L'attentat du café Terminus est une attaque à la bombe menée le par le militant anarchiste Émile Henry contre la clientèle du café Terminus. Entrepris pendant la période que l'opinion publique appelle l'Ère des attentats (1892-1894), il est connu pour être l'un des premiers attentats de terrorisme de masse et modernes de l'histoire et pour la déclaration que fait Henry lors de son procès, considérée comme un élément fondateur de cette forme de terrorisme.

À la suite du vote des lois scélérates, la répression de janvier et février 1894 et l'exécution d'Auguste Vaillant sans qu'il soit gracié par Sadi Carnot, ce dernier devient un ennemi symbolique de l'ensemble du mouvement anarchiste, qui voit en lui le principal responsable des persécutions les touchant. Au début de l'année 1894, alors que la répression est en cours, Émile Henry se trouve à Paris et assiste à celle-ci ; il est possiblement rejoint par un certain nombre d'illégalistes de la bande à Ortiz, comme Léon Ortiz ou Paul Chiericotti. S'il n'est pas sûr que ce groupe soit impliqué, bien que cela soit possible, Henry confectionne une bombe, avec laquelle il entend viser Carnot.

Le , Henry entreprend de se déplacer vers le palais de l'Élysée, demeure du président de la République française, mais ne peut s'en approcher. Il cherche ensuite à se sur l'Opéra et l'Hôtel de Ville, où des bals de l'aristocratie parisienne sont en cours - sans réussir à y entrer. Décidé à commettre un attentat, probablement pour impressionner l'anarchiste dont il est amoureux, Élisa Gauthey, il évalue plusieurs restaurants parisiens avant de viser le café Terminus, où il jette sa bombe vers neuf heures du soir. S'enfuyant, il est rapidement arrêté, jugé et guillotiné.

Lors de son procès, Henry soutient avoir prémédité cette forme de terrorisme et la théorise - étant le premier à le faire, ce qui fait qu'il est fréquemment considéré comme un des fondateurs du terrorisme moderne. Selon son argumentaire, il aurait pour répondre au fait que l'État aurait agi similairement avec les anarchistes. Une telle présentation est nuancée par des historiens récents, qui remarquent que son trajet erratique et peu planifié rend invraisemblable l'idée du fait qu'il aurait prémédité le terrorisme de masse - étant donné qu'il vise bien Carnot au départ, puis des bals de l'aristocratie. Selon eux, il s'agirait davantage d'une volonté d'impressionner Gauthey qui aurait donné naissance à ce terrorisme de masse plutôt qu'une préméditation bien pensée et issue de l'anarchisme. Il renforce aussi la violence de ses propos pour permettre à ses compagnons d'éviter les poursuites judiciaires.

Bien que cette forme de terrorisme ne se retrouve pas dans le terrorisme anarchiste ultérieur, qui retourne à des formes plus habituelles d'attentats visant des personnalités précises, elle occupe une place centrale dans le terrorisme moderne jusqu'à la première moitié du siècle au moins.

Histoire

Contexte Au siècle, l'anarchisme naît et se constitue en Europe avant de se propager. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes formes de domination perçues comme injustes, en premier lieu la domination économique, avec le développement du capitalisme. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'organisation permettant d'entériner un bon nombre de ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande. vignette|300x300px|Le commerce occupé par la mère des frères Henry, Rose Caubet, dans L'Univers illustré (24 février 1894). En 1891-1892, après l'affaire de Clichy, où des policiers tirent sur et battent des anarchistes manifestant pacifiquement - la justice absout la police et condamne les victimes à de lourdes peines de prison. Cette situation d'injustice provoque le début d'une période que l'opinion publique appelle l'Ère des attentats (1892-1894), où des anarchistes comme Ravachol se vengent de la répression qui les vise en attaquant les responsables présumés de celle-ci. Ravachol est condamné à mort et exécuté après avoir visé les magistrats responsables du procès des victimes de l'affaire de Clichy dans deux attentats à la bombe. Sa condamnation et son exécution affectent profondément les anarchistes, chez qui il devient un martyr.

Émile Henry, un jeune homme qui rejoint l'anarchisme sous l'influence de son frère, Fortuné Henry et déjà bien intégré au mouvement suit ces événements avec attention - peu de temps avant, il a subi une déconvenue amoureuse en courtisant la militante anarchiste Élisa Gauthey, déjà mariée, qui l'éconduit, tout en lui donnant une mèche de cheveux. Les deux échangent par lettre et développent une relation d'amour platonique, mais un jour qu'Henry est en sa présence et celle de son époux, elle l'embrasse devant lui, ce qui le fait s'évanouir. Lorsqu'elle vient le réveiller à son chevet, il lui déclare son amour et reçoit un rire comme réponse, à la suite de quoi il déclare :

Les deux frères Henry assistent donc au début de l'Ère des attentats avec attention - cherchent à se rendre à Montbrison où Ravachol doit être guillotiné pour essayer de le sauver par la force - mais cette action ne vient jamais, éventuellement car la protection policière autour de Ravachol est importante. Durant l'été 1892, ils voient aussi le début de la grève de Carmaux - et l'intervention des socialistes qui brisent la grève et sont responsables du fait que les travailleurs repartent au travail plus pauvres qu'auparavant. Henry - très probablement aidé d'autres militants, confectionne une bombe pour viser le siège de l'entreprise. Elle est emmenée sur le lieu, éventuellement par Adrienne Chailliey et, selon les rapports policiers de la période, aurait été placée de sorte à toucher le directeur de l'entreprise. La bombe, qui explose au commissariat de la rue des Bons-Enfants, provoque plusieurs morts policiers.

Henry prend la fuite, son frère est arrêté le même jour pour d'autres raisons - et il apprend cette arrestation plus tard. En refuge à Londres et en Belgique, Henry côtoie un certain nombre de personnes, comme Léon Ortiz, Placide Schouppe, Louis Matha, Paul Chiericotti, Alessandro Marocco, entre autres. Avec les illégalistes de la bande à Ortiz, il participe à des cambriolages dans le Nord de la France. vignette|322x322px|Extrait de la déclaration d'Émile Henry à son procès concernant la répression de début 1894. En , Auguste Vaillant effectue l'attentat de l'Assemblée nationale, où il vise le centre du pouvoir politique français avec une bombe qui n'est pas destinée à tuer mais qui est pensée pour provoquer une grosse explosion qui forcerait les députés à agir concrètement pour réduire la misère - Vaillant soutient par ailleurs avoir mené cet attentat contre l'impérialisme français. Il blesse légèrement un certain nombre de personnes mais ne tue personne et, arrêté, est mis en procès expéditif. Son arrestation et l'attentat sont utilisés comme prétextes par les autorités françaises pour faire adopter les deux premières lois scélérates - des lois visant le mouvement anarchiste français et réduisant de manière importante les libertés individuelles et politiques sous prétexte de lutte contre le terrorisme. Le pouvoir français, armé de ces nouveaux pouvoirs, procède à une répression très importante visant les anarchistes à partir de janvier 1894.

Prémices Pendant ce temps, alors que de nombreux anarchistes sont arrêtés sans procès et que les perquisitions se succèdent - Henry est de retour à Paris. Le principal responsable de la répression, le président français Sadi Carnot, devient progressivement une cible de choix par les anarchistes. Son refus de gracier Vaillant, alors qu'il n'a tué personne et que sa fille unique, Sidonie Vaillant, est laissée dans la misère - provoque un large ressentiment chez les anarchistes mais aussi une part importante de la population ouvrière de Paris.

Les personnes gravitant autour de la bande à Ortiz, y compris Henry, qui est de retour, s'installent peu à peu à Paris depuis leur exil. Ortiz, Henry, Chiericotti - tous sont de retour à Paris au début de l'année 1894, et évitent la répression, qui ne vise que les anarchistes dont la police a les adresses et les identités - c'est-à-dire, souvent, les moins dangereux et les moins radicaux. Le , la police remarque Henry - et qu'il aurait une , mais ne parvient pas à trouver son domicile. Il est envisageable que Henry, Ortiz, Chiericotti et d'autres anarchistes de ces cercles s'impliquent alors dans la confection d'explosifs. Selon le témoignage de Marocco, un mois plus tard, Henry aurait planifié de se fixer à Paris pour lancer l'attentat - voire une série d'attentats.

Par ailleurs, Louis Matha, militant anarchiste notable de la période et gérant de l'Endehors, proche ami de Fortuné et d'Émile dans le mouvement anarchiste - se déplace à Paris depuis Londres. Il semble être au courant de la volonté de Henry à vouloir commettre l'attentat - et le poursuit dans les cercles anarchistes de la région parisienne pour le rencontrer et très vraisemblablement l'en dissuader. Il le retrouve le et les deux discutent, il déclare à Matha que son amitié l'importune et lui signifie qu'il désire être laissé tranquille par celui-ci. Les deux s'accordent cependant pour se retrouver le lendemain. Selon Petit, il est envisageable de considérer que Matha agit comme émissaire de Fortuné Henry - ce qui explique pourquoi il tente d'empêcher Émile Henry de faire son attentat.

Attentat du Café Terminus vignette|300x300px|Attentat du café Terminus en une de L'Univers illustré (17 février 1894). Alors qu'il est censé rencontrer Matha, Henry ne bouge pas pendant un certain temps de la journée, puis, une bombe dans la poche, commence à se diriger vers le palais de l'Élysée. Il cherche en réalité à assassiner Sadi Carnot d'une manière ou d'une autre, en lui jetant sa bombe dessus. En face de l'Élysée, il se rend compte que le lieu est entouré d'un vaste cordon sécuritaire qu'il ne peut pénétrer. vignette|355x355px|Extrait de la déclaration d'Émile Henry à son procès. Henry est mécontent de l'échec de son plan ; il se déplace alors dans Paris, se rend à l'Hôtel de Ville, où il tente d'entrer pour viser un bal de l'aristocratie et la bourgeoisie parisienne qui y est alors en cours. Il n'est pas en et n'a pas d'argent, il se voit refuser l'entrée. Henry ressort et se retrouve dans la rue. Il poursuit alors sa route vers l'Opéra, où un bal de même nature est en cours, mais après avoir constaté que l'ensemble des entrées sont gardées, se serait exclamé :

À ce moment précis, la stratégie de Henry semble évoluer. Il commence à évaluer un certain nombre de restaurants et cafés parisiens alors qu'il se déplace vers la Gare Saint-Lazare. Il aurait ainsi soupesé la possibilité d'une attaque au restaurant Bignon, au café Américain ou au café de la Paix mais n'aurait pas considéré le nombre de victimes potentielles comme suffisantes, ce qui indique qu'il souhaite à partir de cet instant commettre un attentat de masse et plus nécessairement ciblé sur des bourgeois ou le président. Selon l'historien Dominique Petit, il est intéressant de constater que Henry semble être pris par des impératifs pour commettre son attentat - il est ainsi envisageable que si Henry veut commettre son attentat à tout prix, cela résulte en partie de ses hésitations - il estime sans doute qu'après avoir rencontré Matha, il n'aura plus le courage de faire l'attentat.