Le mythe du dopage par l'avortement ou dopage par la grossesse suppose qu'on a provoqué délibérément une grossesse dans le but d'améliorer les performances sportives. Elle implique le plus souvent d'interrompre ensuite la grossesse.
À partir du milieu du , des rumeurs et accusations circulent lors de divers événements sportifs internationaux. Dans un contexte de Guerre froide, elles visent très majoritairement les sportives du bloc soviétique, en particulier après les Jeux olympiques d'été de 1968. Elles sont reprises par des médecins et scientifiques.
Dans les années 2000, le consensus académique s'accorde à affirmer qu'il n'existe pas d'avantages particuliers à être enceinte pour les performances sportives et fait remarquer que les anecdotes et affirmations des décennies précédentes ne se sont jamais appuyées sur des études scientifiques.
Historique
Premières rumeurs Les premiers doutes sur le dopage par la grossesse s'élèvent après les Jeux olympiques d'été de 1956 : en 1973, le livre The Feminity Game affirme que 10 des médaillées soviétiques pourraient avoir été enceintes lors de la compétition. Dans un premier temps, les rumeurs portent essentiellement sur l'athlétisme et le ski de fond ; à la sortie du livre, le magazine Sports Illustrated démonte l'argument à l'aide de plusieurs témoignages de médecins. vignette|Timbre à l'effigie de Larissa Latynina, championne du monde de gymnastique en 1958 alors qu'elle est enceinte de cinq mois. Il existe des cas de sportives enceintes gagnant des compétitions sportives. En 1958, lors des championnats du monde de gymnastique à Moscou, Larissa Latynina remporte plusieurs épreuves tout en étant enceinte de plusieurs mois ; il n'y a ni secret ni avortement dans son histoire.
En 1988, la médecin suisse Renate Huch affirme lors d'un congrès de gynécologie à Strasbourg que des sportives utilisent le début de grossesse pour améliorer leurs performances et qu'elles avortent ensuite entre le troisième et le sixième mois. Elle ajoute que les performances augmentent tant que la femme enceinte ne prend pas de poids. La même année, le médecin finnois Risto Erkkola affirme que « maintenant que les tests antidopage font partie du quotidien, la grossesse est devenue le moyen préféré de prendre l'avantage sur les adversaires » dans le Sunday Mirror. Aucun des deux médecins ne cite d'études pour appuyer son propos et à l'époque, l'affirmation est rapidement démontée par les quelques journaux et médecins qui ne l'ignorent pas.
Témoignage d'Olga Karasyova
gauche|vignette|Olga Karasyova en 1969. Le , l'ancienne gymnaste soviétique Olga Karasyova, qui s'appelle à l'époque Olga Kovalenko, affirme sur la chaîne de télévision allemande RTL, connue pour son sensationnalisme et à tendance conservatrice (et donc anti-communiste), avoir été victime de dopage par l'avortement : à seize ans, elle aurait été forcée à concevoir avec son petit ami avant les Jeux olympiques d'été de 1968 pour avorter dix semaines plus tard. Vadim Mojessejev, présenté dans le reportage comme un ancien fonctionnaire du ministère des Sports de l'URSS, commente : « Olga a eu de la chance. Les autres ont dû coucher avec leur entraîneur ». L'ancien entraîneur de Věra Čáslavská, dauphine de Karasyova aux Jeux olympiques, ajoute que « dans tout autre pays, on appellerait cela un viol » ; cette citation est ensuite attribuée à l'entraîneur de Karasyova. Il s'agit du seul témoignage de première main sur le dopage par avortement.
Quelques jours plus tard, un médecin de la Fédération internationale de gymnastique, Michel Léglise, affirme que ces déclarations sont un règlement de comptes. L'affaire semble venir d'un climat anti-communiste dans le cadre du délitement de l'URSS et s'inscrit dans la lignée de la révélation du dopage d'État en République démocratique allemande au début des années 1990. Il est vrai que les médecins et fonctionnaires ont poussé des athlètes, lourdement dopées avec des substances dangereuses, à avorter pour éviter toute complication ou malformation chez leurs enfants. Au même moment, l'Allemagne récemment réunifiée est traversée par des polémiques sur l'interruption volontaire de grossesse, autorisée depuis longtemps en URSS. Enfin, la dauphine de Karasyova, Věra Čáslavská, était très appréciée des médias occidentaux et ouvertement anti-soviétique : de nombreux journalistes occidentaux laissent entendre que Karasyova n'a pu la battre qu'en trichant, ce qui soutient l'accusation de dopage.
L'histoire est reprise dans plusieurs organes de presse nationale, dont Sports Illustrated aux États-Unis et Le Monde et TF1 en France.
Karasyova dit à la presse russe ne pas vouloir poursuivre la chaîne RTL, ce qui serait trop long et coûteux. Quand un tabloïd de Moscou reprend l'affaire, elle porte plainte pour accès à la dignité et le journal est condamné en 1998. La même année, elle dit que le dopage par grossesse « ne sont que des absurdités » : elle affirme avoir démenti officiellement dès les premiers jours auprès de Michel Peyrard, de Paris Match, et Juan Jiménez, du journal espagnol ABC. Ils démentent tous les deux l'avoir rencontrée.
À la publication de l'interview, Olga Karasyova a . Elle est cadre du comité sportif d'état de l'URSS et voyage à l'étranger comme juge internationale aux côtés du président russe de la fédération internationale, Yuri Titov. Elle affirme qu'elle n'a jamais tenu ces propos et qu'elle ne s'est pas rendue à l'interview, et qu'une impostrice a pris sa place. En 2026, ses anciennes coéquipières Lyudmila Turishcheva et Larissa Petrik affirment que la femme de l'interview ne ressemble absolument pas à Olga Karasyova. L'Équipe publie alors une enquête montrant que le logiciel de reconnaissance faciale Pimeyes écarte la présence de Karasyova dans le reportage ; ils la comparent au contraire avec Elena K., professeure de danse à cette époque. Acceptant d'abord d'être contactée, cette dernière nie en bloc et coupe l'entretien.
Répétitions du mythe En 1999, le docteur danois Paul-Erik Paulev écrit que des sportives enceintes ont battu des records du monde, ajoutant : « Bien sûr, ceci est acceptable si c'est un événement naturel et accidentel. Cependant, dans certains pays, les athlètes femmes sont devenues enceintes pendant 2 ou afin d'augmenter leurs performances juste après un avortement. » Il ne cite aucune référence scientifique pour appuyer son propos.
En 2004, le médecin du sport Jean-Pierre de Mondenard reprend le mythe et cite une dizaine de cas de championnes enceintes (sans avortement ni objectif connu d'effet sur les performances) en introduction de son Dictionnaire du dopage. En décembre 2025, interrogé à ce sujet, il écrit sur son blog qu'il est possible que le dopage par avortement ait été « pratique de manière marginale dans certains pays, mais [qu'aucune] preuve scientifique formelle ne permet de l'affirmer ».
Caractéristiques
Effet de la grossesse sur les performances La grossesse rend la respiration plus ample, ce qui améliore l'accès d'oxygène. Il est possible que cela ait un impact positif sur les performances ; cependant, l'oxygène dans le sang ne change pas, les premières semaines de grossesse ayant une augmentation du volume de plasma et non de cellules rouges. L'effet positif n'est donc observé qu'à partir de la semaine de grossesse ; à ce stade, il s'accompagne d'anémie, de fatigue et d'un souffle plus court. Dans l'ensemble, les effets physiques de la grossesse ne sont donc pas positifs.
L'effet de la grossesse n'est pas que physique, mais aussi hormonal. Pendant une courte période, l'estradiol augmente : cette hormone liée à la performance diminue avec le surentraînement. Cependant, il est bien plus facile d'augmenter son taux d'estradiol avec des médicaments, par exemple avec une pilule contraceptive à fort dosage. La progestérone libérée pendant la grossesse favorise la relaxation des tendons et des muscles ; elle rend par contre les riques d'entorse plus élevés. Le corps féminin enceint peut aussi produire plus de testostérone, mais ce n'est pas systématique. Il n'existe pas de consensus scientifique sur l'impact de ces changements hormonaux sur la performance sportive.
Enfin, les femmes n'ont pas de cycle menstruel pendant la grossesse, un avantage en soi ; de nombreuses sportives prennent la pilule contraceptive en continu avec le même objectif.
La méthode est très aléatoire, puisqu'il est difficile de programmer une grossesse avec précision et qu'une femme sur trois vit des effets secondaires négatifs en raison de sa nouvelle production hormonale, dont la nausée matinale. De plus, l'avortement laisse des séquelles physiques aux sportives, ce qui peut rendre la méthode contre-productive.
Traitement dans la lutte antidopage Le code de l'Agence mondiale antidopage ne mentionne pas le dopage par la grossesse et l'agence affirme en 2002 que le dopage par la grossesse n'existe plus, qu'il ait ou non été répandu avant la chute du mur de Berlin. Le Comité international olympique ne régule pas non plus la grossesse des sportives.
L'hormone chorionique gonadotrope humaine, produite pendant la grossesse, a un effet dopant prouvé chez les hommes, mais pas chez les femmes, et est interdite à ce titre uniquement chez les hommes.
Postérité du mythe
Médias grand public Dans les années 2000, la littérature scientifique s'entend généralement sur l'absence d'un effet dopant de la grossesse chez les sportives. Les médias grand public, cependant, continuent à propager les affirmations des décennies précédentes.
Des journaux confondent également le dopage par l'avortement et la hausse de performances après un accouchement qui a été documentée dans certains cas : comme pour les championnes enceintes, aucun lien de causalité n'a été établi.
Mouvement anti-avortement L'idée est reprise et amplifiée par des médias du mouvement anti-avortement pour montrer l'avortement comme une méthode dangereuse ou imposée aux sportives.
Peu avant les Jeux olympiques de 2002, le journal canadien The Report publie un article de Celeste McGovern, militante anti-IVG, sous le titre . Cet article est repris par de nombreux sites Internet anti-IVG et au moins un article scientifique. McGovern y cite trois sources : le directeur d'une association anti-avortement du Texas, le médecin finlandais Risto Erkkola dont l'implication dans le système soviétique n'est pas prouvée, et une source anonyme qui dit avoir entendu le témoignage d'une gymnaste russe. Cette deuxième source présente de fortes similarités, au mot près, avec des extraits de l'interview de 1994''.
Conséquence du mythe chez les sportives Les sportives s'informent dans les médias grand public et non dans la littérature scientifique. Elles voient donc de nombreux mythes sur le rapport entre grossesse et performance sportive. Des sportives affirment s'être senties obligés d'avorter, d'autres obligées de garder le fœtus, pour leurs performances. Deux cas sont recensés dans les années 2000 d'étudiantes sportives de haut niveau aux États-Unis cachant leur grossesse pour continuer à s'entraîner et commettant un infanticide à la naissance en raison de la désinformation à laquelle elles ont été exposées.
Les femmes sportives de haut niveau et enceintes subissent des stéréotypes négatifs. Elles peuvent être très critiquées ou considérées comme irresponsables. Les pères sont absents de la couverture médiatique de ces affaires : ce sont les jeunes femmes qui en portent l'entière culpabilité. Un enfant signifie le plus souvent une fin de carrière au vingtième siècle, une situation qui commence à changer dans les décennies suivantes avec la création d'un entraînement adapté avant et après l'accouchement et d'une couverture sociale dans certains pays... L'état des recherches scientifiques sur le sujet reste insuffisant pour formuler des recommandations claires.
Notes et références
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