La Ballade à la grosse Margot est une ballade du , écrite par François Villon et insérée dans son Testament. Elle est célèbre pour son caractère explicite et scatologique.
Cette ballade présente Margot dans une scène pornographique, comme une travailleuse du sexe dont le narrateur serait le proxénète, et qui, de grosse corpulence, l'écraserait de son poids et ferait de lui sa victime.
Le personnage et la ballade sont considérés comme des exemples des renversements qu'effectue Villon par rapport à la poésie d'amour courtois et aux normes morales de son époque. Margot et la ballade sont plus largement perçues comme annonçant la modernité par rapport au Moyen Âge. Bien qu'elle soit novatrice sur de nombreux aspects, y compris dans la représentation des femmes dans l'art, la ballade reste marquée par une misogynie très importante. Son sujet et sa morale ont suscité de nombreuses analyses et commentaires et ont contribué à forger l'image d'un Villon révolté et mauvais garçon. Elle a inspiré de nombreux artistes comme Théodore de Banville ou Bertolt Brecht.
Description Cette pièce comporte une introduction, un développement en trois strophes et un envoi.
L'introduction est un huitain en octosyllabes dans lequel le poète lègue une ballade à une ancienne amoureuse Margot. Elle tranche, par sa composition (octosyllabes) et son temps du récit (la relation amoureuse est ancienne) avec le reste de la ballade, ce qui témoigne sans doute que Villon a composé la ballade avant Le Testament :
Villon ne donne pas la ballade à Margot mais demande plutôt à ce qu'on la lui lise, probablement après sa mort.
Le titre - Ballade de Villon et de la grosse Margot - est une invention de Clément Marot lors de son édition du Testament de 1533. Il a pour fonction d'expliquer le contexte de la ballade et s'appuie sur l'une des illustrations de l'édition de 1489 portant la légende «La grosse Margot», .
Le développement est constitué de trois dizains décasyllabiques à structure de rimes identique (ABABBCCDCD) avec refrain: Margot y est décrite comme une travailleuse du sexe par l'auteur, qui se met dans le rôle d'un proxénète. On assiste à la vie du bordel, une dispute entre Margot et Villon puis une réconciliation signalée par un pet de Margot et une scène d'amour où Margot, de forte corpulence, le surplombe, et le . Villon pense la ballade comme une pièce de théâtre, où chaque strophe est un acte, l'ensemble se développant selon un rythme dramatique classique : amour-haine-amour ou équilibre-tempête-équilibre. Le présent d'habitude laisse supposer le caractère permanent de cette articulation jour après jour. Poiron voit la première strophe comme celle de la complicité, la seconde celle du conflit et la troisième celle de la réconciliation, ., Zreczny y décèle l'étape de la mise en situation, la description d'une échauffourée, puis la scène d'amour pornographique et Kuhn note une évolution dans les relations avec les relations extérieures avec les clients, la dispute entre les deux protagonistes puis l'intimité du lit et y note aussi une évolution dans le langage, celui des échanges commerciaux, puis celui des injures et des coups, pour finir par celui du corps.
L'envoi est constitué de 7 décasyllabes de rimes CCCDCCD reprenant le même refrain. À vocation moralisatrice, il interpelle le lecteur chargé de juger les deux personnages et semble faire l'apologie de l'ordure comme une profession de foi.
Analyse Parodie de l'amour courtois et inversion des valeurs Villon a choisi pour sa ballade le genre de la «sotte chanson». Ce genre, assez en vogue depuis le , consiste à parodier la chanson courtoise en inversant son message et en la tournant en dérision. Pour ce faire, il s'agit de remplacer la dame idéalisée du premier genre, par une créature que l'on s'évertue à rendre abjecte et triviale. Le poète renverse ainsi de nombreuses valeurs traditionnelles avec le personnage de Margot et ce poème.
Le début du poème respecte les codes de la chanson courtoise,: il s'agit d'une femme aimée, belle et douce, à laquelle on veut rendre hommage et que l'on veut admirer et servir, mais rapidement, la belle devient une prostituée et le château un bordel. La composition même est une version pervertie de la chanson courtoise: mise en situation - combat en l'honneur de la belle - satisfaction de la paix retrouvée. L'idéal courtois est mis à bas : pour accéder au lit de la belle, inutile de faire la cour ou de lui dédier des exploits, il suffit de payer. Le vocabulaire d'un amour idéalisé est remplacé par une description plus crue et obscène des relations amoureuses.
En plus de montrer une scène pornographique qui légitime la prostitution et dédier une chanson d'amour à une travailleuse du sexe, placée au rang de la noblesse recevant les poèmes amoureux, il est possible que la ballade représente Margot enceinte au moment de l'acte sexuel, ce qui est particulièrement mal vu dans la société où évolue Villon :
Cette ballade permet à Villon de faire l'apologie de l' au sens littéral, puisque Margot s'exprime par des pets nauséabonds dans une sorte de récit scatologique.
Il semble que le poème renvoie aussi une nouvelle forme de relativisme moral propre au poète dans ces deux vers,
qui font écho à d'autres interrogations que Villon pose dans Le Testament et qui cherchent à remettre en question le rang moral et vertueux où sont placés ses personnages.
Cette critique de l'idéal courtois qui, au temps de Villon, commence à être un peu passé de mode, est aussi une opposition entre deux mondes, celui des cours et des nobliaux et celui de la ville et des étudiants. C'est également l'occasion de présenter un système de valeurs plus réaliste, privilégiant l'harmonie dans le couple , fût-il constitué d'une prostituée et son souteneur, couple dont le rôle social a sa raison d'être.
Roger Dragonetti décrit les derniers vers de la ballade en notant l'harmonie qui y naît, . :
Vision de la femme Villon se présente fréquemment, dans Le testament, comme un homme malmené par les femmes, amoureux éconduit par des femmes cruelles. Pour lui, la femme exempte de reproche décrite dans les romans d'amour courtois n'existe pas. Dans leurs relations avec les hommes, elles sont «paillardes» et «ordures» et méritent les mauvais traitements qu'elles subissent. Il en dresse un portrait très souvent fortement sexualisé.
Dans la ballade de la Grosse Margot, Villon exprime une misogynie très important. Il force le trait, se présente comme amoureux et esclave d'une femme énorme qui l'écrase au sens propre et au sens figuré mais dont il se venge en la battant.
Kuhn, cependant, à l'éclairage de l'envoi, qui renvoie dos à dos les deux protagonistes voit une autre morale. Le portrait repoussant de Margot que dépeint Villon ne serait qu'une provocation destinée à questionner le lecteur: au delà de la valeur morale, il faut admettre que l'amour et l'harmonie peuvent naitre dans n'importe quel milieu.
Marie Many, quant à elle, inscrit cette ballade dans une tentative de Villon de réguler l'image de la femme en un juste milieu entre la prostituée et la femme noble mythologique.
Le prénom Margot Ce prénom est choisi à dessein par Villon pour son sens péjoratif, signifiant .
Il semble assuré que le personnage de Margot n'existe pas réellement, mais il a existé, du temps de Villon, une taverne parisienne dont l'enseigne était , ..
Rouben Cholakian analysant la technique consistant à faire pointer le nom d'un objet vers une personne, cite cette ballade comme exemple emblématique, . :
Réification des personnages et des situations Kuhn signale combien la balade est ancrée dans le monde des objets et le concret (vêtements, nourriture, besoins à satisfaire). Cette réification va jusqu'à la concrétisation de concepts (les biens sont des vêtements, la paix est signée par un pet) et la transformation des personnages en marionnettes s'agitant dans un théâtre-laboratoire.
Pour Ezra Pound, cela correspond à la de la réalité, où l'auteur présente le monde , . Elle décrit cette pratique ainsi :
La nudité de Margot et de Villon est l'un des passages des œuvres villoniennes où apparaît l'image de la nudité comme et comme .
L'envoi où il est demandé au lecteur de porter un jugement sur les deux amants contribue à les objectiver en tant que sujet d'étude.
Le bordel-état «Tenir son estat», en français médiéval, a plusieurs sens. Il peut signifier «vivre, se conduire conformément à sa condition» mais il peut aussi avoir le sens plus noble de «tenir sa cour», «prendre résidence officielle» et concerne alors les personnages royaux. Kuhn voit donc dans l'usage de ce terme, une volonté de Villon de présenter son bordel comme son royaume. Ce royaume serait alors décrit par Villon avec son fonctionnement, ses relations commerciales, ses conflits internes mais aussi son ordre juste et harmonieux.
Villon se place ainsi dans la position du héros, dont la demeure métaphorique est désormais un bordel, rendu respectable.
Le bordel apparaît aussi comme une métaphore d'un monde dans lequel la chair s'achète et se vend, et où le pouvoir de l'argent peut vicier les relations d'un couple.
Relations avec d'autres textes du Testament Pour Janis L. Pallister, ce qui est à remarquer, davantage que le caractère sexuel de la ballade, c'est avant tout le décalage villonnien fréquent dans le Testament entre le , . Cette ballade est ainsi souvent mise en relation avec d'autres pièces du Testament visant tantôt le très bas, tantôt le très haut: les pièces concernant la belle Heaulmière, Les Contredictz de Franc-Gontier et la Ballade pour prier Notre Dame
La belle Heaulmière, ancienne courtisane ou prostituée, serait le pendant de Margot, une version vieillie et assagie présentant ses regrets et dispensant sa sagesse aux filles de joie.
Dans Les contredictz, on retrouve la même interrogation sur quelle serait la meilleure façon de vivre, la même importance accordée à la nourriture et au vin, une relation sexuelle entre une personne corpulente et son (ou sa) partenaire, , le même désir de Villon de renverser le discours attendu dans un écrit ironique. Ces deux textes s'opposent et se complètent par le sens et s'écartent par l'intention.
La Ballade pour Prier Notre Dame recèle de troublantes similitudes avec la Ballade de la grosse Margot : même composition en décassyllabes et même composition des rimes, même signature acrostiche Villon(e). Les deux refrains ont des formes très semblables (En ceste foy je vueil vivre et mourir./ En ce bourdel où tenons nostre estat.). Les mêmes thématiques sont reprises dans des registres différents : le pain et le vin (eucharistie/taverne), service d'adoration (envers Marie/envers Margot), une maternité (celle de la Vierge/fruyt de Margot), la mort du christ (rédemption/juron dans un bagarre), femme illettrée (la mère de Villon/Margot). Villon oppose Margot à Marie et subvertit ainsi les valeurs chrétiennes aussi prônées dans l'ouvrage, la travailleuse du sexe remplace la Vierge. Margot est aussi une représentation symbolique particulièrement importante chez Villon, qui semble la lier avec la figure de sa propre mère. Dufournet voit dans La Ballade de la grosse Margot, une version pervertie de la Prière à Notre Dame destinée à ouvrir la dernière partie du Testament consacrée aux pièces burlesques, un désir de substituer à la mort tragique la mort burlesque. Siciliano, quant à lui, rejetant l'idée d'un Villon qui «riz en pleur» imagine plutôt un Villon tantôt léger et iconoclaste capable d'écrire la Ballade de la grosse Margot (plutôt dans sa jeunesse) tantôt mélancolique et repentant capable d'écrire la prière à Notre Dame (vers la fin de sa vie).
Maniement de la langue