La Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, mieux connue sous le nom de commission Parent, est une commission royale d'enquête créée en par le gouvernement de Jean Lesage. S'inscrivant dans la vague de réformes de la Révolution tranquille, cette commission d'enquête est un tournant majeur dans l'histoire du système d'éducation et de la modernisation au Québec.
Cette commission a été créée à la suite de nombreux débats dans les années 1950 et au début des années 1960 portant sur le faible niveau d'instruction et la piètre qualité de la langue française au Québec. Son mandat était d'« [é]tudier l'organisation et le financement de l'enseignement [au] Québec, [de] faire rapport de ses constatations et opinions et [de] soumettre ses recommandations quant aux mesures à prendre pour assurer le progrès de l'enseignement [au Québec]Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, Rapport Parent, t. 1 : Les structures supérieures du système scolaire, Gouvernement du Québec, 1963, p. 13. ». Elle était présidée par Alphonse-Marie Parent, recteur de l'Université Laval de 1954 à 1960.
Cette commission a mené à la création d'un ministère de l'Éducation au Québec, redonnant à l'État l'autorité dans ce domaine traditionnellement réservé à l'Église catholique. Elle a également mis fin au régime des collèges classiques et mené à la création de nouveaux collèges de formation générale préuniversitaire et professionnelle (cégep). Enfin, grâce à de nouvelles structures de financement, elle a aussi mis la table pour la création d'un réseau d'universités publiques (Université du Québec) dans le but d'élargir l'accès aux études supérieures et d'augmenter le niveau de scolarisation général des Québécois.
Contexte Système scolaire au Québec avant 1960
Bien que la culture scolaire québécoise soit héritière de la tradition française, ses structures ont surtout été inspirées par les institutions anglo-américainesJean Beetz, Michel Brunet, Vianney Décarie, Abel Gauthier, Paul Lacoste, La crise de l'enseignement au Canada français. Urgence d'une réforme, Éditions du Jour, Ottawa, 1961, p. 14.. Historiquement, c'est une autorité a-étatique principalement dirigée par le clergé qui a pris charge du système d'éducation. Ainsi, depuis 1875, le gouvernement du Québec avait délégué la gestion de l'éducation au Conseil d'instruction publique et aux Comités catholique et protestant (formé des 22 évêques catholiques et protestants du Québec et d'un nombre égal d'administrateurs laïcs).. En 1842, Jean-Baptiste Meilleur, fut le premier surintendant du Conseil d'instruction publique qui administrait les budgets consacrés à l'enseignement, et les évêques agissaient comme porte-parole des parents en matière d'instruction. Cette situation a prévalu jusqu'au milieu du 20e siècle.
À la mort du premier ministre Maurice Duplessis, en 1959, le système d'éducation québécois est dans une situation très difficile. Puisqu'il n'existait pas de loi scolaire encadrant l'ensemble du système d'éducation, ce système s'était développé essentiellement par la prolifération d'instituts privés, notamment catholiquesIl existait plusieurs lois encadrant l'éducation au Québec, mais aucune ne s'appliquant à l'ensemble des structures éducatives. La plupart d'entre elles relevaient d'organismes privés (surtout de l'Église catholique).. Ce système aurait causé un retard des Québécois, particulièrement les francophones, en ce qui concerne la scolarisation.
Structures Les écoles primaires et secondaires publiques, ainsi que les collèges privés, étaient répartis en 1 714 commissions scolaires, divisées selon la confession catholique ou protestante. Chaque commission scolaire était alors responsable de son propre curriculum, de ses manuels scolaires, et de la reconnaissance des diplômes qu'elle décernait. Plusieurs ministères dirigeaient également différents réseaux d'écoles professionnelles (tels que le ministère du Bien-être social et de la Jeunesse et le ministère de l'Agriculture, responsables des instituts de technologie, des écoles de métiers et des écoles d'agriculture), et la quasi-totalité des budgets affectés au département de l'Instruction publique (173 millions sur un total de 183 millions de dollars) échappait au contrôle de l'Assemblée législative.
L'enseignement primaire était offert par des écoles publiques, des écoles privées ou des pensionnats (plus de 7 000 en 1960-1961). L'enseignement secondaire desservait surtout les régions métropolitaines, les centres urbains et les gros villages (2 108 écoles publiques, 363 écoles privées et 400 autres, incluant les collèges classiques, les séminaires, les juvénats, les écoles normales, les écoles de métiers et les instituts familiaux). L'enseignement professionnel était dispensé par des instituts de technologie. L'enseignement normal (formation des enseignants), surtout de type privé, était offert dans 114 écoles normales, et les collèges classiques comprenaient 181 établissements privés, subventionnés par l'État. Enfin, l'enseignement supérieur était assuré par six universités, dont trois de langue française (Université de Montréal, Université Laval et Université de Sherbrooke) et trois de langue anglaise (Université McGill, Université Sir George Williams et Université Bishop's).
Niveau de scolarité des Québécois Malgré cette prolifération d'instituts privés, le niveau de scolarité des Québécois demeurait nettement inférieur à la moyenne des Canadiens anglais, y compris les Anglo-Québécois : en 1961, 63 % de jeunes francophones arrêtaient l'école à la année, et seuls 13 % d'entre eux se rendaient jusqu'à la année (par rapport à 36 % pour les anglophones). La différence était encore plus marquée au niveau postsecondaire. En 1960, seuls 3 % des francophones âgés de 20-24 ans fréquentaient l'université, tandis que dans les trois universités anglaises (McGill, Sir George William et Bishop), on comptait 11 % des anglophones du même groupe d'âge.
Ainsi, tout au long des années 1950, des voix multiples d'individus, de groupes, d'organismes officiels, se font écho à répétition pour réclamer une commission d'enquête sur l'éducation. Alors que la démographie du Québec est bouleversée par l'arrivée à l'adolescence des premiers baby-boomers, l'État québécois se retrouve devant le besoin urgent d'avoir un nouveau système scolaire, adapté aux besoins d'une démocratie moderne et industrialisée.
Élection du gouvernement de Jean Lesage vignette|Georges-Émile Lapalme a inspiré le programme politique du Parti libéral de 1960. En 1960, le Parti libéral dirigé par Jean Lesage présente un programme de réformes inspiré par les écrits de Georges-Émile Lapalme. Dans ce programme, on y propose d'instaurer la gratuité scolaire à tous les niveaux (y compris pour l'université) et de créer une commission d'enquête sur l'éducation au Québec« 1960. Le programme politique du Parti libéral du Québec » dans Georges-Émile Lapalme, Pour une politique. Le programme de la Révolution tranquille, VLB Éditeur, 1988, p. 316-317..
Porté au pouvoir, le Parti libéral décide par décret le de rapatrier un ensemble de pouvoirs sous l'autorité du ministère de la Jeunesse, créant ainsi un « ministère de l'Éducation sans le nomPaul Gérin-Lajoie, Combats d’un révolutionnaire tranquille. Propos et confidences, Anjou, Centre éducatif et culturel, 1989, p. 189-200. ». Ce ministère dirigé par Paul Gérin-Lajoie commence à mettre en place une « Grande charte de l'éducation »"Une charte de l'éducation", La Presse, 26 mai 1961, p. 4.. Cette « Grande charte » référait à douze projets de loi touchant à l'éducation, votés à l'Assemblée législativeJ.-L.-L., « Le juge Taschereau a sanctionné 31 bills du gouvernement et deux bills privés avant la prorogation », La Presse, 12 juin 1961, p. 24. Consulté le 24 janvier 2023. : Le projet de loi 31 (instituant une commission d'enquête sur l'enseignement); Le projet de loi 50 (instituant les allocations scolaires); Le projet de loi 64 (concernant le financement des investissements universitaires); Le projet de loi 80 (pour faciliter la formation universitaire du personnel enseignant); Le projet de loi 81 (pour favoriser le développement de l'enseignement secondaire); Le projet de loi 82 (concernant la gratuité de l'enseignement et la fréquentation scolaire obligatoire); Le projet de loi 83 (modifiant la loi des subventions aux institutions d'enseignement classique et autres écoles); Le projet de loi 84 (concernant les bourses d'études aux étudiants universitaires des collèges classiques); Le projet de loi 85 (conférant aux parents le droit de vote aux élections scolaires); Le projet de loi 86 (pour aider les commissions scolaires à s'acquitter de leurs obligations); Le projet de loi 87 (modifiant la loi de l'instruction publique); Le projet de loi 95 (relatif au collège Saint-Paul)Gouvernement du Québec, Débats de l'Assemblée législative, Législature, session, vol. 1, séances du 10 novembre 1960 au 7 février 1961, p. XXI..
Ces projets de loi, s'en tenant essentiellement à l'aspect financier, constituent une première étape dans la réforme du système d'éducation. Toutefois, afin de coordonner toutes les réformes dans le domaine de l'éducation, le gouvernement du Québec veut avoir une bonne vue d'ensemble de la situation.
Reprenant une recommandation du rapport de la commission Tremblay de 1956 (et de la Conférence québécoise sur l'éducation de 1958Richard J. Gwyn, « Un montant de $4,758,000 dort au fond des tiroirs », Le Soleil, 13 mars 1958, p. 42. Consulté le 1er février 2023.), la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec est ainsi créée le 1961Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, Rapport Parent, t. 1 : Les structures supérieures du système scolaire, Gouvernement du Québec, 1963, p. 14..
La Commission
Mandat et membres de la Commission Les membres de la commission d'enquête sont nommés le . Elle est présidée par , recteur de l'Université Laval de 1954 à 1960« Commission Parent - 21 avril 1961 », sur http://www.revolutiontranquille.gouv.qc.ca, Gouvernement du Québec, 21 mai 2012 (archives de Wayback Machine) Parent a également été vice-recteur de 1949 à 1954, puis de 1960 à 1969. Hommage. Mgr Alphonse-Marie Parent. Un éducateur. Un recteur. Un visionnaire. Université Laval. Octobre 2020. Consulté le 31 janvier 2023..
Les autres membres de la commission sont : Gérard Filion (vice-président), directeur du journal Le Devoir et président de la Commission scolaire de Longueuil ; Guy Rocher, sociologue et professeur à l'Université de Montréal ; Jeanne Lapointe, professeure de lettres à l'Université Laval ; David Munroe, directeur de l'Institut d'éducation de l'Université McGillEn 1964, il remplace Gérard Filion comme vice-président de la Commission, lorsque ce dernier est nommé à la tête de Marine Industries.; Sœur Marie-Laurent de Rome (Ghislaine Roquet) de la communauté des sœurs de Sainte-Croix, professeure de philosophie et de religion au collège Basile-MoreauLa communauté Sainte-Croix a dû faire une exception pour permettre à la sœur Marie-Laurent de sortir seule sans compagne, et en plus, de voyager avec des hommes jusqu’en Californie. ; John McIlhone, directeur des écoles catholiques anglaises de la Commission des écoles catholiques de Montréal ; Paul Larocque, avocat et secrétaire adjoint d'Aluminium Ltd.
La commission est également appuyée par un secrétariat formé de quatre personnes : Arthur Tremblay, conseiller technique au ministère de la Jeunesse et directeur de l'École de pédagogie de l'Université Laval; C. Wynne Dickson, directeur de la commission scolaire de Pointe-Claire; Michel Giroux, enseignant et syndicaliste de la Corporation des instituteurs et institutrices catholiques (CIC); et Louis-Philippe Audet, frère enseignant et historien de l'enseignement du Québec.
Déroulement