La vergogne est un mot ancien, tombé en désuétude, et qui signifie généralement la honte.
C'est le successeur de l'aidôs grecque.
Vocabulaire
Le mot n'est que très rarement utilisé en français, sauf dans l'expression « sans vergogne ». Le mot a conservé un sens courant et usité en italien (), portugais () et espagnol (). Les mots « vergogneux », « vergogneuse », « vérécond », « vérécondieux », signifiaient honteux ; un vocabulaire abandant dérive de la latine (ou du bas latin )Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du au renseigne les formes suivantes :
vergogne, vergoigne, vergoigneté, vergoin, verguin, vergonde, vercunde vergogneusement, vergoigneusement, vergongneusement, vergonneusement, vergondeement, vergondement, vercondement vergoignier, vergoigner, vergugnier, verguignier, vergonier, vergoingnier, vergongnier, vergogner, vergonder, vergunder vergondal, vergundal, vergondos, vergondeus, vergondous, vergondeulz, vergondeux, vercondeux, vergundus, vergongnable, vergongnant, vergoigner, vergoignier, devergonder, devergogner, devergoigneus, devergoigneusement, devergoigner, desvergoigner,
dans Voir aussi .
Le dévergondage (de vergondage, réfection savante de vergogne), pouvait signifier l'affranchissement de la honte; ou le basculement vers un état antérieur à l'aidôs.
La spécificité de la vergogne à partir du tend à se dissiper alors que les termes de honte, de pudeur, et d'honneur, notions plus familières auxquelles la vergogne est assimilée tendent à s'imposer.
Histoire
antique
(du grec : ) ou Edos était la déesse grecque de la honte, de la pudeur, du respect et de l'humilité. , en tant que qualité, était ce sentiment de révérence ou de honte qui empêche les hommes de faire le mal. Le terme souvent intraduisible recouvre les notions de pudeur, d'honneur, la honte, la modestie, la crainte, le respect; il pouvait aussi avoir des connotations érotiques. . Dans le monde romain le mot tend à s'imposer traduit par « vergogne » par la suite.
Antiquité romaine
Dans la langue latine républicaine et impériale, notamment chez Cicéron la , qualifie un comportement de réserve, jugé conforme à un système de valeurs,« qui est la condition en retour du respect de la personne qui s’y plie ». C'est le successeur de l'aidôs grecque.
À Rome, la moralité des gestes est abordée dans le De officiis par Cicéron, dans le but d'inculquer à son fils les principes de l'éthique stoïcienne; éthique fondée sur la beauté morale et se composant de quatre grandes vertus : la (le discernement de la vérité), la (idéal de justice qui incite à donner à chacun ce qui lui appartient), la (force ou grandeur d'âme) et la (la modestie ou la prononciation de chaque mot avec mesure). Il ne s’agit pas d’inculquer ce qui est lié à la (les turbulences de l’esprit), mais ce que cela a à voir avec l’ (action et notamment les mouvements du corps). Il faut contrôler les mouvements et attitudes du corps, la manière de marcher, la façon de s'asseoir, la façon de se pencher sur la table, le visage, les yeux, les mains et les mouvements des mains et les mouvements des gestes en général,« la réserve (, , ces termes sont équivalents) manifestent l'excellence morale et politique ». Le mot apparaît chez Cicéron. Il coexiste chez les auteurs romains avec , exprimant tous deux le sens des limites qui ne doivent pas être franchies par un sujet pour rester digne de l'estime collective et de soi ; quand la désigne la conscience morale qui pousse à corriger son comportement, la , serait elle plus intériorisée.
Moyen-Âge
Au Moyen Âge, Robert Grosseteste, qui livre la première traduction latine de lÉthique à Nicomaque, traduit par . Cette valeur morale est revendiquée par le christianisme latin, par Tertullien puis par Ambroise de Milan. Pour Ambroise de Milan (), associé à la pauvreté, la trahit une origine élevée (c'est l'origine de l'expression « pauvre honteux »en 1732, « les Pauvres-Honteux, objets de la Charité, sont communément de pauvres Ouvriers, qui ont une santé chancelante; des veuves privées de fortune, et chargées d'enfants; des artisans malaisés, qui n'ont point de pratique » dans ).
La vergogne se retrouve dans la littérature courtoise, chevaleresque ou arthurienne. La vergogne intervient là où le fin'amor est en échec; avec en prime dans un épisode du Tristan en prose (), un Château de Vergoigne Uter, construit par Uther Pendragon pour son vassal, après que ce dernier ait découvert l'adultère du premier avec sa femme.
Thomas d'Aquin (1225-1274) dans la offre une synthèse complète de la , mêlant les héritages philosophiques aristotélicien et patristique. La position essentielle de la vergogne à la fin du Moyen Âge et jusqu’aux provient de ce qu’« elle agit tout aussi efficacement dans la morale religieuse que dans le registre laïc de l’honneur ». La « » a une importance particulière chez Dante Alighieri (1265-1321) et Boccace (1313-1375). Chez Boccace, en dehors de l’amour, dans le Décaméron, c’est l’affect qui revient le plus souvent, au total plus de cent quarante occurrences). Coluccio Salutati (1331-1406) va restaurer la « comme vertu sociale, nécessaire à la communauté politique », à une époque où la société florentine est en crise.
Renaissance
Le déclin de l'efficacité sociale de la vergogne à partir du est en relation avec la déprise de la pastorale de la culpabilité sur les populations et, « parallèlement, avec l’affaiblissement de la valeur de l’honneur dans la fabrication du lien politique et social ». La spécificité de la vergogne tend à se dissiper alors que les termes de honte, de pudeur, et d'honneur, notions plus familières auxquelles la vergogne est assimilée tendent à s'imposer.
Le dévergondage, soit l'affranchissement de la honte, c’est-à-dire après l’abandon de la vergogne est le fait, pour des cultures de transcender la honte, et son affirmation, notamment religieuse.
« Vergogne » ne trouve sa place que dans le burlesque, dans le style le plus bas et le plus simple, comme dans la comédie, l'épigramme, la satire et les discours de raillerie.
Molière, dans Sganarelle ou le Cocu imaginaire. Sganarelle :
François de Malherbe (1555, 1628) dans Prière pour le Roy Henry le Grand allant en Limozin:
De la vergogne au dévergondage
Dévergondage est défini par référence à dévergondé ou inversement, on y retrouve des termes tels que « sans pudeur », « sans honte » (ce qui est un rappel étymologique à « vergogne »), libertinage (« effronté », scandaleux), « conduite relâchée, déréglée ». Dans le sens figuratif, on trouve des syntagmes tels que « dévergondage d'esprit, d'imagination » donnés sans commentaires. Le Grand Larousse de la langue française donne une définition d'« Écarts par rapport à la normale, dans quelque domaine que ce soit; fantaisie débridée »..
Le Dictionnaire de l'Académie française, édition de 1822, ne reconnaît ce mot que comme adjectif ; l'usage, en a fait par la suite un substantif ; et l'on écrit tous les jours, en parlant de la conduite de quelqu'un : il est d'un dévergondage qui n'a pas de nom. On appelle dévergondé quiconque foule aux pieds non seulement les bonnes mœurs et les bienséances, mais y ajoute encore une publicité qui fait naitre le scandale : quelque chose d'irrégulier caractérise enfin le dévergondage, et en est comme le cachet.
L'expression se glisse régulièrement dans certains écrits du alors que la censure de la presse est progressivement levée, on parle de « dévergondage littéraire »William Duckett annonce dans le Dictionnaire de la conversation et de la lecture dès 1832 :.
Pour Susin dans l'ordre d'évolution de l'Amérique latine; à l’hégémonie du catholicisme baroque a succédé l’affranchissement de la honte, après le « dévergondage » (au sens de l’abandon de la vergogne), « le fait, pour des cultures jusqu’alors plus ou moins cachées, de transcender la honte, et son affirmation, notamment religieuse ».
Évolution du terme à l'Époque moderne
Il existe en général un souci des convenances tant dans les sociétés archaïques qu'anciennes et médiévales. Au début de l'Époque moderne, les formes de contrôle social sont devenues obsolètes ou vieillissantes, conséquence de la montée de l’individualisme. Avec le puritanisme en Angleterre apparaît une « sociabilité dominée par l’exigence du contrôle de soi » ; dans la « hiérarchie réciproque des sexes », avec le malaise provoqué par la toute-puissance de la conscience, un artifice fut créé probablement « pour libérer le sexe masculin du coût intégral de la constance ». « La femme représenta la pureté, la pudeur, la perfection morale, l’homme incarna l’énergie. ».
Le mot dévergondé a subi diverses révolutions : chez les vieux écrivains, on l'employait comme verbe ; il signifiait alors « atteinte portée à l'honneur d'une femme, soit par la violence, soit par la ruse ». Lors du Duel Carrouges-le Gris, duel judiciaire qui a lieu le à la suite de la demande faite par Jean de Carrouges, contre Jacques le Gris, qu'il accuse d'avoir violé sa jeune épouse, Marguerite de Thibouville, celle-ci, selon Jean Froissart , lui aurait crié : . Bien plus que le bien-être d’une femme, la réputation du mari était en jeu.
« Devergogner », début , notamment dans le répertoire du théâtre comique et burlesque finit par être utilisé pour dire « fouler la honte aux pieds, et fermer les yeux à la pudeur, être effronté » ; tandis que dévergondé(e) finit par être utilisé pour dire « débauché(e), de mauvaise vie, de conduite suspecte et déréglée ».
Le mot « libertin » a désigné tout au long du tous les libres penseurs, les raisonneurs et qu'on finira par nommer « philosophes ». Au Siècle des Lumières, ils seront responsables de plus d'une révolution :
Dévergondage des mœurs et libertinage
À la mort de en 1715, alors que commence le Siècle des Lumières, le libertinage qui a d'abord pris la forme de libertins érudits cherchant à s'émanciper ou s'affranchir de la métaphysique et de la morale religieuse, va devenir agissant. Le dévergondage des mœurs serait presque la conséquence du dévergondage intellectuel. Raymond Trousson fait remarquer que chez les auteurs libertins, . Le Dom Juan de Molière (1665), qui annonce cynisme libertin du siècle suivant, et qui montre aussi qu'il n'est pas bon d'afficher son impiété à la cour de et dans les salons, succèdent Les liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos, et son « imagination de dévergondage et ses raffinement d'impiété » ; les femmes, objet du libertinage, motivées par la volonté de liberté et de vengeance, deviennent également actrices (la Marquise de Merteuil). Chez Sade, la pudeur est la « première cible de l’initiation corruptrice du boudoir ».
Au , jusqu'au début du , fondée sur l'indignation qu'inspire leur dévergondage — que ce soit chez George Sand, Mauriac, Michelet, Duhamel, Zola ou Colette — sexe et classes sociales vont jouer dans une catégorisation réservée aux femmes; le dévergondage des hommes est rarement stigmatisé comme tel: si les hommes se dévergondent, les dévergondées en sont responsables. George Sand dans Elle et lui:
Dévergondage économique : le règne de l'argent
Dans la morale émergente du libéralisme économique, comme d'abord chez Mandeville (1670-1733), apparaît dans une sorte de jubilation, la refonte du lien social ancien, que l'on comprenait sous les termes d'« aidôs » et de « vergogne » (encore dans les mots de Fourier en 1818, et de Leroy-Beaulieu en 1894), et prenant le relais, auquel Georges Orwell attribuera plus tard le nom de « ».
« Jamais la richesse n’a excité autant d’envie que depuis qu’elle semble accessible à tous. » ; . De cette manière s'exprime Anatole Leroy-Beaulieu (1842-1912), dans Le règne de l'argent, article publié en avril et dans La Revue des Deux Mondes, et qui examine la crise morale qui a suivi le scandale politico-financier lié au canal de Panama: .