotonde de l’Utoquai fut transformée en garage, puis démolie en 1928. La toile fut rachetée par un dénommé Sutter, fabricant à Oberhofen TG, qui l’offrit au conseil communal de Morat pour 1'200 francs en 1919. L’achat fut conclu en 1924. Le panorama arriva à Morat, où on l'entreposa au Werkhof, le déroulant partiellement à l’occasion pour les curieux.
Le peintre Louis Braun
gauche|vignette|Louis Braun dans son atelier à Münich, 1900 Louis Braun (Schwäbisch Hall 1836 – 1916 Munich) était peintre de scènes historiques. Son frère Reinhold lui donna ses premières leçons de peinture. Il étudia ensuite à Stuttgart, puis à Paris comme élève d’Horace Vernet, un peintre historique fort apprécié qui créa des toiles grand format pour le musée historique de Versailles. C’est là que Braun obtint la commande pour son « Entrée de Napoléon III à Paris ». La suite de sa formation allait conduire Braun à des toiles historiques de plus en plus grandes. Il participa comme dessinateur de guerre aux guerres de l’Allemagne contre le Danemark (1864) et l’Autriche (1866).
Son talent, son excellente formation, sa maîtrise des problèmes techniques, son don de l’organisation et son travail rapide lui permirent de créer des panoramas à intervalles de deux ans, et d’amasser une considérable fortune. Vers la fin du 19e siècle, c’était le peintre de panoramas le plus prisé d’Allemagne. Les panoramas constituent l’apogée de son œuvre – et marquent la fin de la peinture historique.
Dans les années 1880, Braun construisit sur la Theresienhöhe à Munich, pour travailler à ses panoramas, un atelier ayant la forme et la taille d’une rotonde de panorama. Il employait toute une équipe de peintres et d’auxiliaires. Pour les panoramas, il se rendait sur le terrain et se renseignait comme un journaliste moderne auprès des officiers, soldats et autres témoins. Ses panoramas sont des reportages en images, offrant un maximum d’authenticité. Braun choisissait toujours la phase des combats qui permet au visiteur de déceler qui sera le vainqueur. C’est également le cas pour la «bataille de Morat».
«La bataille de Morat» fut le dernier de huit grands panoramas réalisés par Louis Braun entre 1880 et 1894. Cinq d’entre eux représentaient des batailles de la guerre franco-allemande de 1870/71, un autre l’écrasement d’une révolte dans la colonie allemande du Cameroun. Les deux derniers seulement étaient consacrés à des événements historiques de siècles passés : la bataille de Liège (1632) et la bataille de Morat (1476). Le frère de Louis Braun, Reinhold, était peintre de chevaux et lui avait transmis sa passion pour cet art, que Louis allait cultiver tout au long de son activité de peintre. Les chevaux dans toutes les positions imaginables du panorama de la bataille de Morat accrochent le regard, et sont peut-être ce qu'il y a de mieux sur cette toile.