vignette|311x311px|L'entrée du port du Havre à la fin du , par Alexandre-Jean Noël. La traite atlantique en Normandie désigne la participation de la région normande dans la déportation et le commerce d'esclaves africains vers les colonies françaises et européennes, en Amérique et aux Mascareignes. Ce commerce colonial, intégré au commerce triangulaire, s'étend du XVIe au XIXe siècle, et s'articule autour des trois cités portuaires du Havre, de Honfleur et de Rouen. Ensemble elles forment le deuxième complexe négrier de France, derrière Nantes.

Le système normand Le triangle Rouen, Honfleur et Le Havre Profitant de sa position stratégique entre la France et l’Angleterre ainsi qu’entre la mer du Nord et les territoires ibériques, la Normandie a très tôt été une zone portuaire active mais elle gagne en importance sous le règne de François Ier, lorsque le port du Havre est construit en 1517. Entre 1540 et 1561, 95% des navires français naviguant pour l’Afrique ou le Brésil partent d’un port normand.. Ce commerce florissant est néanmoins endigué par les premières guerres de religion : en 1562, le Havre est occupée par les Anglais tandis que Rouen et Honfleur, sièges protestants, sont encerclées par les troupes royales.. Après la reprise de ces villes par les catholiques, le commerce est nettement ralenti et en 1580, le développement de la flotte de Philippe II d’Espagne, roi du Portugal, entrave nettement le commerce transatlantique des Français et des Anglais. Des expéditions sont cependant toujours activement menées à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle malgré les contextes politique et religieux. L’exil des protestants normands profite tout de même aux marchands des Provinces-Unies, qui développent leur propre flotte et plusieurs forts sur la Côté de l’Or, le long de l’actuel Ghana.. gauche|vignette|Arrêt du du conseil d’État du Roi, autorisant les négociants à armer des vaisseaux pour la côte de Guinée, en vue du commerce avec les colonies d'Amérique. Au , la Normandie perd ainsi son monopole du commerce en Afrique au sein du territoire français et les investisseurs normands misent plutôt sur le commerce de fourrures au Canada. Le port de Dieppe entretient tout de même quelques contacts marchands avec le Sénégal et le Cap-Vert et en 1633, la Compagnie des marchands de Dieppe et de Rouen, dite aussi Compagnie Rozée ou Compagnie normande, est créée et impose rapidement son monopole commercial sur les côtes sénégalaises, gambiennes et guinéennes.. Avec les crises politiques, religieuses et sanitaires de la fin du , peu d’expéditions sont menées et les quelques marchands qui s’attèlent à cette tâche essuient les attaques des Anglais.

En 1713, lorsque la paix est signée à Utrecht, le commerce transatlantique reprend dans les ports normands même si leur monopole a depuis été cédé au port de Bordeaux. La France tient nouvellement le premier rang dans le commerce mondial grâce aux colonies outre-Atlantique, ce qui permet aux ports normands de se développer économiquement.. Le monopole français de la traite (surtout en Guinée) est cependant de courte durée face à l’effondrement du système de Law et aux révoltes dans les colonies antillaises, stoppant quasiment toute activité de traite en Normandie dans les années 1730 et 1740..

Dans les années 1750, les Normands participent de nouveaux à des expéditions "négrières" et cette économie reste stable même au cours de la mouvementée guerre de Succession d’Autriche. Mais la paix est encore une fois de courte durée alors qu’un nouveau conflit éclate en 1756 : la Guerre de Sept Ans. Les navires anglais empêchent toute activité commerciale maritime des Normands jusqu’à la fin de la guerre en 1763..

La période de paix qui s'ensuit s’annonce très florissante en Normandie, en particulier grâce au commerce transatlantique. Entre 1763 et la Guerre d’indépendance américaine en 1775, le commerce avec les colonies devient la principale activité des ports normands, rapportant une trentaine de millions de livres tournois en 1776 (à titre de comparaison, ces échanges ne représentaient qu’un million de livres dans les ports normands en 1730).. La traite négrière reprend plus particulièrement son cours au Havre, avec plus de 200 armements havrais entre 1783 et 1791, bien que ce commerce intéresse nouvellement les armateurs de Honfleur. Cette traite florissante est de courte durée puisqu’avec la Révolution française et la révolte des esclaves de Saint-Domingue, l’abolition de l’esclavage est proclamée une première fois en 1794. Rétabli ensuite par Napoléon, la traite fait ensuite l'objet d'une interdiction formelle (mais pas l'esclavage) sans toutefois être criminalisée. Il faut attendre la seconde abolition de 1848 pour mettre un terme définitif à la traite depuis les ports français..

Le Havre

L'activité négrière du Havre débute de manière précoce en 1548 lorsque des marchands parisiens s’associent avec Guyon d’Estimauville, fils d’un des fondateurs du Havre, pour mener deux navires en Sénégambie afin d’y capturer et d’y revendre des esclaves. Dans les années 1570, des documents attestent également du commerce d’esclaves au Venezuela par des marchands havrais, qui les vendent aux colons espagnols à un prix bien moins élevé que celui des marchands espagnols. En 1664 et 1665, Le Havre accueille les structures des Compagnies des Indes créées sous l’impulsion de Jean-Baptiste Colbert, mais l’activité de traite négrière y est peu florissante. Les voyages organisés par la Compagnie du Sénégal entre 1672 et 1708 accumulent eux-aussi des déficits jusqu’à la fin de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Face à la croissance de l’économie sucrière sur l’île de Saint-Domingue, le besoin de main-d’œuvre se fait finalement sentir : au début du , le port du Havre délaisse son activité majeure de pêche à Terre-Neuve au profit d’expéditions de traite négrière en Guinée. Ces expéditions menées sous la coupe de la Compagnie royale du Sénégal puis de la nouvelle Compagnie des Indes font s’imposer le port du Havre comme le deuxième port français dans le commerce triangulaire.

Le Havre tire notamment son importance de l’implantation de plusieurs compagnies marchandes spécialisées dans le commerce triangulaire, dont certaines profitent de privilèges royaux, puis de l’implantation de certaines familles, comme les Foäche, dans les colonies.. Les armateurs mettent voile principalement vers la Martinique, la Guadeloupe et Saint-Domingue, comptabilisant plusieurs centaines de voyages dans la première moitié du .. L’activité florissante du Havre est cependant mise à mal par les Anglais lors de la Guerre de Sept Ans entre 1756 et 1763, qui marque la perte du Canada.. Au lendemain de ce conflit, face à un contexte économique instable, l’activité de traite du Havre se répartit surtout entre six maisons d’armements : les Bégouen-Demaux, Veuve Foäche & fils, les Baudry & Boulongne ainsi que Louis Legrand & Cie.. Après cette baisse d’activité, alors que les ports normands renouent avec la traite négrière, Le Havre s’impose comme le troisième port négrier de France derrière Nantes et Bordeaux.. La Guerre d’indépendance américaine requiert notamment plus de main-d’œuvre servile tandis que la demande en denrées alimentaires coloniales ne cesse d’augmenter.. Entre 1783 et 1793, 203 expéditions entraînent la déportation de 46 000 captifs depuis le port du Havre mais le commerce commence à s’effondrer à partir de 1788, alors que le commerce transatlantique connait une crise majeure.. Malgré les expéditions fructueuses de certaines maisons havraises et la formation de club pro-Négrier -comme le Club Massiac-, le commerce esclavagiste du Havre s’essouffle dans les années 1790 et entraîne une longue dépression de l’économie de la ville. Sur plus de trois siècles de pratiques esclavagistes, la ville du Havre aura ainsi été le point de départ de 451 expéditions de traite..

Honfleur Bien que son histoire soit parfois oubliée face à son voisin le port du Havre, le port de Honfleur s’impose dès le Moyen Âge mais il reste toujours au second plan à cause de son estuaire souvent rendu inaccessible par la présence de bancs de sable.. Il s’agit cependant du premier port normand à pratiquer la traite négrière, avec une activité attestée dès 1548 dans la lettre d’un observateur portugais.. « Il y a quinze jours environ, est arrivé un navire de la côte de la Malaguette dans un port de Normandie appelé Honfleur, chargé de Noirs pour les conduire au Pérou».Avant l’âge d’or de la traite normande à la fin du , de nombreux bateaux partent de Honfleur en direction du Brésil, du Canada ou de l’Afrique même si leur activité de traite est sporadique. Le port de Honfleur prend aussi en importance grâce à ses chantiers de construction navale, même si peu des bateaux réalises à Honfleur sont destinés à la traite atlantique.. Au début du , le port de Honfleur récupère également les activités de pêche du port du Havre aux côtés d’autres ports normands comme ceux de Dieppe ou de Granville. Ces ports comptent parmi les principaux ports de pêche du royaume français tout au long du ...

Au temps de la Compagnie du Sénégal, quelques expéditions de traite partent du port de Honfleur mais la grande activité de traite honfleuraise ne débute qu’après la Guerre de Sept Ans : entre 1763 et 1792, 114 expéditions sont menées depuis le port de Honfleur, qui se hisse ainsi à la cinquième place des ports de traite français.. Certains Honfleurais se font ainsi un nom dans le secteur de la traite atlantique, comme la maison Prémord ou la maison Lacoudrais.. Dans le cas de Honfleur, la vision de « port de secours » du port du Havre est totalement erronée puisque l’activité de traite de ces deux ports est totalement complémentaire, surtout que les armateurs honfleurais choisissent des sites d’achat et de vente parfois très différents de ceux des armateurs havrais..

Rouen Au début du XVIe siècle, Rouen est la capitale financière et administrative du royaume mais aussi le premier port de France. Elle est notamment le centre de commandement du voyage pionnier des frères Verrazzano vers l’Amérique -en -, qui permet de cartographier les côtes de Nouvelle-France et d’Acadie. En 1583, le premier explorateur de la Nouvelle-Angleterre, Étienne Bellenger, est également un rouennais. Aux côtés des Malouins et des Dieppois, les marchands rouennais conservent le monopole français du commerce transatlantique à la fin du XVIe siècle et au premier tiers du XVIIe siècle : les expéditions au départ de ports normands sont financées par des Rouennais comme Colier ou Le Gendre., puis par les agents de la Compagnie de Rouen ou la compagnie Dugard..

Au début du , après la signature du traité d’Utrecht, Rouen est connue comme l’une des villes les plus florissantes pour le commerce en Europe, surtout que ses activités commerciales et maritimes sont massivement réorganisées. Elle s’impose notamment comme un grand centre manufacturier de toile, échangeant du coton aux Antilles contre les fameuses « indiennes » de la ville.. Certaines maisons marchandes rouennaises s’imposent dès le début du siècle dans le commerce triangulaire en finançant des expéditions principalement bretonnes : les familles Bouëtte et Le Couteulx sont notamment très impliquées.. Dans le dernier quart du , face à une économie plus que propice, les Rouennais sont grandement engagés dans la traite, de façon directe ou indirecte, et profitent de nombreux soutiens parisiens.. Rouen s’impose ainsi comme le centre nerveux d’un rhizome liant Paris et les ports normands dans le contexte plus global d’un commerce transatlantique de plus en plus enrichissant. Pour les marchands rouennais, la traite ne représente cependant qu’une activité commerciale transversale, nécessaire à l’acquisition de produits issus de l’exploitation coloniale (coton, tabac, huile de baleine)..

Les grandes familles de la traite