vignette|redresse|alt=Caricature montrant un homme levant les bras face au soleil surmonté d'un bonnet phrygien.|Caricature par André Gill dans La Petite Lune, 1879.

L'amnistie des communards est l'amnistie, c'est-à-dire l'oubli officiel, par deux lois votées en 1879 et 1880, des actes criminels et délictueux commis par les insurgés pendant la Commune de Paris de 1871, et plus précisément pendant la Semaine sanglante, la période de reconquête de Paris par l'armée versaillaise du au dimanche .

Débattue dès les premiers mois qui suivent la fin de la guerre civile, l'amnistie des communards devient un thème de campagne défendu par de grandes figures républicaines comme Victor Hugo et Georges Clemenceau, qui dénoncent la férocité et l'arbitraire de la répression versaillaise, mais les premières propositions de lois sont rejetées par la majorité monarchiste à l'Assemblée nationale. L'amnistie est finalement votée après la conquête définitive du régime par les républicains, qui détiennent à partir de 1879 à la fois la présidence de la République ainsi que la majorité au Sénat et à la Chambre des députés.

La loi du , qui ne concerne que les individus déjà graciés ou qui obtiennent une grâce présidentielle dans les trois mois, est complétée, sous l'impulsion de Léon Gambetta, par la loi du qui permet le retour en France des derniers exilés.

L'amnistie des communards, adoptée définitivement quelques jours avant la première commémoration de la fête nationale, apparaît comme un symbole fort de réconciliation civique en même temps qu'un moyen de renforcer l'unité des républicains qui se rassemblent autour d'un projet commun à l'heure d'établir les grandes libertés de la Troisième République.

Contexte La Commune et la Semaine sanglante vignette|gauche|alt=Soldats à pied et à cheval manœuvrant sur une grande place.|Épisode de la Commune, place de la Concorde, tableau de Gustave Boulanger (1871). Le , l'armée versaillaise entre dans Paris pour réprimer violemment l'insurrection de la Commune mise en place depuis le soulèvement du : c'est le début de la Semaine sanglante qui entraîne la mort de plusieurs milliers d'insurgés et provoque des destructions massives notamment du fait des incendies volontaires de monuments et de bâtiments d'habitation de la capitale.

En réponse aux exactions des troupes versaillaises, aux nombreux massacres et aux exécutions sommaires de suspects, les communards exécutent près d'une centaine d'otages dont plusieurs ecclésiastiques comme l'archevêque de Paris Georges Darboy.. Ces exécutions sommaires tout comme les destructions par le feu alimentent la légende noire des insurgés et confortent le point de vue des Versaillais qui entendent mettre en avant la sauvagerie qu'ils imputent à leurs adversaires.

Répression judiciaire Dès le , dans son discours à l'Assemblée nationale, le chef du gouvernement Adolphe Thiers annonce une répression impitoyable : . La police est étroitement associée à l'armée versaillaise pour empêcher les communards de s'enfuir et la traque se poursuit pendant plusieurs semaines. Le nombre d'exilés est estimé entre et dont environ la moitié se réfugient au Royaume-Uni.. Des dizaines de milliers d'insurgés, hommes, femmes et enfants, sont arrêtés et sont jugés par des conseils de guerre spécialement créés. D'après le rapport du général Appert, sont prononcées dont en jugement contradictoire et par contumace. La sévérité du jugement varie selon la gravité des faits reprochés : peine de mort, déportation simple ou en enceinte fortifiée, travaux forcés, réclusion perpétuelle ou peines de prison, bannissement voire placement en maison de correction pour les enfants. La loi du fixe par ailleurs la Nouvelle-Calédonie comme lieu de déportation pour les communards..

Combat pour l'amnistie Évoquée dès les premiers mois qui suivent la Semaine sanglante et la répression du mouvement communaliste parisien, l'amnistie est longtemps repoussée. Les protagonistes s'opposent sur des positions très marquées et des arguments immuables : les partisans de l'amnistie la réclament dans un vœu de réconciliation de la nation tout entière, au nom de l'humanité, des excès de la répression et du patriotisme des Parisiens pendant le siège prussien, tandis que leurs adversaires la refusent au nom de la menace politique et sociale que ferait courir l'insurrection et parce que la répression a été menée en vertu du droit.

Victor Hugo et la réconciliation nationale vignette|redresse|alt=Caricature montrant un homme brisant ses chaines sur une enclume.|« Amnistie ! Le vieux briseur de fers. » Allégorie de Victor Hugo militant pour l'amnistie des communards.Caricature par André Gill dans La Petite Lune, 1879. Si la victoire finale revient aux Versaillais, la Commune est une guerre civile et la violence est réciproque, les exactions commises des deux côtés. La première campagne pour l'amnistie des communards trouve son origine dans l'émotion suscitée par la brutalité de la répression, en raison du caractère expéditif des tribunaux de guerre, des premières déportations ou des conditions de détention au camp de Satory, à l'Orangerie du château de Versailles ou sur les pontons. Elle est notamment portée par Victor Hugo qui entend dénoncer la férocité des Versaillais dans les poèmes de son recueil L'Année terrible, bien qu'il n'ait pas lui-même soutenu la Commune qu'il considère comme une ..

Présent à Bruxelles pendant la Semaine sanglante pour régler la succession de son fils Charles, il ouvre sa maison et accueille spontanément les premiers exilés venus se réfugier en Belgique, ce qui lui vaut d'être expulsé à son tour vers le Luxembourg. Il adhère ensuite à la Commission de secours pour les détenus des pontons fondée par le quarante-huitard Louis Greppo et qui rassemble dans un élan de solidarité d'autres anciens proscrits de l'Empire comme Louis Blanc. Dès lors, Victor Hugo fait de l'amnistie des Communards son dernier grand combat politique, et alors qu'il démissionne de son mandat de député le pour protester contre l'invalidation de l'élection de Giuseppe Garibaldi, il accepte quelques mois plus tard de se porter candidat à une élection partielle à Paris, à condition que l'amnistie figure en tête du programme.

D'après l'historien Stéphane Gacon, Victor Hugo considère l'amnistie comme qui a valeur d' pour fonder la République : . Si son roman Quatrevingt-treize, qui paraît en 1874, a pour toile de fond la Terreur révolutionnaire, l'auteur est imprégné des événements de la Commune au moment de sa rédaction et Stéphane Gacon affirme que le livre s'adresse à la France de l'ordre moral comme . Pour Victor Hugo comme pour les premiers défenseurs des communards, le combat pour l'amnistie doit permettre tout en fondant .

Échec des premières propositions de lois (1871-1875) vignette|gauche|redresse|alt=Caricature d'un homme assis dans un fauteuil rouge.|Henri Brisson caricaturé par André Gill en 1880. Deux propositions de loi sont déposées dès la fin de l'année 1871, la première le par Henri Brisson et la deuxième en décembre par Edmond de Pressensé. Le député radical Henri Brisson défend une amnistie large mais pas générale, excluant tous les condamnés pour crimes et délits de droit commun, incendie, vol, assassinat, c'est-à-dire l'essentiel des motifs imputés aux condamnés de la Commune. La proposition de loi déposée par Edmond de Pressensé est plus restreinte et ne concerne que les gardes nationaux.

Tous deux députés de la Seine et opposants de la Commune, les deux hommes entendent ainsi faire preuve de clémence à l'égard d'une population . mais leurs propositions . Les partisans de l'amnistie avancent également l'argument économique du manque d'ouvriers qualifiés dans les ateliers parisiens, et la perte qualitative qui en découle..

À ce stade, la France n'est pas encore prête à accepter l'amnistie car, précisément, le sentiment républicain n'est pas enraciné profondément dans un pays encore majoritairement rural et sensible à l'influence des notabilités traditionnelles. Les monarchistes, majoritaires à l'Assemblée nationale, estiment d'ailleurs que les communards n'ont pas tous été punis et veulent la poursuite de la répression. Le journal L'Univers lance ainsi une campagne contre le radical Arthur Ranc qui a participé au début de la Commune avant de s'en désolidariser rapidement.

vignette|alt=Dessin montrant un homme surpris de trouver une femme dans les bras d'un autre homme en entrant dans une pièce.|« Madame Claude ! », Désiré Barodet reçoit dans ses bras la ville de Paris, sous les yeux d'Adolphe Thiers.Caricature de Cham pour Le Monde illustré ().

Les républicains eux-mêmes se divisent sur la façon de lutter contre la menace de restauration monarchiste et Léon Gambetta veut les conduire sur la voie de l'opportunisme qui consiste à rechercher le soutien populaire en donnant l'image d'une République assagie, modérée et progressive dans les réformes comme dans les bouleversements sociaux, c'est-à-dire une manière de . De ce point de vue, l'amnistie des communards est impossible car l'insurrection parisienne de 1871 symbolise aux yeux des monarchistes les dans . À la gauche de Gambetta, les républicains radicaux comme Georges Clemenceau entendent et l'imposer à la France. Ils rejettent la modération des gambettistes et du centre gauche et font de l'amnistie l'un de leurs thèmes de campagne.. La presse radicale mène une grande campagne de 1871 au printemps 1873 en faveur de l'amnistie, qu'elle réclame au même titre que la dissolution de l'Assemblée nationale et que la levée de l'état de siège.

En , lors d'une élection législative partielle à Paris, Désiré Barodet, candidat radical et fervent défenseur de l'amnistie, bat Charles de Rémusat, membre du gouvernement, ce qui provoque la chute d'Adolphe Thiers qui démissionne de son mandat de président de la République. Les partisans de l'ordre moral comme Albert de Broglie accusent Thiers de ne pas avoir su dresser un rempart suffisant face à la menace sociale et voient le parti radical comme une menace pour . Instrumentalisée par les monarchistes, la question de l'amnistie est sans cesse repoussée et la cause des communards ne progresse que lentement.

Le , une nouvelle proposition de loi déposée par Alfred Naquet et quatre cosignataires, portant sur l'amnistie des ., est repoussée à main levée..

L'amnistie repoussée par la majorité républicaine (1876) En 1876, les campagnes électorales pour les élections sénatoriales, le , et les élections législatives, les et , ravivent le débat. Le , Victor Hugo, candidat aux élections sénatoriales à Paris, publie dans le journal Le Rappel une , où il présente l'amnistie comme une des nécessités fondatrices de la République :

L'élection d'une majorité républicaine à la Chambre des députés en 1876 est une opportunité pour obtenir l'amnistie. Défendue à la Chambre par les radicaux Georges Clemenceau, François-Vincent Raspail, Alfred Naquet, Charles Floquet et Édouard Lockroy, elle est portée dans le même temps au Sénat par Victor Hugo, qui prononce un vibrant discours le . :

Toutefois, la proposition d'amnistie générale est finalement rejetée par la majorité républicaine qui, derrière Jules Méline et Léon Gambetta, soutient une amnistie partielle. Cette question est de plus en plus un ferment de division des républicains, entre les radicaux menés par Clemenceau et les républicains opportunistes regroupés autour de Gambetta. En 1876, ce dernier, soucieux de rassurer l'opinion et soulignant que la Commune a commis des crimes, refuse une amnistie générale et ne la souhaite que partielle. Néanmoins, c'est la première fois qu'un débat parlementaire important a lieu à propos de l'amnistie et des grâces individuelles commencent à être octroyées. La même année, Xavier Raspail, le fils du député, publie un ouvrage intitulé De la nécessité de l'amnistie qui lui vaut d'être poursuivi et condamné pour défense et justification de l'insurrection de 1871..